La classe ouvrière

Par Shlo­mo Vla­sov

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El Sal­to


Tra­duit par ZIN TV

Pas de recons­truc­tion sans le tra­vailleur, nous devons cette fois-ci exi­ger que l’on compte vrai­ment sur la classe ouvrière.

Nous avons eu un pre­mier mai aty­pique. La pan­dé­mie de coro­na­vi­rus a entraî­né l’an­nu­la­tion de toutes les mani­fes­ta­tions et évé­ne­ments publics que les dif­fé­rentes forces syn­di­cales orga­nisent chaque année. Ce fut un pre­mier mai chez nous, où cer­tains de ces centres syn­di­caux, comme la CNT, ont effec­tué des actes en ligne qui ont ser­vi à s’as­su­rer que nous n’ou­blions pas la date à laquelle nous étions. Cepen­dant, mal­gré les incon­vé­nients et le carac­tère excep­tion­nel, ce 1er mai on a pu réflé­chir au sujet de la date sur lequel on pivote : la classe ouvrière.

Je ne veux pas faire une ana­lyse de la posi­tion ou de la place de la classe ouvrière aujourd’­hui. Je ne veux pas entrer dans les éva­lua­tions d’un libé­ra­lisme qui, pen­dant des décen­nies, a nié son exis­tence mal­gré une exploi­ta­tion abu­sive. Même si les condi­tions maté­rielles en Occi­dent ont chan­gé depuis 1800, la base des exploi­teurs et des per­sonnes exploi­tées existe tou­jours, tout comme les tra­vailleurs en tant que classe. Si nous por­tons l’a­na­lyse du néo­li­bé­ra­lisme à d’autres coins du monde — en Afrique, en Asie ou dans une grande par­tie de l’A­mé­rique latine — tout le dis­cours d’un modèle qui pré­tend vivre de l’ex­ploi­ta­tion des autres tombe de son propre poids.

Cepen­dant, main­te­nant que le pre­mier mai est pas­sé et que la pan­dé­mie est sur nous, la reva­lo­ri­sa­tion de la classe ouvrière est une autre affaire. Nous devons valo­ri­ser ce qu’elle a réel­le­ment et réa­li­ser où se trouve le moteur d’une socié­té, mal­gré le fait que, depuis les hautes ins­tances, on nous parle de macroé­co­no­mie et de chiffres alors qu’il semble que ce sont les autres et dans d’autres lieux qui génèrent la richesse. C’est pour­quoi nous allons regar­der un peu autour de nous et voir où se trouvent le ban­quier, les employeurs et tous ceux qui réclament beau­coup et ne contri­buent rien.

Chaque matin, nous nous réveillons dans ce confi­ne­ment et, lorsque nous fai­sons nos courses, nous voyons dans le super­mar­ché de notre quar­tier les cais­sières et l’ensemble du per­son­nel des maga­sins tra­vailler sans relâche pour pla­cer les pro­duits dont nous avons besoin. Tout cela avec leurs mesures de pro­tec­tion pré­caires, uni­que­ment obte­nues lorsque les cir­cons­tances sont deve­nues dif­fi­ciles.

Il est louable que les ven­deurs et les tra­vailleurs des petites entre­prises locales (bou­che­ries, pois­son­ne­ries, frui­te­ries, etc.) aient éga­le­ment main­te­nu le type, réor­ga­ni­sé leurs horaires de tra­vail, les ont adap­tés à des cir­cons­tances com­pli­quées et ont su être proches de leurs voi­sins, qui sont aus­si des tra­vailleurs comme eux.

Le tra­vail du per­son­nel de net­toyage des rues et de ramas­sage des ordures, qui a tra­vaillé sans relâche, très près des sources d’in­fec­tion, est magni­fique, pour que les rues soient au plus propre et que cette pan­dé­mie ne s’ag­grave pas.

