Chomsky : Le déclin des États-Unis

Les coûts des guerres de Bush et Obama en Irak et en Afghanistan sont estimés à 4400 milliards de dollars – une grande victoire pour Osama ben Laden, dont l’objectif déclaré était de mener les États-Unis à la faillite en les attirant dans un piège.

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Pho­to de Doro­thea Lange (1936)

Par Noam CHOMSKY

Dans le numé­ro de l’été 2011 du Jour­nal de l’Ame­ri­can Aca­de­my of Poli­ti­cal Science nous pou­vons lire qu’il est « habi­tuel » de dire que les États-Unis « sont sur le déclin, leur triste fin étant proche, alors qu’il y a encore quelques années ils pou­vaient de l’avis géné­ral se pava­ner de par le monde comme un colosse à la puis­sance incom­pa­rable et à l’ascendant indis­cu­table ». C’est effec­ti­ve­ment un sujet habi­tuel, une idée lar­ge­ment par­ta­gée, non sans rai­son. Une obser­va­tion de la poli­tique étran­gère des États-Unis et de son influence dans le monde, ain­si que de la san­té de son éco­no­mie interne et de ses ins­ti­tu­tions, sug­gère en effet que ces com­men­taires sont jus­ti­fiés. Le déclin a en fait com­men­cé peu après la Deuxième Guerre mon­diale, la puis­sance états-unienne étant alors à son som­met ; la belle rhé­to­rique et le triom­pha­lisme des années 1990 rele­vaient plu­tôt de l’auto-satisfaction. Au demeu­rant, le corol­laire qui accom­pagne géné­ra­le­ment ces com­men­taires – le pou­voir va se dépla­cer vers la Chine et l’Inde – est très dou­teux. Ce sont des pays pauvres avec de graves pro­blèmes internes. Le monde devient cer­tai­ne­ment plus divers, mais mal­gré le déclin états-unien on ne voit aucun com­pé­ti­teur capable de prendre le pou­voir hégé­mo­nique glo­bal.

Jetons un coup d’œil sur l’histoire récente. Lors la Deuxième Guerre mon­diale les pla­ni­fi­ca­teurs états-uniens avaient pré­vu qu’à la fin de la guerre les États-Unis allaient se trou­ver dans une posi­tion domi­nante. Les archives montrent, comme le signale l’historien spé­cia­liste de la diplo­ma­tie Geof­frey War­ner, que « le Pré­sident Roo­se­velt avait comme objec­tif, pour l’après-guerre, l’hégémonie états-unienne sur le monde entier ». Des plans avaient été pré­pa­rés pour prendre le contrôle de ce qui était appe­lé la Grand Area [Grande zone], laquelle incluait l’ensemble de l’hémisphère occi­den­tal, l’Extrême-Orient, l’ex-empire bri­tan­nique, y com­pris les très impor­tantes réserves pétro­lières du Moyen-Orient, la plus grande par­tie pos­sible de l’Europe, en tout cas au mini­mum les prin­ci­pales régions indus­trielles des pays d’Europe occi­den­tale. Les pays d’Europe du Sud étaient éga­le­ment consi­dé­rés impor­tants parce qu’ils per­met­taient le contrôle des réserves éner­gé­tiques du Moyen-Orient. Dans tous ces immenses espaces les États-Unis devaient main­te­nir « un pou­voir sans par­tage » basé sur « une supré­ma­tie mili­taire et éco­no­mique », avec « une limi­ta­tion à tout exer­cice de la sou­ve­rai­ne­té » de la part des États qui pour­raient inter­fé­rer dans les plans états-uniens. Bien que les États-Unis perdent en puis­sance, ces concep­tions sont encore celles qui pré­valent.

