Quand la gauche assimile le discours néolibéral

Par Fran­cesc Xavier Ruiz Col­lantes

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CTXT


Tra­duit par ZIN TV

Illus­tra­tion de María Izquier­do, peintre mexi­caine (1902 – 1955) : El doma­dor, 1932 (frag­ment)

EN LIEN :

Fran­cesc Xavier Ruiz Col­lantes est l’au­teur de plu­sieurs ouvrages en espa­gnol et cata­lan tel que La construc­ción del rela­to polí­ti­co , Ret—rica crea­ti­va , El relat polí­tic. Els mis­satges audio­vi­suals a les cam­pa­nyes elec­to­rals … et ancien doyen de la facul­té de com­mu­ni­ca­tion de l’U­ni­ver­si­tat Pom­peu Fabra de Bar­ce­lone.

Hommes blancs sans études… La gauche des pays occi­den­taux et déve­lop­pés fait sienne les caté­go­ries du dis­cours néo­li­bé­ral

Dans le pay­sage poli­tique et idéo­lo­gique actuel, nous sommes confron­tés à une droite poli­tique ayant deux posi­tions extré­mistes. L’une est la posi­tion de la droite natio­nale-nati­viste ou même natio­nale-eth­nique, comme Donald Trump, Jair Bol­so­na­ro, Marine Le Pen, etc. Une autre posi­tion extré­miste de la droite est celle du néo­li­bé­ra­lisme. Le libé­ra­lisme a muté au cours des der­nières décen­nies en un libé­ra­lisme décom­plexé et extrême qui cherche à étendre la logique du mar­ché, contrô­lée par les élites, à toutes les sphères de la vie poli­tique et sociale et cherche à rem­pla­cer la socié­té et l’É­tat par le mar­ché mon­dial.

En l’ab­sence d’une gauche dans le scé­na­rio du débat, la lutte poli­tique et idéo­lo­gique s’é­ta­blit entre ces deux posi­tions extrêmes de la droite. La gauche des pays occi­den­taux et déve­lop­pés semble avoir iden­ti­fié le natio­nal-nati­visme comme son prin­ci­pal enne­mi et, dans ce contexte, a com­men­cé à assi­mi­ler le dis­cours du néo­li­bé­ra­lisme dans cer­tains de ses aspects fon­da­men­taux.

Il s’a­git d’une nou­velle étape sur la voie de la dis­pa­ri­tion de la gauche en tant qu’al­ter­na­tive.

Nous avons vu lors des der­nières élec­tions pré­si­den­tielles aux États-Unis, com­ment, la gauche inter­na­tio­nale a opté pour les repré­sen­tants du néo­li­bé­ra­lisme, Joe Biden & Kama­la Har­ris, une lutte entre le natio­nal-nati­visme et le néo­li­bé­ra­lisme. Il est pos­sible que dans le dis­cours domi­nant à gauche, dans cer­tains cas, ait vou­lu sou­te­nir le “moindre mal”, mais dans cette opé­ra­tion, elle a assu­mé le dis­cours de celui qui est consi­dé­ré comme le “moindre mal”.

L’at­ta­che­ment d’un dis­cours poli­tique ou social à une cer­taine idéo­lo­gie repose sur cer­taines carac­té­ris­tiques fon­da­men­tales. Par exemple : quels per­son­nages, indi­vi­duels ou col­lec­tifs, appa­raissent ; quels rôles jouent cha­cun de ces per­son­nages ; quelles valeurs sou­tiennent le cadre du dis­cours, son déve­lop­pe­ment et ses conclu­sions, com­ment ces valeurs sont com­prises, etc.

Une des opé­ra­tions fon­da­men­tales dans la construc­tion idéo­lo­gique du dis­cours est l’u­ti­li­sa­tion de cer­taines caté­go­ries et pas d’autres. La caté­go­rie est un moyen de clas­si­fi­ca­tion pour défi­nir les carac­tères et les qua­li­tés qui appa­raissent dans chaque dis­cours. Par exemple : si dans un dis­cours appa­raît la caté­go­rie “classe ouvrière” ou “classes popu­laires”, comme caté­go­ries anta­go­nistes par rap­port aux caté­go­ries “bour­geoi­sie” ou “oli­gar­chie”, nous savons que ce sera un dis­cours qui pré­sen­te­ra le monde tel que la gauche le voit ; néan­moins, si les caté­go­ries “entre­pre­neurs” appa­raissent devant “sala­riés sub­ven­tion­nés par l’É­tat gas­pilleur”, alors nous savons qu’à tra­vers ce dis­cours un monde vu à tra­vers le prisme néo­li­bé­ral nous est pré­sen­té.

Une des caté­go­ries qui connaît le plus de suc­cès, suite à la lutte entre le natio­nal-nati­visme et le néo­li­bé­ra­lisme, est celle des “hommes blancs sans études uni­ver­si­taires”. C’est une caté­go­rie qui, par exemple, a été uti­li­sée à pro­fu­sion dans les dif­fé­rents médias, libé­raux et de gauche, pour dési­gner un sec­teur de la popu­la­tion nord-amé­ri­caine qui a appor­té son sou­tien majo­ri­taire à Donald Trump.

