Kadhafi et le projet libyen de redistribution de la richesse

Kadhafi avait un projet de redistribution de la richesse en Libye. Des sources du Congrès étasunien l’ont même admis dans un rapport daté du 18 février 2011

par Mah­di Darius Nazem­roaya, Le 29 octobre 2011

socio­logue et cher­cheur asso­cié au Centre de recherche sur la mon­dia­li­sa­tion (CRM) situé à Mont­réal. Il est spé­cia­liste du Moyen-Orient et de l’Asie cen­trale. Il était sur le ter­rain en Libye durant deux mois et envoyé spé­cial de Fla­sh­points, une émis­sion de jour­na­lisme d’enquête pro­duite à Ber­ke­ley en Cali­for­nie et dif­fu­sée sur de nom­breuses chaînes aux États-Unis. Mah­di Nazem­roaya a publié ses articles sur la Libye en lien avec des dis­cus­sions en ondes (main­te­nant archi­vées) avec Cyn­thia McKin­ney à Free­dom Now, une émis­sion dif­fu­sée les same­dis de Los Angeles en Cali­for­nie à la sta­tion KPFK.

Image_7-17.png

Mouam­mar Kadha­fi et le pro­jet libyen de redis­tri­bu­tion de la richesse

L’idée que l’on se fait du colo­nel Mouam­mar Kadha­fi n’est pas la même par­tout dans le monde. Qu’on l’aime ou qu’on le déteste, sous son règne la Libye est pas­sée d’un des pays les plus pauvres de la sur­face de la terre au pays ayant le niveau de vie le plus éle­vé en Afrique. Selon le pro­fes­seur Hen­ri Habi­bi :

Lorsque les Nations Unies ont octroyé son indé­pen­dance à la Libye le 24 décembre 1951, on la décri­vait comme l’un des pays les plus pauvres et arrié­rés du monde. La popu­la­tion de l’époque ne dépas­sait pas les 1,5 mil­lions, elle était illet­trée à plus de 90% et n’avait ni d’expérience poli­tique ni d’expertise. Il n’y avait pas d’université et seule­ment un nombre limi­té d’écoles secon­daires, éta­blies sept ans avant l’indépendance [[Hen­ri Pierre Habib, Poli­tics and Govern­ment of Revo­lu­tio­na­ry Libya (Mont­ma­gny, Qué­bec : Le Cercle de Livre de France Ltée, 1975), p.1.]].

Kadha­fi avait plu­sieurs plans d’envergure. Il vou­lait créer une Orga­ni­sa­tion du Trai­té de l’Atlantique Sud pour pro­té­ger l’Afrique et l’Amérique latine. Il pré­co­ni­sait l’utilisation d’un éta­lon-or pour le dinar comme devise des pays musul­mans. Bon nombre de ses plans étaient de nature pan­afri­caine, dont les États-Unis d’Afrique.

Les pro­jets pan­afri­cains de Kadha­fi

Le colo­nel Kadha­fi a mis en œuvre la grande rivière arti­fi­cielle, un pro­jet d’envergure visant à trans­for­mer le désert du Saha­ra et à ren­ver­ser la déser­ti­fi­ca­tion de l’Afrique. Grâce à ses plans d’irrigation, la grande rivière arti­fi­cielle avait éga­le­ment pour but de sou­te­nir l’agriculture ailleurs sur le conti­nent. Ce pro­jet est deve­nu une cible mili­taire pour l’OTAN. Sans jus­ti­fi­ca­tion, la cam­pagne de bom­bar­de­ments de l’OTAN visait à détruire la grande rivière arti­fi­cielle.

Kadha­fi envi­sa­geait aus­si la créa­tion d’institutions finan­cières pan­afri­caines indé­pen­dantes, où la Libyan Invest­ment Autho­ri­ty (Auto­ri­té libyenne d’investissements) et la Banque étran­gère de Libye joue­raient des rôles impor­tants. Par le biais de ces deux ins­ti­tu­tions, Kadha­fi a contri­bué à mettre sur pied le pre­mier réseau de satel­lites afri­cain, la Regio­nal Afri­can Satel­lite Com­mu­ni­ca­tion Orga­ni­za­tion (Orga­ni­sa­tion régio­nale afri­caine de com­mu­ni­ca­tions par satel­lite, RASCOM), afin de réduire la dépen­dance des Afri­cains aux puis­sances étran­gères [[Regio­nal Afri­can Satel­lite Com­mu­ni­ca­tion Orga­ni­za­tion, “Launch of the Pan Afri­can Satel­lite,” July 26, 2010 :
http://www.rascom.org/info_detail2.php?langue_id=2&info_id=120&id_sr=0&id_r=32&id_gr=3]].

Son chef‑d’œuvre aurait été la créa­tion des États Unis d’Afrique. L’entité supra­na­tio­nale aurait été consti­tuée à l’aide de la Banque afri­caine d’investissements, le Fonds moné­taire afri­cain et fina­le­ment, la Banque cen­trale afri­caine. L’Union euro­péenne (UE), les États-Unis, le Fonds moné­taire inter­na­tio­nal (FMI) et la Banque mon­diale étaient hos­tiles à toutes ces ins­ti­tu­tions.

