« Le Chili est une cocotte-minute »

Bilan 2011 et perspectives 2012 du mouvement étudiant Chilien, entretien avec Sebastián Farfan Salinas

Image_8-21.pngLe secré­taire géné­ral de la Fédé­ra­tion d’étudiants de l’université de Val­pa­rai­so, Sebas­tián Far­fan Sali­nas, tire un bilan posi­tif de la mobi­li­sa­tion étu­diante et il affirme que de nou­velles actions à venir en 2012 per­met­tront de se diri­ger vers une édu­ca­tion publique, gra­tuite et de qua­li­té, depuis la mater­nelle jusqu’à l’enseignement supé­rieur.

Far­fan dit que le pro­chain été ser­vi­ra à recons­ti­tuer ses forces et redon­ner un nou­vel élan à la cause étu­diante. Mais cette fois-ci – observe-t-il – ce sera avec une conscience plus grande sur le rap­port exis­tant entre les demandes propres au mou­ve­ment des étu­diants et les autres demandes, qui réclament un chan­ge­ment du modèle néo­li­bé­ral et des ins­ti­tu­tions héri­tées de la dic­ta­ture. Il recon­naît des dif­fé­rences au sein du mou­ve­ment, qui ont à voir avec le fait d’exiger la gra­tui­té de l’éducation, et avec le rôle que s’assigne le Par­le­ment d’espace de réso­lu­tion des demandes sociales. Far­fan se posi­tionne cri­tique à l’égard des diri­geants poli­tiques et des par­le­men­taires, et il pré­voit que les étu­diants inter­vien­dront aux pro­chaines élec­tions muni­ci­pales en tant que groupe de pres­sion en faveur de ceux qui s’engagent non seule­ment dans la trans­for­ma­tion non seule­ment de l’éducation, mais aus­si du pays.

S.F. a vingt-trois ans. Il est né à Playa Ancha, une com­mune de Val­pa­rai­so et il vit près de Quil­pué. Il fait des études d’histoire à l’université de Val­pa­rai­so et il s’intéresse par­ti­cu­liè­re­ment à la recherche sur l’histoire du Chi­li. Il avoue que ses profs ont joué un rôle impor­tant dans sa for­ma­tion poli­tique et dans la com­pré­hen­sion des phé­no­mènes sociaux. Il appar­tient au « Col­lec­tif d’Etudiants Mobi­li­sés » qui regroupe un vaste nombre de jeunes de gauche. Ce col­lec­tif qui tra­vaille en silence a pour but de regrou­per les étu­diants et de gagner les élec­tions aus­si bien dans l’enseignement secon­daire qu’universitaire dans tout le pays. « Je suis arri­vé à ce poste, explique-t-il, suite à un long pro­ces­sus où il aura fal­lu dépla­cer les direc­tions conci­lia­trices du PC et de la Concer­ta­tion [alliance gou­ver­nant de 1990 à 2010, com­po­sée du Par­ti Socia­liste, de la Démo­cra­tie Chré­tienne, du Par­ti pour la Démo­cra­tie, Radi­cal Social Démo­crate]. »

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Que veut dire aujourd’hui, une gauche « révo­lu­tion­naire » ?

Comme résul­tat de l’offensive néo­li­bé­rale des années 80, la gauche s’est dis­per­sée créant un vide tou­jours non rem­pli. Nous sommes un col­lec­tif qui pré­tend occu­per cet espace pour contri­buer à une trans­for­ma­tion radi­cale des condi­tions de vie actuelles que subissent les Chi­liennes et les Chi­liens.

Nous ne rele­vons pas tout de suite le défi de lever un réfé­rent en tant que tel, parce que nous pen­sons que c’est une construc­tion à long terme, même si les délais se rac­cour­cissent. Le mot révo­lu­tion a été mal uti­li­sé (abu­sé) et les groupes qui ont reven­di­qué le mot sont plu­tôt mar­gi­naux. C’est pour cela que nous misons sur la créa­tion d’un pro­jet mas­sif que puisse chan­ger les ins­ti­tu­tions poli­tiques et éco­no­miques. Pro­gramme, stra­té­gie et tac­tiques sont à construire. Nous avons la volon­té de pro­duire un chan­ge­ment de fond, recon­nais­sant que ceux qui ont lut­té aupa­ra­vant ont été effa­cés inten­tion­nel­le­ment de la mémoire col­lec­tive de notre peuple.

Cette gauche a une his­toire de défaites. Quelle serait sa nou­velle phy­sio­no­mie ?