Ces plans remon­tant à la Deuxième Guerre mon­diale, très vite mis en œuvre, n’étaient pas irréa­listes. Les États-Unis étaient alors déjà depuis long­temps le pays le plus riche du monde. La guerre avait mis un terme à la dépres­sion et avait qua­dru­plé la capa­ci­té indus­trielle du pays, cepen­dant que les rivaux étaient détruits. À la fin de la guerre les États-Unis avaient la moi­tié de la richesse mon­diale et dis­po­saient d’une sécu­ri­té sans équi­valent. Chaque région de la Grand Area se voyait attri­buer une « fonc­tion » dans le sys­tème glo­bal. La « Guerre froide » c’était en gros la volon­té de la part des super­puis­sances de pré­ser­ver l’ordre dans leur espace res­pec­tif. Pour l’URSS : l’Europe de l’Est ; pour les États-Unis : qua­si­ment le monde entier. En 1949, la Grand Area a com­men­cé à être sérieu­se­ment ron­gée avec la « perte de la Chine », comme on dit géné­ra­le­ment. Cette expres­sion est inté­res­sante : on ne peut « perdre » que ce que l’on pos­sède. Peu après, l’Asie du sud-est com­men­çait à échap­per au contrôle, ce qui a pro­vo­qué les hor­ribles guerres états-uniennes et les ter­ribles mas­sacres de 1965 en Indo­né­sie ; la domi­na­tion états-unienne a été réta­blie. En même temps la sub­ver­sion et la vio­lence mas­sive se pour­sui­vaient ailleurs dans le but de main­te­nir ce qu’on appelle la « sta­bi­li­té », ce qui signi­fie l’acception des déci­sions états-uniennes.

Or, le monde indus­triel se recons­trui­sant et la déco­lo­ni­sa­tion pro­gres­sant labo­rieu­se­ment, le déclin était inévi­table : en 1970 la part des États-Unis dans la richesse mon­diale avait bais­sé à 25%, encore énorme mais net­te­ment dimi­nuée. Le monde indus­triel deve­nait « tri­po­laire », avec ses centres aux États-Unis et en Europe ; l’Asie – alors prin­ci­pa­le­ment le Japon – deve­nant déjà la région la plus dyna­mique.

Vingt ans plus tard l’URSS s’est écrou­lée. La réac­tion de Washing­ton révèle ce qu’était la réa­li­té de la Guerre froide : le gou­ver­ne­ment de Bush I a immé­dia­te­ment décla­ré que les poli­tiques res­te­raient glo­ba­le­ment inchan­gées, même si les pré­textes devaient être modi­fiés. L’immense appa­reil mili­taire serait main­te­nu, non pas pour se défendre contre les Russes, mais pour faire face à la « sophis­ti­ca­tion tech­no­lo­gique » de cer­taines puis­sances du tiers monde. De la même façon, argu­men­taient-ils, il serait néces­saire de main­te­nir « les bases de l’industrie de défense », un euphé­misme pour l’industrie de pointe, très dépen­dante des poli­tiques du gou­ver­ne­ment et de ses sub­ven­tions. Les forces d’intervention devaient encore être pré­pa­rées pour le Moyen-Orient, où les pro­blèmes sérieux « ne pou­vaient pas être lais­sés à la mer­ci du Krem­lin », dévoi­lant un demi-siècle de men­songe. On concé­dait en douce que les pro­blèmes avaient tou­jours été « le natio­na­lisme radi­cal », c’est-à-dire les ten­ta­tives par cer­tains pays de suivre une voie indé­pen­dante en contra­dic­tion avec les prin­cipes de la Grand Area. Ces fon­de­ments de la poli­tique n’ont pas été modi­fiés. Le gou­ver­ne­ment Clin­ton a décla­ré que les États-Unis avaient le droit d’employer la force uni­la­té­ra­le­ment pour garan­tir « l’accès sans entrave aux mar­chés les plus impor­tants, aux richesses éner­gé­tiques, et aux res­sources stra­té­giques ». Il a éga­le­ment indi­qué que les forces mili­taires doivent être déployées en Europe et en Asie « pour gagner les faveurs des opi­nions », non par la douce per­sua­sion mais par « des actions qui auront des inci­dences sur notre mode de vie et notre sécu­ri­té ». Au lieu d’être réduite, voire éli­mi­née, comme on aurait pu s’y attendre si on s’en tenait à la pro­pa­gande, l’OTAN a été déployée plus à l’est en Europe, en vio­la­tion des assu­rances qui avaient été don­nées ver­ba­le­ment à Mikhaïl Gor­bat­chev quand il avait accep­té que l’Allemagne réuni­fiée rejoigne l’OTAN.

Aujourd’hui l’OTAN est deve­nue une force d’intervention glo­bale, sous com­man­de­ment états-unien, dont le rôle offi­ciel est de contrô­ler le sys­tème éner­gé­tique inter­na­tio­nal, les voies mari­times, les oléo­ducs, et tout ce qui peut être déci­dé par le pou­voir hégé­mo­nique.