Le pro­jet de redis­tri­bu­tion de la richesse de Kadha­fi

Kadha­fi avait un pro­jet de redis­tri­bu­tion de la richesse en Libye. Des sources du Congrès éta­su­nien l’ont même admis dans un rap­port daté du 18 février 2011 :

En mars 2008, le colo­nel Kadha­fi a annon­cé son inten­tion de dis­soudre la plu­part des corps admi­nis­tra­tifs gou­ver­ne­men­taux et d’instituer un pro­gramme de redis­tri­bu­tion de la richesse, où les recettes pétro­lières de l’État seraient men­suel­le­ment dis­tri­buées aux citoyens, qui les admi­nis­tre­raient per­son­nel­le­ment, en coopé­ra­tion avec des comi­tés locaux. Citant la cri­tique popu­laire des per­for­mances gou­ver­ne­men­tales dans un long dis­cours tou­chant à divers sujets, il a répé­té que l’État tra­di­tion­nel serait bien­tôt « mort » en Libye et que la gou­ver­nance directe s’accomplirait par la redis­tri­bu­tion des reve­nus du pétrole. [L’armée], les affaires étran­gères, la sécu­ri­té et les arran­ge­ments concer­nant la pro­duc­tion de pétrole demeu­re­raient, dit-on, des res­pon­sa­bi­li­tés gou­ver­ne­men­tales, alors que d’autres organes gou­ver­ne­men­taux seraient sup­pri­més peu à peu. Au début de 2009, les Congrès popu­laires de base envi­sa­geaient des chan­ge­ments dans les pro­po­si­tions et le Congrès géné­ral du peuple a voté pour la remise de l’implantation à une date ulté­rieure [[Chris­to­pher M. Blan­chard and James Zanot­ti, “Libya Chris­to­pher M. Blan­chard and James Zanot­ti, “Libya : Back­ground and U.S. Rela­tions,” Congres­sio­nal Research Ser­vice, Februa­ry 18, 2011, p.22.]].

Kadha­fi sou­hai­tait que tout le peuple libyen ait un accès direct à la richesse natio­nale. Il était éga­le­ment au cou­rant de la cor­rup­tion enra­ci­née dans les rangs du gou­ver­ne­ment libyen. C’est l’une des rai­sons pour les­quelles il dési­rait appli­quer pro­gres­si­ve­ment un modèle d’anarchie poli­tique en Libye. Il a par­lé de ces pro­jets pen­dant quelques années.

Par ailleurs, le pro­jet de redis­tri­bu­tion de la richesse et l’instauration d’un sys­tème poli­tique anar­chiste étaient vus comme des menaces très sérieuses par les États-Unis, l’UE et un groupe de repré­sen­tants libyens. Si elles réus­sis­saient, les réformes auraient créé des troubles poli­tiques par­mi de nom­breuses popu­la­tions à tra­vers le monde. Au niveau natio­nal, bien des offi­ciels libyens ten­taient de ralen­tir le pro­jet, entre autres, en fai­sant appel à des puis­sances étran­gères.

Pour­quoi Mah­moud Jibril s’est joint au Conseil natio­nal de tran­si­tion

Mah­moud Jibril fai­sait par­tie des offi­ciels libyens ayant hor­reur de ce pro­jet et for­te­ment oppo­sés à celui-ci. C’est Seïf al-Islam Kadha­fi qui a nom­mé M. Jibril. En rai­son de la forte influence des États-Unis et de l’UE, Seïf al-Islam a choi­si Jibril pour trans­for­mer l’économie libyenne et impo­ser une vague de réformes éco­no­miques néo­li­bé­rales qui ouvri­raient le mar­ché libyen.

Jibril est deve­nu chef de deux organes gou­ver­ne­men­taux de la Jama­hi­riya arabe libyenne : le Conseil natio­nal de pla­ni­fi­ca­tion et l’Office natio­nal de déve­lop­pe­ment éco­no­mique de la Libye. Alors que ce der­nier est un minis­tère régu­lier, le Conseil natio­nal de pla­ni­fi­ca­tion se situe au-delà du Bureau du secré­taire géné­ral du Comi­té popu­laire dans la hié­rar­chie gou­ver­ne­men­tale. En réa­li­té, cela pla­çait Jibril dans un poste supé­rieur à celui qui consti­tue l’équivalent d’un pre­mier ministre. Jibril est en fait deve­nu l’une des forces ayant ouvert les portes à la pri­va­ti­sa­tion et à la pau­vre­té en Libye.

