Au carrefour de la gauche

Manuel Cabieses Donoso

/ Punto Final

Tra­duit par ZIN TV

Raúl Pel­le­grin Arias (1929 – 1994), fervent défen­seur de la Révo­lu­tion cubaine, a vécu en exil à Cuba avec sa femme, Judith Fried­mann Volos­ky, et leurs enfants Car­la, Andrea et Raúl. Ce der­nier, le Com­man­dant José Miguel, chef du Front Patrio­tique Manuel Rodrí­guez (FPMR), a été assas­si­né par la dic­ta­ture en 1988.

Le texte sur les tour­ne­sols — dont nous repro­dui­sons quelques para­graphes — sera publié cette année par LOM Edi­ciones.

EN LIEN :

Pro­po­si­tions qui contri­buent à redres­ser l’o­rien­ta­tion à gauche

Encore un par­ti ? Où plu­tôt des mil­lions de voix ?

Si un seul par­ti devait être fon­dé pour construire une alter­na­tive de gauche, cela se sau­rait. Pour­tant nous insis­tons sur cette méthode depuis des années, sans résul­tat. Au Chi­li, il existe plus de 41 par­tis (25 légaux, 8 en for­ma­tion et 8 en cours), et des dizaines de groupes qui pro­duisent une abon­dante pro­pa­gande sur les réseaux sociaux. La plu­part d’entre eux sont fran­che­ment à gauche. Ce sont des efforts res­pec­tables qui diluent la tem­pête tech­no­lo­gique, scien­ti­fique et cultu­relle de la nou­velle ère que vit l’hu­ma­ni­té.

Alors quoi ? Aban­don­ner ? Jamais !

Mais soyons clairs : tant que les aspi­ra­tions au chan­ge­ment social s’embourbent dans les règles et les sché­mas orga­niques impo­sés par le sys­tème, nous serons fou­tus. Nous devons construire de nou­velles formes d’or­ga­ni­sa­tion. De type hori­zon­tal qui oriente des mil­lions d’hommes et de femmes, cha­cun d’entre eux étant un monde de fabri­ca­tion idéo­lo­gique et phi­lo­so­phique qui, néan­moins, coïn­cident dans leurs aspi­ra­tions à la jus­tice sociale.

Dans cette recherche, nous devons sti­mu­ler les opi­nions et les pro­po­si­tions qui contri­buent à redres­ser l’o­rien­ta­tion à gauche. Une très sérieuse a été for­mu­lée par Raúl Pel­le­grin Arias (*), membre de longue date du Par­ti Com­mu­niste, un par­ti qu’il a quit­té parce qu’il le consi­dé­rait “éro­dé par sa cal­ci­fi­ca­tion et sa perte de cré­di­bi­li­té”. Plus ou moins la même rai­son qui a pous­sé plu­sieurs mil­liers de per­sonnes à quit­ter les par­tis de gauche.

La pro­po­si­tion de Raúl Pel­le­grin Arias pro­pose essen­tiel­le­ment ceci : “A mon avis, nous devons tra­vailler dans de mul­tiples direc­tions : soyons comme les tour­ne­sols. A quoi res­semble le tour­ne­sol ? Ce sont des orga­nismes qui se nour­rissent de la vie, de leurs racines, de l’eau, de la terre et du soleil : ils bougent constam­ment pour mieux assi­mi­ler l’éner­gie et la joie. Les tour­ne­sols sont géné­reux, ils jettent leurs graines au vent pour fer­ti­li­ser plus de vie. Et sur­tout, les tour­ne­sols ne perdent jamais leur nord. Ils savent où va la vie. Même si nous nous sen­tons seuls, même si nous nous sen­tons déses­pé­rés, même si les délais nous semblent très longs, soyons cha­cun un tour­ne­sol actif. Nous avons beau­coup à don­ner. Dans ce monde, il y a beau­coup de tour­ne­sols, appro­chons-nous des autres et for­mons des bou­quets de tour­ne­sols. Lorsque ces bou­quets se déve­lop­pe­ront, ils com­men­ce­ront à mar­cher, for­mant un tor­rent qui ouvri­ra une nou­velle vie, et le fil néces­saire de l’u­ni­té naî­tra”.