En fait, la construc­tion “hommes blancs sans études uni­ver­si­taires” vise à stig­ma­ti­ser le sec­teur social auquel elle se réfère. Le terme “homme” désigne une posi­tion de pou­voir vis-à-vis de la “femme” et le terme “blanc” désigne une posi­tion de pou­voir vis-à-vis des “noirs” ou d’autres eth­nies. Ain­si se construit l’i­mage d’une posi­tion de domi­na­tion qui, dans la culture de la gauche, est consi­dé­rée comme illé­gi­time : une domi­na­tion fon­dée sur le sexe et la race. Mais la caté­go­rie se ter­mine par une carac­té­ris­tique qui fait réfé­rence à un manque : “sans études uni­ver­si­taires”. Par­fois, on dit seule­ment “sans études”, ce qui est plus radi­cal. Ce manque implique un manque d’é­du­ca­tion, de culture, de connais­sances, etc. Nous avons donc la repré­sen­ta­tion d’un sec­teur social qui détient un pou­voir illé­gi­time et, de plus, ce pou­voir est exer­cé de manière non édu­quée, igno­rante, avec peu ou pas de connais­sance du monde actuel, etc.

Voyons le sec­teur social auquel la caté­go­rie men­tion­née se réfère sous un autre angle. “Les hommes blancs sans études uni­ver­si­taires”, qui sont-ils ? Tout sim­ple­ment une par­tie très impor­tante de la classe ouvrière amé­ri­caine et euro­péenne. Dans un pays comme les États-Unis où seule­ment 30 % de la popu­la­tion a une for­ma­tion uni­ver­si­taire et où la majo­ri­té de la popu­la­tion est encore blanche, nom­mer l’homme blanc sans édu­ca­tion comme anta­go­niste natu­rel de la gauche est vrai­ment irres­pon­sable et signi­fie jeter l’i­déo­lo­gie même de la gauche à la pou­belle. Ce pro­ces­sus a déjà été dénon­cé par Owen Jones lors­qu’il a fait réfé­rence à la dia­bo­li­sa­tion de la classe ouvrière.

Le dis­cours libé­ral a caté­go­ri­sé un sec­teur social sur la base de cri­tères de sexe, de race et de niveau d’é­du­ca­tion ; le dis­cours de la gauche, à tra­vers sa posi­tion dans le sys­tème de pro­duc­tion devrait par­ler quant à elle d’ ”une par­tie de la classe ouvrière”.

La gauche a assi­mi­lé les caté­go­ries du dis­cours néo­li­bé­ral.

Et cela se pro­duit par paresse intel­lec­tuelle, par manque d’un dis­cours propre, ou parce qu’elle ne veut pas recon­naître l’é­chec du fait qu’il existe une par­tie impor­tante d’un sec­teur social avec lequel elle le devoir de se connec­ter, mais qui a été conquise par un des pôles de l’ex­trême droite.

Pour com­prendre l’ab­sur­di­té que l’u­ti­li­sa­tion de cette caté­go­rie implique pour la gauche, il suf­fit d’i­ma­gi­ner ce que cela impli­que­rait que, par exemple, en Espagne, les diri­geants de Pode­mos déclarent que, par­mi d’autres sec­teurs sociaux, ils veulent faire des poli­tiques en faveur des “hommes blancs sans études”, au lieu de dire qu’ils veulent faire des poli­tiques pour les dif­fé­rents sec­teurs des classes ouvrières. Mais au rythme où nous allons, tout est pos­sible.

En ce qui concerne le contexte nord-amé­ri­cain, il existe une autre caté­go­rie assez curieuse : les “Afro-Amé­ri­cains”. C’est une caté­go­rie que les Noirs amé­ri­cains eux-mêmes appré­cient sou­vent, car elle fait réfé­rence à leur ori­gine. Cepen­dant, pour les Amé­ri­cains blancs, la caté­go­rie d’“Euro-Américains” est inexis­tante. Il s’en­suit que les Amé­ri­cains blancs sont sim­ple­ment des Amé­ri­cains ou, plus géné­ra­le­ment, des Amé­ri­cains. Ain­si, l’histoire de conquête, du pillage des terres et des richesses qui ne leur appar­tiennent pas, ain­si que l’ex­ter­mi­na­tion des peuples indiens ori­gi­nels est occul­tée. Il est vrai que des termes tels qu’I­ta­lo-Amé­ri­cain ou Anglo-Amé­ri­cain existent, mais ils sont rare­ment uti­li­sés. Le pre­mier, d’ailleurs, n’est uti­li­sé que pour les his­toires dont la mafia est impli­quée. En Amé­rique latine, il existe éga­le­ment des caté­go­ries telles que “afro-colom­bien”, “afro-péru­vien” ou “afro-boli­vien”, mais les caté­go­ries “euro-colom­bien”, “euro-péru­vien”, etc. ne sont pas uti­li­sées.