Dans les mai­sons de retraite, les poli­tiques du néo­li­bé­ra­lisme ont été mon­trées pour ce qu’elles sont : nos per­sonnes âgées, pour elles, ne sont pas des per­sonnes, mais des clients d’un sys­tème où elles veulent faire le meilleur pro­fit au moindre coût. On l’ap­pelle le capi­ta­lisme et il a tou­jours été cri­mi­nel.

Qu’al­lons-nous dire des soins de san­té. Ce tra­vail a sau­vé des vies et ils ont été proches des nôtres lors­qu’ils n’ont pas pu vaincre l’é­pi­dé­mie. Ils ont redou­blé d’ef­forts, ils ont joué le jeu avec des équi­pe­ments de sécu­ri­té pré­caires, à de nom­breuses occa­sions, et ils ont tou­jours été là. Ils se sont por­tés volon­taires pour dou­bler les équipes. D’autres ont accep­té des contrats de pau­vre­té juste pour suivre un code d’é­thique, pous­sé à ses ultimes consé­quences. Des tra­vailleurs sani­taires enga­gés dans des condi­tions mini­males et expresses qui, dans la Com­mu­nau­té de Madrid — ce grand broyeur de nos droits — n’ont pas hési­té à licen­cier les pre­mières femmes.

La poli­tique de restruc­ta­rion du libé­ra­lisme a été le meilleur allié d’une pan­dé­mie qui a mon­tré le côté le plus ter­rible d’un sys­tème qui n’est basé que sur l’é­goïsme et l’en­ri­chis­se­ment. Un fac­teur qui a atteint un paroxysme avec la situa­tion des mai­sons de retraite, où les poli­tiques du néo­li­bé­ra­lisme ont été mon­trées pour ce qu’elles sont : nos vieux, pour eux, ne sont pas des per­sonnes, mais des clients d’un sys­tème où ils veulent obte­nir le meilleur ren­de­ment au moindre coût. Cela s’ap­pelle le capi­ta­lisme et il a tou­jours été cri­mi­nel.

Il a été vrai­ment émou­vant de voir com­ment des mil­liers d’en­sei­gnants ont adap­té leur vie quo­ti­dienne en classe à l’en­vi­ron­ne­ment en ligne, sous dif­fé­rentes for­mules, afin que les élèves ne perdent pas leurs matières. Une conver­sion en un temps record. Alors que les ensei­gnants de tous les niveaux ont fait un effort et se sont adap­tés à la situa­tion, les horaires aca­dé­miques ont joué avec les dates et la san­té publique. Ils ont per­mis à des mil­liers d’é­lèves de ne pas suivre les cours parce qu’ils n’a­vaient pas les moyens néces­saires pour les suivre (Inter­net, ordi­na­teurs…), ce qui a ser­vi à expo­ser, une fois de plus, la honte de notre sys­tème édu­ca­tif.

Des com­mu­nau­tés telles qu’à Madrid, qui ont ali­men­té pen­dant des années l’argent et les pres­ta­tions publiques en faveur de l’en­sei­gne­ment concer­tée et pri­vée, l’ont refu­sé au public en le ren­dant plus pré­caire. Les diri­geants qui défendent le libé­ra­lisme ont non seule­ment épui­sé le sys­tème public, ont mené pen­dant des années une cam­pagne de dif­fa­ma­tion contre les ensei­gnants, les pré­sen­tant comme trop chers, avec trop de droits et comme offrant trop peu. Quelque chose qui, par ses porte-parole, a fina­le­ment impré­gné la socié­té de l’i­dée du pro­fes­seur qui ne fait rien et vit très bien. Mais il faut une crise comme celle que nous tra­ver­sons actuel­le­ment pour réa­li­ser et valo­ri­ser cette pro­fes­sion face à ceux qui n’ont fait que favo­ri­ser quelques amis pour béné­fi­cier de ce qui appar­tient à tous.

