Annie Thébaud-Mony : Voici pourquoi je refuse la Légion d’honneur

La scientifique Annie Thébaud-Mony refuse la Légion d’Honneur que lui a décerné la ministre Cécile Duflot. Ce geste permet d’alerter sur le manque de recherche sur les maladies professionnels, l’impunité qui protège les industriels criminels, la dégradation constante de la santé au travail et environnementale.

Bon­jour,

Sans en avoir été aver­tie au préa­lable, j’ai été ins­crite au jour­nal offi­ciel sur la liste des per­sonnes déco­rées de la Légion d’Honneur. Madame la Ministre de l’Egalité des ter­ri­toires et du loge­ment, Cécile Duflot, m’a adres­sé un cour­rier m’indiquant qu’elle était à l’origine de cette nomi­na­tion.

Tout en ayant conscience de la por­tée poli­tique de son choix qui témoigne de l’importance qu’elle accorde à mes enga­ge­ments scien­ti­fiques et citoyens, c’est aus­si au nom de ces der­niers que je suis ame­née à refu­ser d’être déco­rée de la Légion d’Honneur. Vous en trou­ve­rez les rai­sons dans la lettre jointe à ce mes­sage, lettre adres­sée à Madame Cécile Duflot.

Dans le contexte de grave crise euro­péenne, la san­té des tra­vailleurs et les ques­tions envi­ron­ne­men­tales sont plus que jamais ren­dues invi­sibles par les autres pré­oc­cu­pa­tions du moment pré­sent. Ma démarche se veut un appel à la mobi­li­sa­tion citoyenne, mais aus­si par­le­men­taire et gou­ver­ne­men­tale, pour le res­pect des droits fon­da­men­taux à la vie, à la san­té, à la digni­té.

Cor­dia­le­ment

Annie Thé­baud-Mony

Direc­trice de recherche hono­raire à l’INSERM

Porte-parole de Ban Asbes­tos France

Pré­si­dente de l’Association Hen­ri Péze­rat, san­té, tra­vail, envi­ron­ne­ment
_Annie_The_baud-Mony.pngVoi­ci la lettre qu’a écrit Annie Thé­baud-Mony à la ministre.

6 août 2012

Madame la ministre,

Madame Cécile Duflot
Ministre de l’égalité, des ter­ri­toires et du loge­ment,

Par votre cour­rier du 20 juillet 2012, vous m’informez per­son­nel­le­ment de ma nomi­na­tion au grade de Che­va­lier de la Légion d’Honneur et m’indiquez que vous êtes à l’origine de celle-ci. J’y suis très sen­sible et je tiens à vous remer­cier d’avoir jugé mon acti­vi­té pro­fes­sion­nelle et mes enga­ge­ments citoyens dignes d’une recon­nais­sance natio­nale. Cepen­dant — tout en étant consciente du sens que revêt ce choix de votre part — je ne peux accep­ter de rece­voir cette dis­tinc­tion et je vais dans ce cour­rier m’en expli­quer auprès de vous.

Concer­nant mon acti­vi­té pro­fes­sion­nelle, j’ai mené pen­dant trente ans des recherches en san­té publique, sur la san­té des tra­vailleurs et sur les inéga­li­tés sociales en matière de san­té, notam­ment dans le domaine du can­cer. La recon­nais­sance ins­ti­tu­tion­nelle que je pou­vais attendre concer­nait non seule­ment mon évo­lu­tion de car­rière mais aus­si le recru­te­ment de jeunes cher­cheurs dans le domaine dans lequel j’ai tra­vaillé, tant il est urgent de déve­lop­per ces recherches.

