Danielle Mitterrand : “La démocratie n’existe ni aux USA, ni en France”

Être le gouvernement, être président, ne sert pas à grand-chose dans ces sociétés sujettes, soumises au capitalisme. J’ai vécu l’expérience directement durant 14 ans.

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Ce qui suit est un extrait de l’entrevue à Mme. Danielle Mit­ter­rand, veuve de l’ex-président fran­çais Fran­çois Mit­ter­rand, et pré­si­dente de l’association « France-Liber­tés ». À sa lec­ture il est facile de com­prendre pour­quoi, et ce depuis plu­sieurs années, les médias poli­tiques et d’informations dans leur grande majo­ri­té ont essayé de l’ignorer.

Danielle Mit­te­rand (1924 — 2011)

Entre­tien réa­li­sée par Her­nan­do Cal­vo Ospi­na.

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Her­nan­do Cal­vo Ospi­na : Mme. Mit­ter­rand, qu’a signi­fié pour vous l’arrivée au gou­ver­ne­ment de votre époux Fran­çois ? Est-ce que les idéaux sociaux et poli­tiques qu’il por­tait dès sa jeu­nesse ont été recon­nus en ces moments-là ?

Mme Danielle Mit­ter­rand : Mai 1981 fut un mois de grande acti­vi­té, car c’était la pré­pa­ra­tion de l’arrivée au pou­voir de Fran­çois. J’essayais d’apporter tout ce qu’il y a de meilleur en moi, pour que ces rêves d’avoir une socié­té socia­liste, quoique à l’européenne, deviennent réa­li­té. Mais bien vite j’ai com­men­cé à voir que cette France juste et équi­table ne pou­vait pas s’établir. Alors je lui deman­dais à Fran­çois : Pour­quoi main­te­nant que tu en as le pou­voir ne fais-tu pas ce que tu avais offert ? Il me répon­dait qu’il n’avait pas le pou­voir d’affronter la Banque mon­diale, le capi­ta­lisme, le néo­li­bé­ra­lisme. Qu’il avait gagné un gou­ver­ne­ment mais non pas le pou­voir.

J’appris ain­si que d’être le gou­ver­ne­ment, être pré­sident, ne sert pas à grand-chose dans ces socié­tés sujettes, sou­mises au capi­ta­lisme. J’ai vécu l’expérience direc­te­ment durant 14 ans. Même s’il essayait d’éviter le côté le plus néga­tif du capi­ta­lisme, les rêves ont com­men­cé à se bri­ser très rapi­de­ment.

HCO : Vous n’avez pas assu­mé le rôle de « pre­mière dame » comme l’« exige » la tra­di­tion pro­to­co­laire. Était-ce un simple caprice ? Ou à cause de convic­tions poli­tiques ?

DM : Je n’ai pas vou­lu être une « pre­mière dame » comme toutes les autres, et en consé­quence j’ai refu­sé le pro­to­cole qu’on a vou­lu m’imposer. J’étais l’épouse du chef de l’État, d’un homme que j’aimais, mais j’étais aus­si libre d’avoir mes propres convic­tions. Je n’allais pas accep­ter d’être la simple image de la femme fran­çaise typique, repré­sen­ta­tive d’un sec­teur social ; de sou­rire devant les camé­ras et les per­son­na­li­tés ; ou de ser­vir d’ornement aux oeuvres de béné­fices. Avant tout, mon rôle devait consis­ter en mon apport pour la construc­tion d’une socié­té juste.

J’ai eu mes cri­tères et mes réflexions poli­tiques, qui ont par­fois fait choc avec celles de Fran­çois. Si le gou­ver­ne­ment n’allait pas sur une bonne voie, je me devais de le dire, de le cri­ti­quer. Je sais que ce n’est pas le rôle d’une « pre­mière dame », car nor­ma­le­ment elles ne sont qu’un ins­tru­ment du pou­voir. Chaque fois que les autres ont vou­lu s’opposer à mes tâches mili­tantes pour des « rai­sons d’État », pour n’être pas « diplo­ma­ti­que­ment cor­rectes », Fran­çois m’a sou­te­nue car il voyait qu’elles étaient justes. Il ne pou­vait essayer de m’empêcher de faire ce qu’il disait défendre.