Il y a des défaites, des expé­riences et de l’apprentissage. On ne peut pas enter­rer les rêves de plus d’un siècle de lutte révo­lu­tion­naire. Nous avons la convic­tion que les expé­riences du der­nier siècle ont été l’aube d’un chan­ge­ment. Nous sommes arri­vés à la conclu­sion qu’il faut main­te­nant agir et dépas­ser le dog­ma­tisme qui nous a ame­nés à des sché­mas de pen­ser la réa­li­té fer­més. Aujourd’hui la socié­té est plus com­plexe avec un capi­ta­lisme ayant muté par rap­port aux ana­lyses faites par Marx et d’autres pen­seurs. Tout doit se construire et à par­tir de ce constat, nous devons réflé­chir à la façon de mettre fin à la bureau­cra­ti­sa­tion de la poli­tique en appre­nant à faire de la poli­tique avec de nou­velles méthodes de tra­vail et à com­prendre ce qu’est la lutte sociale. Pour deve­nir diri­geant, il faut être lié à la base et il est vital de ren­for­cer la capa­ci­té d’organisation. Sans un peuple orga­ni­sé et édu­qué, le groupe diri­geant finit par se bureau­cra­ti­ser et s’approprier le pou­voir pour ses propres fins.

Pour trans­for­mer la socié­té, il n’y a pas des for­mules pré­éta­blies, même si nous nous nour­ris­sons de dif­fé­rentes expé­riences. Notre défi est de faire une ana­lyse concrète de la socié­té chi­lienne et du monde actuel et à par­tir de là, des­si­ner la stra­té­gie. Il y a des ques­tions aux­quelles nous pou­vons contri­buer, mais pour d’autres, nous devons apprendre des géné­ra­tions pré­cé­dentes pour éla­bo­rer un pro­jet qui per­mette chan­ger le Chi­li.

Nous comme beau­coup de jeunes, avons com­men­cé l’activité poli­tique cette année, avons la plus grande dis­po­ni­bi­li­té à réflé­chir sur des choses qui jusqu’à pré­sent sem­blaient être des pré­oc­cu­pa­tions de gens iso­lés. C’est de ces choses dont on parle dans les occu­pa­tions et les mobi­li­sa­tions, idées sur les­quelles on n’échangeait pas aupa­ra­vant. Devant la dis­per­sion de la gauche et notre méfiance, il faut faire un pas en avant et nous sommes prêts à le faire.

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Bilan et pro­jec­tion

Quel est l’avant et l’après du mou­ve­ment étu­diant ?

C’est impor­tant de faire un bilan et sa pro­jec­tion. Recon­naître à quel point ont chan­gé les condi­tions du mou­ve­ment étu­diant. Il se carac­té­ri­sait seule­ment comme une lutte pour des demandes cor­po­ra­tistes, pour quelques « pesos » ou un cré­dit de plus, etc. Main­te­nant nous avons réus­si à for­mu­ler nos demandes de fond qui vont au-delà de le cor­po­ra­tisme. Cela nous a per­mis, en tant qu’étudiants, de faire un saut qua­li­ta­tif dans nos men­ta­li­tés.

Peu importe s’ils nous pointent comme des « ultras », nous insis­te­rons sur la gra­tui­té de l’éducation parce que rien que de se poser la ques­tion nous oblige à savoir com­ment nous comp­tons le faire. Alors nous répon­dons : si le cuivre est aux mains d’entreprises étran­gères, il faut les expro­prier. Si les riches ne paient pas des impôts, il faut faire une réforme fis­cale. Et si la Consti­tu­tion ne sert pas à démo­cra­ti­ser le pays, chan­geons-la.

En quelques mois, nous, les étu­diants, avons com­pris que nous ne sommes pas les seuls agents du chan­ge­ment. Nous devons tra­vailler avec d’autres acteurs sociaux. Sans les tra­vailleurs, il n’y a pas de trans­for­ma­tion sociale pos­sible. Nous devons construire cette force com­mune. C’est pour­quoi nous sommes liés aux tra­vailleurs et des habi­tants des quar­tiers, sous la forme d’Assemblées popu­laires à Val­pa­rai­so et dans bien d’autres régions du Chi­li. La mobi­li­sa­tion sociale a mis en ques­tion l’institutionnalité héri­tée de la dic­ta­ture. Aujourd’hui on débat ouver­te­ment sur la légi­ti­mi­té de la Consti­tu­tion et de ses lois ver­rouillées. S’ouvre un hori­zon ins­ti­tu­tion­nel démo­cra­tique simi­laire à celui que vivent d’autres pays de l’Amérique latine où les peuples s’autonomisent [empo­de­ran] et démarrent des pro­ces­sus de chan­ge­ments sociaux.