En ce qui me concerne, ma car­rière a été blo­quée pen­dant les dix der­nières années de ma vie pro­fes­sion­nelle. Je n’ai jamais été admise au grade de direc­teur de recherche de 1e classe. Plus grave encore, plu­sieurs jeunes et brillant.e.s chercheur.e.s, qui tra­vaillaient avec moi, se sont vu.e.s fer­mer les portes des ins­ti­tu­tions, par manque de sou­tien de mes direc­teurs d’unité, et vivent encore à ce jour – mal­gré la qua­li­té de leurs tra­vaux — dans des situa­tions de pré­ca­ri­té scien­ti­fique.

Quant au pro­gramme de recherche que nous avons construit depuis plus de dix ans en Seine Saint Denis sur les can­cers pro­fes­sion­nels Giscop, bien que recon­nu au niveau natio­nal et inter­na­tio­nal pour la qua­li­té scien­ti­fique des tra­vaux menés, il demeure lui-même fra­gile, même s’il a béné­fi­cié de cer­tains sou­tiens ins­ti­tu­tion­nels. J’en ai été, toutes ces années, la seule cher­cheure sta­tu­taire. Pour assu­rer la conti­nui­té du pro­gramme et ten­ter, autant que faire se peut, de sta­bi­li­ser l’emploi des jeunes cher­cheurs col­la­bo­rant à celui-ci, il m’a fal­lu en per­ma­nence recher­cher des finan­ce­ments — ce que j’appelle la « men­di­ci­té scien­ti­fique » — tout en résis­tant à toute forme de conflits d’intérêts pour mener une recherche publique sur fonds publics.

Enfin, la recherche en san­té publique étant une recherche pour l’action, j’ai mené mon acti­vi­té dans l’espoir de voir les résul­tats de nos pro­grammes de recherche pris en compte pour une trans­for­ma­tion des condi­tions de tra­vail et l’adoption de stra­té­gies de pré­ven­tion. Au terme de trente ans d’activité, il me faut consta­ter que les condi­tions de tra­vail ne cessent de se dégra­der, que la prise de conscience du désastre sani­taire de l’amiante n’a pas conduit à une stra­té­gie de lutte contre l’épidémie des can­cers pro­fes­sion­nels et envi­ron­ne­men­taux, que la sous-trai­tance des risques fait sup­por­ter par les plus dému­nis des tra­vailleurs, sala­riés ou non, dans l’industrie, l’agriculture, les ser­vices et la fonc­tion publique, un cumul de risques phy­siques, orga­ni­sa­tion­nels et psy­cho­lo­giques, dans une ter­rible indif­fé­rence. Il est de la res­pon­sa­bi­li­té des cher­cheurs en san­té publique d’alerter, ce que j’ai ten­té de faire par mon tra­vail scien­ti­fique mais aus­si dans des réseaux d’action citoyenne pour la défense des droits fon­da­men­taux à la vie, à la san­té, à la digni­té.

Parce que mes enga­ge­ments s’inscrivent dans une dyna­mique col­lec­tive, je ne peux accep­ter une recon­nais­sance qui me concerne per­son­nel­le­ment, même si j’ai conscience que votre choix, à tra­vers ma per­sonne, témoigne de l’importance que vous accor­dez aux mobi­li­sa­tions col­lec­tives dans les­quelles je m’inscris. J’ai par­ti­ci­pé depuis trente ans à dif­fé­rents réseaux en lutte contre les atteintes à la san­té dues aux risques indus­triels. Ces réseaux sont consti­tués de mili­tants, qu’ils soient cher­cheurs, ouvriers, agri­cul­teurs, jour­na­listes, avo­cats, méde­cins ou autres… Cha­cun d’entre nous mérite recon­nais­sance pour le tra­vail accom­pli dans la défense de l’intérêt géné­ral.