Il y a bien eu une période d’euphorie à la suite de la chute de la super­puis­sance adverse, avec des his­toires exal­tées quant à « la fin de l’histoire » et des marques enthou­siastes d’admiration pour la poli­tique inter­na­tio­nale de Clin­ton. Des intel­lec­tuels de pre­mier plan ont signa­lé l’avènement d’une « phase de noblesse » avec « une lumière de sain­te­té », évo­quant un pays, pour la pre­mière fois dans l’histoire, gui­dé par « l’altruisme » et agis­sant sur la base de « prin­cipes et de valeurs ». Rien ne devait entra­ver le che­mi­ne­ment du « nou­veau monde idéa­liste réso­lu à en finir avec l’inhumanité ». Le prin­cipe inter­na­tio­nal de l’intervention huma­ni­taire allait enfin pou­voir s’imposer.

Pas tout le monde n’était si joyeux. Les tra­di­tion­nelles vic­times, le Sud glo­ba­li­sé, ont froi­de­ment condam­né le « soi-disant ’’droit’’ d’intervention huma­ni­taire », l’identifiant au vieux « droit » à la domi­na­tion impé­ria­liste. Des voix plus sereines de l’élite poli­tique états-unienne pou­vaient per­ce­voir que du point de vue de la plu­part des pays du monde les États-Unis étaient en train de « deve­nir la super­puis­sance voyou », consi­dé­rée comme « la seule menace exté­rieure » – il était clair que « le prin­ci­pal rogue state [État voyou] aujourd’hui c’est les États-Unis ». Lorsque Bush II est entré en fonc­tion l’opinion publique mon­diale, de plus en plus hos­tile, ne pou­vait plus être igno­rée. Notam­ment dans le monde arabe, les opi­nions favo­rables pour Bush ont chu­té. Oba­ma a réus­si l’exploit de par­ve­nir encore plus bas, sous les 5% en Égypte et guère plus au-des­sus dans le reste de la région.

Cepen­dant le déclin se pour­suit. Cette der­nière décen­nie, l’Amérique du Sud a été « per­due ». La « menace » de la perte de l’Amérique du Sud exis­tait depuis plu­sieurs décen­nies. Alors que le gou­ver­ne­ment Nixon pla­ni­fiait la des­truc­tion de la démo­cra­tie chi­lienne et l’installation de la dic­ta­ture de Pino­chet – le Conseil natio­nal de sécu­ri­té aler­tait sur le fait que si les États-Unis ne pou­vaient pas contrô­ler l’Amérique latine ils ne pou­vaient pas pré­tendre « atteindre à leurs objec­tifs dans le reste du monde ».

Mais ce qui serait beau­coup plus inquié­tant ce serait des ini­tia­tives allant vers davan­tage d’indépendance au Moyen-Orient. Les pla­ni­fi­ca­teurs de l’après-Deuxième Guerre mon­diale éta­blis­saient que le contrôle des incom­pa­rables réserves éner­gé­tiques du Moyen-Orient signi­fie­rait « un contrôle sub­stan­tiel du monde », selon les termes du conseiller de Roo­se­velt Adolf A. Berle. Logi­que­ment la perte de contrôle mena­ce­rait le pro­jet de domi­na­tion glo­bale qui a été clai­re­ment expo­sé durant la Deuxième Guerre mon­diale et qui a été main­te­nu depuis quels que fussent les chan­ge­ments dans le monde.

Un autre dan­ger pour l’hégémonie états-unienne c’était l’éventualité d’avancées signi­fi­ca­tives vers la démo­cra­tie. L’éditeur exé­cu­tif du New York Times Bill Kel­ler men­tionne, c’est émou­vant, « le désire de Washing­ton de se joindre aux aspi­ra­tions démo­cra­tiques en Afrique du Nord et au Moyen-Orient ». Mais de récents son­dages montrent trop bien qu’une démo­cra­tie réelle, là où l’opinion pèse sur la poli­tique, serait désas­treuse pour Washing­ton. Sans sur­prise, après le ren­ver­se­ment de Mou­ba­rak les pre­mières ini­tia­tives de l’Égypte en poli­tique étran­gère ont été for­te­ment cri­ti­quées par les États-Unis et leur client israé­lien.