En fait, la gauche devrait faire sienne une caté­go­rie comme “Euro-Amé­ri­cain”.

Une autre caté­go­rie que la gauche a reprise du dis­cours néo­li­bé­ral concerne l’ ”éga­li­té”. L’é­ga­li­té est une valeur fon­da­men­tale dans l’i­déo­lo­gie de la gauche et fait réfé­rence à l’é­ga­li­té entre les humains, indé­pen­dam­ment de leur acti­vi­té pro­fes­sion­nelle, de leur natio­na­li­té, de leur race, de leur sexe, de leur reli­gion, etc. Les caté­go­ries sont flexibles et peuvent être réduites ou élar­gies et cou­vrir plus ou moins de domaines. L’in­té­rêt de l’i­déo­lo­gie néo-libé­rale est que la caté­go­rie “éga­li­té” devrait se réduire autant que pos­sible et affec­ter le moins pos­sible les inté­rêts fon­da­men­taux des élites éco­no­miques.

Une bonne par­tie de l’his­toire de la gauche, depuis la Révo­lu­tion fran­çaise, a mis l’ac­cent sur l’é­ga­li­té entre les sec­teurs socio-éco­no­miques et a ain­si pla­cé au pre­mier plan l’é­ga­li­té d’ac­cès aux biens et aux res­sources par les classes ouvrières par rap­port aux autres classes sociales, voire la sup­pres­sion de classes sociales. Mais pen­dant trop long­temps, l’é­ga­li­té entre les sexes, les races, les cultures, etc. n’a pas été suf­fi­sam­ment prise en compte.

Aujourd’­hui, la situa­tion s’est inver­sée et on uti­lise de plus en plus la caté­go­rie “éga­li­té”, ce qui rend l’es­pace de cette caté­go­rie encore plus res­treint. De plus en plus, le terme “éga­li­té” est uti­li­sé pour dési­gner uni­que­ment l’é­ga­li­té des genres. Pour ne don­ner qu’un exemple très symp­to­ma­tique, il existe dans l’ac­tuel gou­ver­ne­ment espa­gnol un “Minis­te­rio de Igual­dad” (minis­tère d’égalité) et ce minis­tère se consacre uni­que­ment aux ques­tions d’é­ga­li­té des genres. C’est une pra­tique cou­rante. Dans nos uni­ver­si­tés, par exemple, lors­qu’il existe un bureau ou un plan consa­cré à l’ ”éga­li­té”, il ne fait géné­ra­le­ment réfé­rence qu’à l’é­ga­li­té des genres.

Le cas du “minis­tère de l’é­ga­li­té” est par­ti­cu­liè­re­ment pro­blé­ma­tique car, pre­miè­re­ment, pour un gou­ver­ne­ment de gauche, l’é­ga­li­té, y com­pris l’é­ga­li­té des genres, devrait être un objec­tif de tous les minis­tères, et non d’un minis­tère en par­ti­cu­lier, et deuxiè­me­ment, l’é­ga­li­té devrait être com­prise comme l’é­ga­li­té entre les sexes, mais aus­si entre les classes sociales, les races, les langues, les cultures ou les natio­na­li­tés. Un terme comme “minis­tère de l’é­ga­li­té” est en soi un dis­cours idéo­lo­gique et c’est un dis­cours qui, que ceux qui le pro­meuvent le veuillent ou non, jette éga­le­ment une bonne par­tie de la tra­di­tion idéo­lo­gique de la gauche à la pou­belle.

D’autre part, c’est un dis­cours qui réduit la demande d’é­ga­li­té à des domaines qui ne dérangent pas trop les élites socio-éco­no­miques, puis­qu’il ne s’oc­cupe pas de leurs inté­rêts les plus impor­tants.

En fait, le néo­li­bé­ra­lisme s’ac­com­pagne aujourd’­hui d’un fémi­nisme qui, bien que libé­ral, est un fémi­nisme qui défend l’ac­cès des femmes, tou­jours bour­geoises ou appar­te­nant aux élites sociales et cultu­relles, à des postes de res­pon­sa­bi­li­té dans les affaires et la poli­tique.

Contre “l’homme blanc sans études uni­ver­si­taires”, la construc­tion de la caté­go­rie oppo­sée résul­te­rait : “la femme noire avec des études uni­ver­si­taires”. Et là, nous avons Kama­la Har­ris comme vice-pré­si­dente et un pro­fes­sion­nel néo-libé­ral ins­truit comme Joe Biden. Le dis­cours néo­li­bé­ral se déguise en dis­cours pro­gres­siste et cela se fait par des opé­ra­tions dis­cur­sives vrai­ment sophis­ti­quées et effi­caces, à tel point que la gauche est éblouie et, sans un dis­cours aus­si sophis­ti­qué et effi­cace, elle suit la voie que le néo­li­bé­ra­lisme lui trace jus­qu’au mimé­tisme et son annu­la­tion défi­ni­tive.