HCO : Mme. Mit­ter­rand, vous avez fon­dé « France-Liber­tés », qui s’est dis­tin­guée par son enga­ge­ment poli­tique, social et huma­ni­taire…

DM : Je l’ai fon­dée non pas dans l’intention d’en faire un contre-pou­voir, ni pour qu’elle serve au pou­voir. Je vou­lais prendre mes propres ini­tia­tives de soli­da­ri­té poli­tique, indé­pen­dantes des des­seins du pou­voir, même si je m’attendais qu’avec le gou­ver­ne­ment socia­liste nous aurions des objec­tifs proches. Mais je me suis vite ren­du compte que ce ne serait pas facile. Est arri­vé le moment où « France-Liber­tés » vou­lait aider des popu­la­tions oppri­mées, mais le gou­ver­ne­ment socia­liste fran­çais sou­te­nait d’une manière ou d’une autre leurs bour­reaux. Rapi­de­ment j’ai dû me poser la ques­tion : Jusqu’où peut-on aller sans pro­vo­quer d’ « inci­dents diplo­ma­tiques » ?

Dans l’Association s’est pré­sen­té pour nous un ques­tion­ne­ment qui ne m’a pas du tout plu : sa pré­si­dente, épouse du pré­sident de la Répu­blique, devait-elle res­pec­ter la sacro-sainte loi de non-ingé­rence dans les affaires de l’État, et se pri­ver ain­si de son droit à la soli­da­ri­té poli­tique et huma­ni­taire, pour ne pas aller à contre-cou­rant ? J’ai conti­nué avec mon pro­jet car je le croyais juste. Alors, même de vieux amis per­son­nels et de lutte ont com­men­cé à m’isoler. Tout le pou­voir et le poids de la diplo­ma­tie fran­çaise ont ten­té de m’écraser, usant de tout pour « répa­rer » mes actions et mes expres­sions poli­tiques publiques.

J’ai consta­té que je ne pou­vais pas exer­cer ma fonc­tion de manière exem­plaire si je ne ser­vais pas le mar­ché, le capi­ta­lisme. Que mon devoir n’était pas de me pré­oc­cu­per des tor­tu­rés ni des affa­més. Que si ceux qui étaient écra­sés récla­maient l’éducation, la san­té ou du tra­vail, je devais tour­ner la tête de l’autre côté. J’étais la « pre­mière dame » et je devais aider, avec mes sou­rires dans les cock­tails, à ce que les inté­rêts com­mer­ciaux de la France pro­gressent. Quand j’écoutais au cours de mes visites aux ambas­sades les dis­cours du « com­mer­cia­le­ment cor­rect », où le tout-puis­sant mar­ché était ce qu’il y avait de fon­da­men­tal avant la soli­da­ri­té entre les peuples, cela me don­nait l’envie de par­tir en cou­rant. Je ne pou­vais croire que les « bull­do­zers » du mar­ché pour­raient arri­ver à recou­vrir jusqu’aux fon­de­ments mêmes de notre culture. Et ils l’ont fait.

Pour­quoi un gou­ver­ne­ment qui se disait de gauche ne pou­vait-il pas répondre aux attentes qu’il avait créées durant tant d’années dans l’opposition, tant au niveau natio­nal qu’international ? Devait-on accep­ter les impé­ra­tifs d’un sys­tème mer­can­tile jusqu’à la sou­mis­sion ?

HCO : Ce sys­tème du mar­ché sau­vage, du capi­ta­lisme, du néo­li­bé­ra­lisme, a à sa tête les États-Unis. Est-ce que la France se sou­met­tait aux des­seins de ce pays ?