Bien que les poli­tiques états-uniennes sur le long terme demeurent inchan­gées, non sans quelques ajus­te­ments tac­tiques, sous Oba­ma il y a bien eu quelques chan­ge­ments notables. L’analyste mili­taire Yochi Drea­zen signale dans The Atlan­tic que la poli­tique de Bush était de cap­tu­rer (et de tor­tu­rer) les sus­pects, alors qu’Obama les assas­sine sim­ple­ment. Le recours aux armes de ter­reur (les drones) aug­mente, tout comme l’emploi des forces spé­ciales, sou­vent des com­man­dos qui com­mettent des assas­si­nats. Les forces spé­ciales sont en mesure d’opérer dans cent vingt pays. Main­te­nant aus­si impor­tantes que toute l’armée cana­dienne, ces forces spé­ciales forment de fait une armée pri­vée à la dis­po­si­tion du pré­sident, pro­blème expo­sé en détail par le jour­na­liste Nick Turse sur le site Tom­dis­patch. L’équipe qu’Obama a envoyée pour assas­si­ner Osa­ma ben Laden a peut-être déjà effec­tué une dou­zaine d’opérations simi­laires au Pakis­tan.

Ces évé­ne­ments, comme tant d’autres, montrent que si l’hégémonie états-unienne est en recul les des­seins res­tent les mêmes.

Un autre point dont on parle assez sou­vent, au moins par­mi ceux qui veulent bien voir les choses telles qu’elles sont, c’est le fait que le déclin états-unien est pour une bonne part le résul­tat de la poli­tique même des États-Unis. L’opéra comique à Washing­ton cet été, qui a dégoû­té le pays (il existe une majo­ri­té qui pense que le Congrès devrait tout sim­ple­ment être dis­per­sé) et indi­gné le monde, n’a guère de pré­cé­dent dans les annales de la démo­cra­tie par­le­men­taire. Le spec­tacle finit même par faire peur aux mécènes du spec­tacle. Les grandes entre­prises s’inquiètent main­te­nant de voir que les extré­mistes qu’ils ont contri­bué à mettre au Congrès pour­raient choi­sir de faire tom­ber l’édifice sur lequel reposent leurs pri­vi­lèges et leurs richesses, ain­si que le puis­sant État pro­vi­dence qui est à leur ser­vice.

L’éminent phi­lo­sophe états-unien John Dewey avait un jour décrit la poli­tique comme « le jeu d’ombres offert à la socié­té par le big busi­ness », pré­ci­sant que « la réduc­tion de l’ombre ne chan­ge­rait rien sur le fond ». Depuis les années 1970, l’ombre est deve­nue un nuage noir qui enve­loppe la socié­té et le sys­tème poli­tique. Le pou­voir des grandes entre­prises, prin­ci­pa­le­ment le capi­tal finan­cier aujourd’hui, est tel que les deux orga­ni­sa­tions poli­tiques, qui ne res­semblent plus guère à des par­tis tra­di­tion­nels, sont beau­coup plus à droite que la popu­la­tion sur les ques­tions les plus impor­tantes.

Les gens consi­dèrent que le thème le plus pré­oc­cu­pant c’est la grave crise pro­vo­quée par le chô­mage. Dans les cir­cons­tances actuelles, des actions gou­ver­ne­men­tales pour­raient être enga­gées et des sti­mu­la­tions éco­no­miques pour­raient être déci­dées pour faire face ce pro­blème, bien au-delà des mesures qui viennent d’être prises et qui com­pensent à peine la baisse des dépenses des admi­nis­tra­tions locales. Au demeu­rant cette ini­tia­tive a pro­ba­ble­ment sau­vé des mil­lions d’emplois. Pour les ins­ti­tu­tions finan­cières la pre­mière inquié­tude c’est le défi­cit. Donc on ne dis­cute que du défi­cit. Pour lut­ter contre le défi­cit une grande majo­ri­té de la popu­la­tion est favo­rable à la taxa­tion des très riches – 72% y sont favo­rables, 21% s’y opposent. Une grande majo­ri­té de la popu­la­tion s’oppose aux coupes dans les pro­grammes de san­té (69% dans le cas de Medi­caid, 79% dans le cas de Medi­care). Ce qui sera déci­dé c’est donc pro­ba­ble­ment le contraire.