Envi­ron six mois avant l’éclatement du conflit en Libye, Mah­moud Jibi­ril a ren­con­tré Ber­nard-Hen­ri Lévy en Aus­tra­lie afin de dis­cu­ter de la for­ma­tion du Conseil de tran­si­tion et de la dépo­si­tion du colo­nel Kadha­fi [[Pri­vate dis­cus­sions with Mah­moud Jiribil’s co-wor­kers inside and out­side of Libya.]]. Dans des docu­ments et des pro­cès-ver­baux de l’Office natio­nal de déve­lop­pe­ment éco­no­mique de la Jama­hi­riya arabe libyenne, Jibril a qua­li­fié de « fou » le pro­jet de redis­tri­bu­tion de la richesse de Kadha­fi [[Inter­nal pri­vate docu­ments from the Natio­nal Eco­no­mic Deve­lop­ment Board of the Libyan Arab Jama­hi­riya.]]. Jibril croyait fer­me­ment que le peuple libyen n’était pas digne de se gou­ver­ner lui-même et qu’une élite devrait tou­jours contrô­ler le des­tin et la richesse de toute nation. Il sou­hai­tait dimi­nuer la taille du gou­ver­ne­ment libyen et licen­cier un grand nombre de tra­vailleurs du sec­teur public, mais, en revanche, il dési­rait aug­men­ter les régle­men­ta­tions gou­ver­ne­men­tales en Libye. Jibril citait aus­si tou­jours Sin­ga­pour comme l’exemple par­fait d’un État néo­li­bé­ral. Alors qu’il était à Sin­ga­pour, un pays qu’il visi­tait régu­liè­re­ment, il est pro­bable qu’il ait ren­con­tré Ber­nard-Hen­ri Lévy.

Lorsque les pro­blèmes ont com­men­cé à Ben­gha­zi, Mah­moud Jibi­ril s’est immé­dia­te­ment ren­du au Caire en Égypte. Il a avi­sé ses col­lègues qu’il serait de retour bien­tôt à Tri­po­li, mais il n’avait aucune inten­tion d’y retour­ner. En réa­li­té, il est allé au Caire pour ren­con­trer les lea­ders du Conseil natio­nal syrien et Lévy. Tous l’attendaient au Caire afin de coor­don­ner les évé­ne­ments en Libye et en Syrie. C’est l’une des rai­sons pour les­quelles le Conseil natio­nal de tran­si­tion (CNT) a recon­nu le Conseil natio­nal syrien comme gou­ver­ne­ment légi­time de la Syrie.

N’ayez pas pitié des morts, ayez pitié des vivants !

Mouam­mar Kadha­fi est mort main­te­nant. Il a été tué dans sa ville natale, Syrte. Il a tenu bon jusqu’à la fin comme il l’avait pro­mis.

Le CNT, qui avait juré de le pour­suivre en jus­tice, l’a fait assas­si­ner.

Kadha­fi a même rap­pe­lé aux hommes qui l’ont bat­tu, sodo­mi­sé, se sont moqués de lui et l’ont fina­le­ment assas­si­né, qu’ils ne res­pec­taient pas les lois de l’Islam concer­nant le trai­te­ment res­pec­tueux des pri­son­niers. L’OTAN a pour sa part joué un rôle cen­tral et super­vi­sé l’événement du début à la fin.

Le meurtre de Kadha­fi a été sys­té­ma­tique, puisque son fils et plu­sieurs autres lea­ders libyens ont ensuite aus­si été tués.

Le décès de Kadha­fi marque une étape his­to­rique pour la Libye : la fin d’une époque et le com­men­ce­ment d’un nou­veau cha­pitre.

La Libye ne devien­dra pas un nou­veau para­dis comme le dit le CNT. Dans bien des cas, les vivants envie­ront les morts, à cause d’hommes comme Mah­moud Jibril, Ali Tarhou­ni, et Sli­man Bou­chui­guir.

Mah­moud Jibril est un simple oppor­tu­niste. L’homme ne voyait aucun pro­blème à agir comme repré­sen­tant du gou­ver­ne­ment sous feu Kadha­fi. Il ne s’est jamais plaint à pro­pos des droits humains ou du manque de démo­cra­tie. Il était encore pre­mier ministre du CNT quelques jours après le meurtre sau­vage du colo­nel Kadha­fi. L’opposition de Jibril au pro­jet de redis­tri­bu­tion de richesse du colo­nel et son atti­tude éli­tiste sont par­mi les rai­sons pour les­quelles il a conspi­ré contre Kadha­fi et contri­bué à la for­ma­tion du CNT.

Cet offi­ciel de l’ancien régime, qui a tou­jours appuyé ouver­te­ment les dic­ta­teurs arabes dans le golfe Per­sique, est-il vrai­ment un repré­sen­tant et un héros du peuple ? Qu’en est-il de ses col­lègues du CNT qui ont négo­cié des contrats pétro­liers avec les États membres de l’OTAN, avant même de déte­nir de soi-disant postes gou­ver­ne­men­taux au sein du CNT ?

Mah­di Darius Nazem­roaya

Article ori­gi­nal : Who Was Muam­mar Qad­da­fi ? Libya’s Wealth Redis­tri­bu­tion Pro­ject, paru le 27 octobre 2011

Tra­duc­tion : Julie Lévesque pour Mondialisation.ca