DM : Durant la célé­bra­tion du Bicen­te­naire de la Décla­ra­tion des droits de l’Homme — juillet 1989 — j’ai pu voir jusqu’à quel point nous étions sou­mis aux État-Unis. L’État fran­çais n’invita pas plu­sieurs digni­taires, en par­ti­cu­lier des Lati­no-Amé­ri­cains. Comme par hasard c’était ces pays-là que Washing­ton vou­lait annu­ler, détruire. Et je ne vais pas citer de noms, mais c’est facile à véri­fier. Je me rap­pelle avoir dit à Fran­çois : « Jusqu’à quel point allons-nous être dépen­dants de l’humeur des États-Unis, ne pas pou­voir choi­sir nos invi­tés pour nos fes­ti­vi­tés… ? » Ce fut une honte.

HCO : Mme. Mit­ter­rand, si cela arrive en France, vous devez bien savoir ce qu’il en est sous d’autres lati­tudes…

DM : Je ne suis pas anti-États-Unis, mais je suis avec le peuple de ce pays et non pas avec l’Administration qui le gou­verne. Celle qui se sert de ce peuple pour tirer des béné­fices qui servent à quelques uns. Durant toutes ces années de ma vie, spé­cia­le­ment après la Seconde Guerre mon­diale, j’ai pu voir com­ment les États-Unis fou­laient aux pieds la liber­té et la démo­cra­tie des autres pays, par­ti­cu­liè­re­ment les pauvres. Ronald Rea­gan dési­gna comme ter­ro­riste le gou­ver­ne­ment san­di­niste du Nica­ra­gua, quand les ter­ro­ristes, c’était son Admi­nis­tra­tion et cette « contra » qu’il finan­çait.

J’étais au Nica­ra­gua peu de temps avant qu’ils détruisent la révo­lu­tion. Fonc­tion­nait encore ce qui avait été atteint au niveau de l’éducation et de la san­té, des choses qu’avait le peuple nica­ra­guayen pour la pre­mière fois de son his­toire. Je me rap­pelle que Daniel Orte­ga me disait : « Daniel­la, dis à Fran­çois qu’il ne peut pas nous lais­ser tom­ber ; que l’Europe démo­cra­tique ne peut pas nous aban­don­ner… ». Je le lui ai dit en effet. Et il n’a pu rien faire : les États-Unis avaient déci­dé que les san­di­nistes devaient s’en aller avec leurs plans de déve­lop­pe­ment social, pour faire place au néo­li­bé­ra­lisme et au retour de la misère pour le peuple. Tan­dis que nous, nous étions en train de fêter le Bicen­te­naire de la Décla­ra­tion des droits de l’Homme !

HCO : Au cours de ces mêmes années Washing­ton res­ser­rait le blo­cus contre Cuba, essayant d’en finir avec la Révo­lu­tion.

DM : Le Nica­ra­gua ne pou­vait comp­ter que sur Cuba. Et Cuba aus­si était en train d’être étran­glée par l’embargo des États-Unis, qui conti­nue jusqu’à pré­sent et qui n’a eu d’autre but que celui d’en finir avec tout ce qu’il y a de mer­veilleux que cette Révo­lu­tion a réa­li­sé au niveau social : quelque chose d’unique en Amé­rique latine ; presque unique dans un pays du Tiers-Monde.

Quand en 1989 Cuba se trou­vait déjà seule face à Washing­ton, car elle n’avait plus l’appui de l’Union sovié­tique, je m’y suis ren­due. À mon retour j’ai dit à Fran­çois : « Tu ne peux pas lais­ser tom­ber Cuba. Cette Révo­lu­tion a beau­coup fait pour le peuple. La France ne peut être sou­mise aux États-Unis. » Il me disait que la France toute seule ne pou­vait pas, et qu’en Europe per­sonne ne la sui­vrait. Que les États-Unis déte­naient tout le pou­voir éco­no­mique, poli­tique et de la pro­pa­gande, en plus des contre-révo­lu­tion­naires de Mia­mi. Je conti­nue aujourd’hui à dire que cette révo­lu­tion a méri­té de se main­te­nir, car elle l’a fait et c’est le peuple qui la main­tient. Par consé­quent les États-Unis n’ont pas pu la faire plier. Je connais Fidel depuis très long­temps. J’ai pas­sé beau­coup d’heures à dis­cu­ter avec lui, à nous dire ce que nous pen­sons. Je lui ai fait part de toutes les cri­tiques que j’ai au niveau poli­tique. Une fois je lui ai deman­dé pour­quoi il me sup­por­tait. Et il m’a répon­du : « Parce que tu es une amie sin­cère. Et les cri­tiques des amis on les écoute parce qu’elles sont hon­nêtes, même si nous ne sommes pas d’accord sur cer­taines choses. »