Ste­ven Kull a diri­gé une étude sur les poli­tiques à mener pour lut­ter contre le défi­cit. On peut lire : « Il est clair que le gou­ver­ne­ment et la Chambre des repré­sen­tants (diri­gée par les répu­bli­cains) sont à l’opposé des valeurs et des prio­ri­tés de la popu­la­tion sur le thème du bud­get – la plus grande dif­fé­rence c’est la ques­tion des dépenses, la popu­la­tion est favo­rable à de grandes éco­no­mies dans les bud­gets mili­taires, alors que le gou­ver­ne­ment et la Chambre pro­posent de petites aug­men­ta­tions… La popu­la­tion est plus favo­rable que le gou­ver­ne­ment et la Chambre à l’augmentation des bud­gets pour la for­ma­tion pro­fes­sion­nelle, l’éducation et la lutte contre la pol­lu­tion. »

Les coûts des guerres de Bush et Oba­ma en Irak et en Afgha­nis­tan sont main­te­nant esti­més aux alen­tours de 4 400 mil­liards de dol­lars – une grande vic­toire pour Osa­ma ben Laden, dont l’objectif décla­ré était de mener les États-Unis à la faillite en les atti­rant dans un piège. Le bud­get mili­taire de 2011 – presque équi­valent à celui du reste du monde réuni – est en termes réels le plus éle­vé depuis la Deuxième Guerre mon­diale, et il devrait croître encore davan­tage.

La crise du défi­cit est dans une bonne mesure conçue comme une arme pour détruire les tant abhor­rés pro­grammes sociaux qui per­mettent à de nom­breuses familles de s’en sor­tir. Le com­men­ta­teur éco­no­mique Mar­tin Wolf du Finan­cial Times de Londres écrit : « Il est faux de dire que la situa­tion fis­cale des États-Unis est alar­mante… Les États-Unis peuvent emprun­ter sur des bases avan­ta­geuses, avec des taux à envi­ron 3% sur dix ans, comme les rares per­sonnes qui n’ont pas été empor­tées par l’hystérie l’avaient pré­dit. Le défi pour le bud­get c’est sur le long terme, non dans l’immédiat. » Signi­fi­ca­ti­ve­ment il ajoute : « Ce qu’il y a d’extraordinaire dans cette poli­tique fis­cale c’est que les reve­nus ne devraient repré­sen­ter que 14,4% du PIB en 2011, beau­coup moins que dans l’après-Deuxième Guerre mon­diale, la moyenne étant alors de près de 18%. Les impôts sur les reve­nus ne repré­sen­te­ront que 14,4% du PIB pour 2011. Une per­sonne qui n’est pas états-unienne ne peut pas com­prendre ce qui pro­voque cette crise : en 1988, à la fin de la période Rea­gan, ils repré­sen­taient 18,2%. Les impôts sur les reve­nus doivent croître sub­stan­tiel­le­ment pour com­bler le défi­cit. » Extra­or­di­naire effec­ti­ve­ment, mais ce qui compte, dans cette démo­cra­tie en perte de vitesse, c’est ce que veulent les ins­ti­tu­tions finan­cières et les gens richis­simes.

Bien que la crise du défi­cit soit fabri­quée comme un ins­tru­ment au ser­vice d’une ter­rible lutte de classes, la crise de la dette sur le long terme est bien réelle, comme c’est le cas depuis la poli­tique fis­cale irres­pon­sable de Ronald Rea­gan, qui avait fait pas­ser les États-Unis de la posi­tion de pre­mier bailleur de fonds au monde à celle de pays le plus endet­té, mul­ti­pliant par trois la dette natio­nale et mul­ti­pliant les attaques contre l’économie. George W. Bush a por­té des coups encore plus grave à l’économie. Mais pour l’heure c’est le chô­mage qui repré­sente la crise la plus inquié­tante.

Le « com­pro­mis » final sur la crise – plus exac­te­ment la capi­tu­la­tion totale devant l’extrême droite – est exac­te­ment à l’opposé de ce que l’opinion pré­fère, et il est presque sûr qu’il va conduire à une baisse de la crois­sance et à une aggra­va­tion de la situa­tion pour tous, sauf pour les riches et les grandes entre­prises qui font des pro­fits records. Rares sont les éco­no­mistes sérieux qui seraient en désac­cord avec l’économiste de Har­vard Law­rence Sum­mers quand il dit : « Le pro­blème actuel des États-Unis c’est plus le chô­mage et la baisse de la crois­sance qu’un défi­cit bud­gé­taire trop impor­tant ». Il dit aus­si que l’accord obte­nu en août, bien que pré­fé­rable à un default [défaut de paie­ment], devrait pro­ba­ble­ment cau­ser du tort à l’économie.