En ce moment au Chi­li, une crise d’hégémonie est en train de se déve­lop­per et les concepts propres à la classe diri­geante sur la démo­cra­tie et la crois­sance éco­no­mique com­mencent à chan­ce­ler. Les citoyens les contestent et com­mencent à débattre de pro­jets alter­na­tifs.

Bien que les tra­vailleurs ne se soient pas mobi­li­sés mas­si­ve­ment avec nous cette année, il y a eu quelques foyers. J’ai été frap­pé de voir sur les bar­ri­cades du 4 août [2011] à San­tia­go, des habi­tants de quar­tiers de Nuñoa, Puente Alto et d’autres com­munes nous sou­te­nant en frap­pant des cas­se­roles et sous d’autres formes. Il y a un éveil social qui s’exprime dans la rue, soit contre la mau­vaise qua­li­té du trans­port public, soit pour une amé­lio­ra­tion des salaires, soit pour la recons­truc­tion immo­bi­lière suite au trem­ble­ment de terre de 2010, soit pour la défense de l’environnement ou pour [la non-aug­men­ta­tion du prix] du gaz dans la région de Magel­lan. Ces foyers de conflit décèlent un malaise qui com­mence à s’exprimer dans dif­fé­rents sec­teurs de la socié­té.

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La vieille gauche

Quelle est l’incidence du fac­teur géné­ra­tion­nel dans la lutte sociale ?

Il y a une géné­ra­tion qui a subi la triple défaite : celle de 1973, la tran­si­tion négo­ciée qui a écar­té les acteurs du mou­ve­ment popu­laire réac­ti­vé entre 1983 et 1987 et enfin le choc émo­tion­nel suite à la chute de l’Union Sovié­tique et des « socia­lismes réels ». Les rêves de trans­for­ma­tion sont par­tis en fumée et même il a été décla­ré la fin de l’Histoire.

La nou­velle géné­ra­tion fait irrup­tion sur la scène avec une nou­velle manière de pen­ser. Ce qui nous per­met de dire que nous en avons assez de ce qui se passe au Chi­li. C’est la rai­son pour laquelle nous avons déci­dé de sor­tir dans la rue, sans trop savoir au début ce que nous étions en train de faire. Main­te­nant, il y a des mil­liers de jeunes qui dis­cutent de la poli­tique dans les centres d’études et les réseaux sociaux. Ceux qui dirigent ce pays enfer­més entre quatre murs, devraient prendre note qu’il y a une nou­velle géné­ra­tion qui ne veut pas sim­ple­ment chan­ger l’éducation mais qui a des objec­tifs plus ambi­tieux.

Quelles cri­tiques vous faites à la vieille gauche ?

Il y a une gauche à carac­tère révo­lu­tion­naire qui souffre d’une dis­per­sion frap­pante, presque tra­gi-comique. Il y a trop de dog­ma­tisme, beau­coup des plaies ouvertes, beau­coup des divi­sions. Nous avons besoin d’unité et d’une alter­na­tive com­mune claire. A par­tir de la mobi­li­sa­tion sociale, nous croyons qu’il est néces­saire faire le pas et récréer une alter­na­tive de gauche.

Il y a aus­si une gauche tra­di­tion­nelle, essen­tiel­le­ment repré­sen­tée par le PC, par­ti que nous res­pec­tons et valo­ri­sons, mais qu’il traîne beau­coup de tares du pas­sé. Une consé­quence de tout ça c’est que les gens ne trouvent pas dans le PC une alter­na­tive valable. Le sta­li­nisme pèse encore et il y a dans son sein beau­coup de dog­ma­tisme qui l’amène à se consi­dé­rer comme la seule alter­na­tive de la gauche chi­lienne. Cette gauche chi­lienne voue un culte à l’institutionnalité en vigueur et même si nous n’écartons pas la pos­si­bi­li­té de prendre des charges de maire, de dépu­té ou de séna­teur, des tri­bunes impor­tantes certes, nous ne tenons pas du tout à être la cin­quième roue du car­rosse des sec­teurs poli­tiques que nous cri­ti­quons. Com­bien de cri­tiques a fait le PC à la Concer­ta­tion et main­te­nant il veut abou­tir à des accords avec elle ! Ils parlent même d’une can­di­da­ture pré­si­den­tielle conjointe !

C’est un signal très néga­tif. Ils disent qu’il s’agit d’un pas tac­tique, mais bien des fois ces pas défi­nissent la stra­té­gie. La stra­té­gie du PC va dans une direc­tion erro­née et il perd ain­si la pos­si­bi­li­té d’être à la tête d’une alter­na­tive réelle à ce sys­tème, ensemble avec d’autres acteurs de gauche.