La der­nière fois qu’avec Fran­çois nous avons reçu offi­ciel­le­ment Fidel à Paris, en le saluant je l’ai embras­sé publi­que­ment sur la joue. Ce qu’ « inter­dit » le pro­to­cole et les « poli­ti­que­ment cor­rects ». Mais c’est que non seule­ment Fidel était notre ami, mais aus­si qu’il est latin, et les Latins sont tendres. Ce fut un scan­dale que la presse me rap­pelle encore.

HCO : Que pense Mme Mit­ter­rand du pré­sident véné­zué­lien Hugo Chá­vez et des pro­jets natio­naux qu’il essaie de lan­cer ?

DM : Je n’ai jamais aimé les mili­taires. Mais Chá­vez, avant d’être un mili­taire est un homme, un être humain, et il est arri­vé au pou­voir par la voie démo­cra­tique, et au point de gagner plu­sieurs élec­tions. Chá­vez, au milieu de tous les obs­tacles que mettent sur son che­min les États-Unis et l’opposition diri­gée par les riches, tente de faire avan­cer les pro­grammes sociaux qu’il a offerts au peuple. Évi­dem­ment, le monde capi­ta­liste lui est tom­bé des­sus car il ne veut pas qu’un pré­sident du Tiers-Monde démontre que le peuple peut effec­ti­ve­ment par­ti­ci­per aux déci­sions de l’État et à son déve­lop­pe­ment.

Que ce peuple, avec son lea­der, marche de l’avant pour ne plus être exploi­té, ni être anal­pha­bète et avoir droit à la san­té. C’est ce qui se passe au Vene­zue­la mal­gré tout. À cause de cela ils veulent éli­mi­ner, effa­cer Chá­vez. Peu leur importe si c’est le peuple qui l’a élu, et qui doit déci­der s’il doit le sou­te­nir ou l’enlever de là. Il existe une espèce de rage de la grande majo­ri­té de la presse mon­diale contre Cuba et le Vene­zue­la. Et c’est parce que ces gou­ver­ne­ments veulent être indé­pen­dants, sou­ve­rains, dignes. Cela dérange. N’oubliez pas que les médias sont diri­gés par de puis­sants capi­ta­listes.

HCO : Mme Mit­ter­rand, est-ce que la France est un modèle de démo­cra­tie ? Est-ce une puis­sance mon­diale ?

DM : En France on élit et les élus font des lois qu’ils n’ont jamais pro­po­sées et dont nous n’avons jamais vou­lu. Est-ce la démo­cra­tie quand après avoir voté nous n’ayons pas la pos­si­bi­li­té d’avoir de l’influence sur les élus ? Je ne crois pas que dans aucun des pays qui se disent démo­cra­tiques, ceux-là qui croient avoir le droit d’imposer « leur » démo­cra­tie aux pays pauvres, il existe la démo­cra­tie, à com­men­cer par les États-Unis et la France. La France est une démo­cra­tie ? Une puis­sance mon­diale ?

Je le dis en tant que Fran­çaise : Cela ne veut rien dire. Si on le dit pour les niveaux d’éducation, de la recherche ou la san­té, c’est nul. Pour être capables d’aider la paix mon­diale, les peuples oppri­més ? Nul.

Her­nan­do Cal­vo Ospi­na.

Source : Blog de HCO (Tra­duit par Aba­car Fall)

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