Voyons sa pro­po­si­tion de plus près :

1. être comme les tour­ne­sols. Un, deux bou­quets, des mil­liers, en étu­diant le com­por­te­ment humain, en se fai­sant une conscience, en semant la com­pré­hen­sion de la réa­li­té sociale, en se défen­dant contre l’ex­ploi­ta­tion, en lut­tant pour des reven­di­ca­tions comme moyen de se faire une conscience.

2. Orga­ni­sa­tion. Il me semble que ce n’est pas le moment de faire de grands efforts pour par­ve­nir à une uni­té for­melle, qui prend aujourd’­hui des formes infes­tées de vieux vices de pou­voir, d’hé­gé­mo­nie et d’am­bi­tion. Le fil appa­raî­tra par­mi les tour­ne­sols sous une forme orga­nique et natu­relle.

3. Per­son­nel­le­ment, pour assu­mer cette vie sans tour­ments. Ce n’est pas une excuse pour dire : “ce pro­blème ne peut être assu­mé que par les jeunes”. C’est igno­rer les racines et l’ex­pé­rience des gens.

4. Rompre avec l’i­ner­tie. “Je m’en fous” “J’en ai rien à …”, sont des expres­sions de décou­ra­ge­ment, lar­ge­ment expli­cables, mais qui peuvent être sur­mon­tées par la com­pré­hen­sion et la prise de conscience.

5. Déve­lop­per une conscience col­lec­tive pour faire avan­cer notre peuple. Nous par­lons de notre pays. C’est un concept qui vient des racines de notre natio­na­li­té, de l’at­ti­tude de lutte indé­fec­tible pour la sou­ve­rai­ne­té de notre terre. Lut­ter ensemble, sans exclu­sions.

6. Com­prendre que si le pas­sé, du plus pro­fond de notre his­toire, a été une lutte achar­née pour sur­mon­ter l’i­ner­tie du chan­ge­ment, il conti­nue­ra à en être ain­si. Action et réac­tion, prin­cipes du déve­lop­pe­ment de la matière vivante. Nous devons nous y pré­pa­rer. La réac­tion, le capi­ta­lisme, a tou­jours été pré­pa­ré psy­cho­lo­gi­que­ment et maté­riel­le­ment à la répres­sion la plus sau­vage et ter­ro­riste contre les plus dému­nis, pour main­te­nir ce sys­tème anti-humain.

Des ques­tions pour plus tard :

“Atten­drons-nous impuis­sants, comme au temps de l’U­ni­té Popu­laire, que le fas­cisme frappe à nou­veau ? Pour­sui­vrons-nous ces réflexions dans une cel­lule de haute sécu­ri­té ?”

Et réflé­chir :

“Aujourd’­hui, je me sens libre parce que je dois pen­ser par moi-même et je cherche d’autres hommes, femmes et jeunes qui pensent libre­ment dans le cadre de leurs diver­si­tés.

L’im­por­tant est qu’il y ait beau­coup d’hommes libres, de pen­sée créa­tive, qui forment de mul­tiples groupes d’é­tude et d’ac­tion, pour pré­pa­rer la pro­chaine ten­ta­tive de com­pré­hen­sion et d’ac­tion. Les noms et titres n’ont pas d’im­por­tance : Tour­ne­sols, Feuilles, Cel­lules, etc.

Soyons géné­reux et ne recher­chons pas une hégé­mo­nie cor­ro­sive.

Je pro­pose une com­mu­ni­ca­tion et une coor­di­na­tion hori­zon­tale, sans pyra­mides de pou­voir”.

Le “mou­ve­ment du tour­ne­sol” pro­po­sé il y a un quart de siècle par l’ar­chi­tecte Raúl Pel­le­grin, est tou­jours bien vivant aujourd’­hui. Il faut espé­rer que beau­coup d’autres en sor­ti­ront. L’im­por­tant est de sor­tir de cette iner­tie qui nous condamne à une défaite per­ma­nente.