On ne dis­cute même pas du fait que le défi­cit serait éli­mi­né si le sys­tème de cou­ver­ture pour la san­té, pri­vé et dés­équi­li­bré, était rem­pla­cé par un sys­tème simi­laire à ceux des autres socié­tés indus­trielles, qui ont des coûts moi­tié moindre et des ser­vices au moins aus­si bons. Les ins­ti­tu­tions finan­cières et l’industrie phar­ma­ceu­tique sont beau­coup trop puis­santes pour que de telles éven­tua­li­tés soient même sou­mises à consi­dé­ra­tion. L’idée n’aurait pour­tant rien d’utopique. D’autres choix éco­no­miques sont de la même façon exclus du débat, comme les taxa­tions sur les petites tran­sac­tions finan­cières.

Pen­dant ce temps-là on fait encore plus de cadeaux à Wall Street. Le comi­té des appro­pria­tions de la Chambre des repré­sen­tants a bais­sé le bud­get de la com­mis­sion sécu­ri­té et échange, la pre­mière ins­tance qui lutte contre la fraude finan­cière. L’agence de pro­tec­tion du consom­ma­teur ne devrait pas sur­vivre. Le Congrès bran­dit de nou­velles armes dans sa bataille contre les géné­ra­tions futures. Les répu­bli­cains refusent d’agir sur la ques­tion envi­ron­ne­men­tale, « une grande ins­ti­tu­tion états-unienne saborde tous les efforts qui sont faits dans le pays pour contrô­ler les émis­sions de dioxyde de car­bone d’une cen­trale au char­bon, por­tant un coup à la lutte contre le réchauf­fe­ment glo­bal », sou­ligne le New York Times.

Ce com­por­te­ment auto-des­truc­teur, bien que de plus en plus grave, n’a rien de nou­veau. Cela remonte aux années 1970, lorsque les choix éco­no­miques ont pro­vo­qué des chan­ge­ments pro­fonds, met­tant un terme à ce qui était appe­lé « l’âge d’or » du capi­ta­lisme (d’État). La finan­cia­ri­sa­tion et la délo­ca­li­sa­tion de la pro­duc­tion en furent les carac­té­ris­tiques prin­ci­pales, les deux étant liées à la baisse des pro­fits dans la manu­fac­ture et au déman­tè­le­ment des accords de Bret­ton Wood de l’après-guerre qui garan­tis­saient les contrôles du capi­ta­lisme et la régu­la­tion des devises. Le triomphe idéo­lo­gique des « doc­trines de libre-mar­ché », hau­te­ment sélec­tives comme tou­jours, avait aus­si aggra­vé la situa­tion, parce que cela accen­tuait la déré­gu­la­tion et donc le règne des grandes entre­prises qui voyaient les PDG récom­pen­sés par d’énormes pro­fits sur le court terme. Les autres déci­sions poli­tiques étaient du même ordre. La concen­tra­tion de la richesse se tra­dui­sit en davan­tage de pou­voir poli­tique, ce qui accen­tué le cercle vicieux qui a don­né une richesse extra­or­di­naire pour 0,1% de la popu­la­tion, prin­ci­pa­le­ment les PDG des grandes entre­prises, les por­teurs de fonds spé­cu­la­tifs, etc., alors que pour l’immense majo­ri­té les reve­nus réels ont qua­si­ment stag­né.

Paral­lè­le­ment, le coût des élec­tions atteint des sommes astro­no­miques, les grandes entre­prises ont donc les deux par­tis dans leur poche. Ce qu’il reste de démo­cra­tie poli­tique a été miné quand les deux par­tis se sont trans­for­més en agence de vente des sièges du Congrès. L’économiste Tho­mas Fer­gu­son observe que, « cas unique par­mi les par­le­ments des pays déve­lop­pés, les par­tis du Congrès états-unien fixent les prix sur les ques­tions prin­ci­pales dans le pro­ces­sus légis­la­tif ». Les légis­la­teurs qui ont les sièges financent le par­ti, cela les oblige à deve­nir des ser­vi­teurs du capi­tal pri­vé, au-delà de ce qui est habi­tuel. Le résul­tat, conti­nue Fer­gu­son, c’est que les débats « reposent for­te­ment sur la répé­ti­tion de quelques slo­gans qui plaisent aux inves­tis­seurs et aux groupes d’intérêts dont dépendent les poli­ti­ciens de pre­mier rang ».