Il faut valo­ri­ser, et en pre­mier lieu, le grand nombre de livreurs-cour­siers qui, dans les condi­tions les plus pré­caires, ont ris­qué leur vie pour des salaires de misère. Tout cela en ajou­tant qu’en de nom­breuses occa­sions, leurs livrai­sons étaient des choses sans impor­tance qui n’a­vaient rien à voir avec les pre­miers besoins que nous pour­rions avoir. Loin de leur offrir des condi­tions de tra­vail décentes, ils ont conti­nué à vivre dans des condi­tions pré­caires, aggra­vées par les cir­cons­tances.

Aus­si, de nom­breux tra­vailleurs d’en­tre­prises pri­vées qui, à contre­cœur, à cause de la sus­pi­cion de leurs patrons, ont conti­nué à tra­vailler leur jour­née avec le télé­tra­vail sous toutes les pres­sions, les mesures illo­giques et les soup­çons, don­nant des angles morts dans un modèle qui dépasse un employeur espa­gnol et for­mé sous les canons dépas­sés d’un modèle pro­duc­tif.

Une fois de plus, dans les moments d’ad­ver­si­té, c’est la classe ouvrière, les tra­vailleurs et les tra­vailleuses, les pro­duc­teurs, qui ont su se mon­trer à la hau­teur.

Tous les sec­teurs du tra­vail ont eu un rôle de pre­mier plan pour la classe ouvrière et c’est pour­quoi nous devons mettre en valeur le rôle qu’elle a joué. Sans eux, la pro­duc­tion n’au­rait pas eu lieu. Sans eux, notre atten­tion n’au­rait pas exis­té. Sans eux, l’é­du­ca­tion n’au­rait pas été réor­ga­ni­sée dans ces cir­cons­tances excep­tion­nelles. Ils sont nom­breux, car seuls quelques-uns ont été nom­més ici. En réa­li­té, cela s’é­tend à tous.

Le pire, c’est que, lorsque la pan­dé­mie ter­mi­ne­ra, ils seront les pre­miers à être oubliés, ils subi­ront à nou­veau les coupes et la pré­ca­ri­té, les cri­tiques abu­sives et insen­sées. Mais il a été démon­tré ce que cer­tains disaient déjà il y a un siècle et demi : sans la classe ouvrière, il n’y a pas de pro­duc­tion pos­sible même si on aura beau vous vendre  des cré­dits et de la macroé­co­no­mie.

La force de tra­vail reste l’axe fon­da­men­tal et donc la classe ouvrière reste le moteur de tout. Et comme il n’y a pas de recons­truc­tion sans le tra­vailleur, il faut cette fois-ci exi­ger que l’on compte vrai­ment sur la classe ouvrière. Quand on parle des nou­veaux pactes de la Mon­cloa, sans ana­ly­ser ce que ceux de 1977 ont signi­fié pour les tra­vailleurs et pour cer­taines des orga­ni­sa­tions syn­di­cales qui s’y sont oppo­sées, la véri­té est que s’ils sont refaits sous le prisme des patrons et de l’ac­cord inter­par­le­men­taire, il leur man­que­ra ce qu’ils avaient : le prin­ci­pale concours de la classe ouvrière.

Cepen­dant, les patrons n’ont pas seule­ment adop­té une poli­tique de Mise à pied, mais au milieu de tout ce bour­bier, ils veulent en pro­fi­ter pour rendre les licen­cie­ments moins coû­teux, ce qui rend nos condi­tions de tra­vail plus pré­caires. Les banques veulent reprendre le cré­dit et se pré­sen­ter comme “endom­ma­gées” dans une situa­tion où elles vont essayer d’en tirer pro­fit. Comme l’a récem­ment décla­ré un célèbre ani­ma­teur de télé­vi­sion, qui­conque veut tirer “avan­tage” et “oppor­tu­ni­té” d’une situa­tion extrême n’est qu’un misé­rable.

Et une fois de plus, dans les moments d’ad­ver­si­té, c’est la classe ouvrière, les tra­vailleurs, les pro­duc­teurs, qui ont su se mon­trer à la hau­teur. Encore une fois, le meilleur de la socié­té.