Ain­si du col­lec­tif des asso­cia­tions qui se bat depuis 15 ans à Aul­nay-sous-bois pour une décons­truc­tion — conforme aux règles de pré­ven­tion — d’une usine de broyage d’amiante qui a conta­mi­né le voi­si­nage, tué d’anciens éco­liers de l’école mitoyenne du site, des tra­vailleurs et des rive­rains. Ain­si des syn­di­ca­listes qui — à France Télé­com, Peu­geot ou Renault — se battent pour la recon­nais­sance des can­cers pro­fes­sion­nels ou des sui­cides liés au tra­vail. Ain­si des ex-ouvrières d’Amisol – les pre­mières à avoir dénon­cé l’amiante dans les usines fran­çaises dans les années 70 – qui conti­nuent à lut­ter pour le droit au sui­vi post-pro­fes­sion­nel des tra­vailleurs vic­times d’exposition aux can­cé­ro­gènes. Ain­si des tra­vailleurs vic­times de la chi­mie, des sous-trai­tants inter­ve­nant dans les cen­trales nucléaires, des sai­son­niers agri­coles ou des familles vic­times du satur­nisme…

Tous et cha­cun, nous don­nons de notre temps, de notre intel­li­gence et de notre expé­rience pour faire émer­ger le conti­nent invi­sible de ce qui fut dési­gné jadis comme les « dégâts du pro­grès », en France et au delà des fron­tières du monde occi­den­tal.

La recon­nais­sance que nous atten­dons, nous aime­rions, Madame la ministre, nous en entre­te­nir avec vous. Nous vou­lons être pris au sérieux lorsque nous don­nons à voir cette dégra­da­tion des condi­tions de tra­vail dont je par­lais plus haut, le drame des acci­dents du tra­vail et mala­dies pro­fes­sion­nelles, mais aus­si l’accumulation des impasses envi­ron­ne­men­tales, en matière d’amiante, de pes­ti­cides, de déchets nucléaires et chi­miques… Ces­sons les vraies fausses contro­verses sur les faibles doses. Des poli­tiques publiques doivent deve­nir le rem­part à la mise en dan­ger déli­bé­rée d’autrui, y com­pris en matière pénale. Vous avez récem­ment expri­mé, à la tri­bune de l’Assemblée natio­nale, votre sou­hait d’écrire des lois « plus justes, plus effi­caces, plus pérennes”. En qua­li­té de Ministre char­gée de l’Egalité des ter­ri­toires et du loge­ment, vous avez un pou­voir effec­tif non seule­ment pour aug­men­ter le nombre des loge­ments mais légi­fé­rer pour des loge­ment sains, en par­ti­ci­pant à la remise en cause de l’impunité qui jusqu’à ce jour pro­tège les res­pon­sables de crimes indus­triels.

En mémoire d’Henri Péze­rat qui fut pion­nier dans les actions citoyennes dans les­quelles je suis enga­gée aujourd’hui et au nom de l’association qui porte son nom, la recon­nais­sance que j’appelle de mes vœux serait de voir la jus­tice fran­çaise condam­ner les crimes indus­triels à la mesure de leurs consé­quences, pour qu’enfin la pré­ven­tion devienne réa­li­té.

Pour toutes ces rai­sons, Madame la ministre, je tiens à vous renou­ve­ler mes remer­cie­ments, mais je vous demande d’accepter mon refus d’être déco­rée de la légion d’honneur. Avec l’association que je pré­side, je me tiens à votre dis­po­si­tion pour vous infor­mer de nos acti­vi­tés et des pro­blèmes sur les­quels nous sou­hai­te­rions vous sol­li­ci­ter.

Je vous prie d’agréer, Madame la ministre, l’expression de ma recon­nais­sance et de mes res­pec­tueuses salu­ta­tions

Annie Thé­baud-Mony

Source : Repor­terre

Annie Thé­baud-Mony, direc­trice de hono­raire de recherches à l’Inserm, est aus­si membre de l’association Ban Asbes­tos et de l’Asso­cia­tion Hen­ri Péze­rat

Ecou­ter aus­si : Annie Thé­baud-Mony, pour­quoi la situa­tion en san­té du tra­vail ne s’améliore-t-elle pas ?