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Diver­si­té dans le monde étu­diant

Com­ment le mou­ve­ment étu­diant gère-t-il la diver­si­té ?

Nous avons appris qu’il faut pro­té­ger les fédé­ra­tions, les centres d’élèves et les orga­ni­sa­tions sociales. Avant, quelques groupes de Gauche misaient sur la créa­tion d’organisations paral­lèles. Nous for­mu­lons une stra­té­gie dif­fé­rente. Si nous n’avons pas l’hégémonie, nous lut­tons pour l’atteindre. Nous avons mené la bataille des idées et nous avons notre influence au sein de la Confech. Nous avons réus­si à coha­bi­ter avec des idées dis­tinctes. Il y a des dif­fé­rences dans le mou­ve­ment des étu­diants. Mais nous main­te­nons l’unité pour ren­for­cer l’organisation comme un ins­tru­ment utile à la lutte du peuple.

Com­ment s’expriment ces dif­fé­rences et sur quels aspects elles se centrent ?

Il y en avait pour qui deman­der la gra­tui­té de l’éducation était une barre trop haute, et d’autres, nous étions pour la trans­for­mer dans un sujet à dis­cu­ter. Nous avons réus­si à impo­ser la posi­tion de l’éducation gra­tuite comme une reven­di­ca­tion de fond pour dépas­ser les simples demandes cor­po­ra­tistes des étu­diants. Cela a été la base du débat entre les uni­ver­si­tés de San­tia­go et celles des régions. D’autre part il y avait aus­si notre diver­gence avec les diri­geants qui obéis­saient au PC ou à la Concer­ta­tion. En plus, nous avons diver­gé sur la forme de conduire la mobi­li­sa­tion étu­diante. Il y en avait qui n’étaient pas favo­rables aux occu­pa­tions, ni aux mobi­li­sa­tions dans la rue. De sur­croît, ils consi­dé­raient conve­nable d’arriver à des accords avec les rec­teurs [équi­valent de pré­si­dents des uni­ver­si­tés fran­çaises]. Nous avons dit que la mobi­li­sa­tion au tra­vers d’occupations était néces­saire, car elle per­met­trait d’affronter la pres­sion du gou­ver­ne­ment et de la droite. Les occu­pa­tions ont démar­ré dans les régions et ce n’est que bien après que les étu­diants à San­tia­go se sont incor­po­rés. C’est bel et bien la pres­sion de la base qui a obli­gé ces diri­geants à agir autre­ment.

Quelques par­le­men­taires de la Concer­ta­tion ont ten­té de s’approcher de la Confech en disant : « Hé ! Les jeunes, nous avons l’intention de chan­ger les choses. » Nous avons répon­du : il faut mar­quer clai­re­ment les dif­fé­rences. Nous ne pou­vons pas don­ner aux citoyens le signal que la Concer­ta­tion est une alter­na­tive viable, d’autant moins qu’elle a été l’une des res­pon­sables de ce qui se passe en matière d’éducation.

Com­ment s’exprime cela dans la dis­cus­sion du bud­get au Par­le­ment ?

Quelques diri­geants étu­diants, comme Cami­la Val­le­jo et Gior­gio Jack­son ont mis tout l’espoir sur le bud­get 2012 et sur la néces­si­té de par­ler avec la Concer­ta­tion. Nous avons dit que dans l’Assemblée natio­nale n’allait pas déci­der d’une réforme comme celle que nous cher­chons et que nos cama­rades allaient nous repro­cher d’avoir une atti­tude conci­lia­trice.

Nous sommes allés à l’Assemblée pour voir si on pou­vait avan­cer mais nous nous sommes ren­du compte que la droite est dog­ma­tique dans la défense de son modèle d’éducation et d’autre part, la Concer­ta­tion a des inté­rêts [finan­ciers] dans ce sys­tème d’éducation. Le résul­tat est là ! Quelques cama­rades ont pen­sé qu’à par­tir de leur repré­sen­ta­tion par­le­men­taire [de leurs par­tis] pou­vaient obte­nir des chan­ge­ments. En réa­li­té, ils n’ont rien eu !

Nous sommes par­ti­sans de chan­ger toute la construc­tion ins­ti­tu­tion­nelle actuelle, parce qu’elle ne peut pas satis­faire à la demande du peuple. La seule option est de conti­nuer à lut­ter pour en finir avec ce sys­tème struc­tu­ré par la dic­ta­ture et la Concer­ta­tion. Le Chi­li est une cocotte-minute qui fini­ra par explo­ser.

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Entre­tien pré­cé­dem­ment publié dans la revue Pun­to final du 11 décembre 2011 et tra­duit par Ulises Urrio­la, Source : rebe­lion