L’après-âge d’or repré­sente un cau­che­mar qui avait été pré­vu par les éco­no­mistes clas­siques, Adam Smith et David Ricar­do. Les deux admet­taient que si les mar­chands et fabri­cants bri­tan­niques inves­tis­saient à l’extérieur et s’appuyaient sur les impor­ta­tions, ils en tire­raient des pro­fits, mais l’Angleterre en subi­rait les consé­quences. Les deux espé­raient que ces consé­quences seraient évi­tées par des cor­rec­tions internes, par la pré­fé­rence accor­dée aux affaires dans le pays d’origine pour le voir croître et se déve­lop­per. Ricar­do pen­sait que grâce à ces cor­rec­tions la plu­part des hommes d’affaire se satis­fe­raient d’un taux de pro­fit modeste dans leur propre pays plu­tôt que de recher­cher des bas salaires pour s’enrichir dans des pays étran­gers.

Ces trente der­nières années, les « maîtres du genre humain », comme Smith les appe­lait, ont aban­don­né tout inté­rêt pour le bien-être de leur propre socié­té, pré­fé­rant se concen­trer sur les pro­fits à court terme pour tirer d’énormes béné­fices, indif­fé­rents à la situa­tion de leur pays – tout au moins tant que l’État pro­vi­dence reste intact pour ser­vir leurs inté­rêts.

Une belle illus­tra­tion de tout cela est appa­rue en une du New York Times le 4 août 2011. Deux articles sont parus côte à côte. L’un relate la fougue des répu­bli­cains pour s’opposer à toute pro­po­si­tion « qui impli­que­rait des hausses de reve­nus » – un euphé­misme pour dire les impôts pour les riches. L’autre est titré « Même avec des prix majo­rés, les pro­duits de luxe se vendent très bien ». Le pré­texte pour rame­ner à des niveaux ridi­cu­le­ment bas les impôts des riches et des grandes entre­prises c’est que cela les aide­rait à inves­tir et donc à créer des emplois – ce qu’il ne peuvent pas faire main­te­nant alors que leurs porte-mon­naie débordent de pro­fits records.

La situa­tion actuelle est décrite avec jus­tesse dans une bro­chure pour les inves­tis­seurs pro­duite par le géant ban­caire Citi­group. Les ana­lystes de la banque décrivent une socié­té glo­bale qui se divise en deux blocs : la plu­to­no­mie [les riches qui décident de tout] et les autres. Dans un tel monde, la crois­sance est aiguillon­née par les quelques riches, et elle est lar­ge­ment consom­mée par eux-mêmes. Puis il y a les « non-riches », la grande majo­ri­té, main­te­nant par­fois appe­lés le pré­ca­riat glo­bal, la force de tra­vail qui vit une exis­tence pré­caire. Aux États-Unis ils subissent une « insé­cu­ri­té du tra­vail » de plus en plus forte, la base d’une éco­no­mie en bonne san­té, comme le pré­sident de la Réserve fédé­rale Alan Greens­pan l’expliquait au Congrès, féli­ci­té pour ses résul­tats dans la ges­tion éco­no­mique. C’est le réel chan­ge­ment de pou­voir dans la socié­té glo­bale.

Les ana­lystes de Citi­group conseillent aux inves­tis­seurs de se concen­trer sur les très riches, là où les choses se jouent. La réserve de fonds de la plu­to­no­mie, la « Plu­to­no­my Stock Bas­ket » comme ils l’appellent, dépasse de loin les chiffres des mar­chés déve­lop­pés après 1985, lorsque ont com­men­cé les poli­tiques éco­no­miques de l’ère Rea­gan-That­cher qui visaient à enri­chir les très riches.

Les nou­velles ins­ti­tu­tions de l’après-âge d’or, qui sont les prin­ci­pales res­pon­sables du krach de 2007, ont acquis un extra­or­di­naire pou­voir éco­no­mique ; elles ont mul­ti­plié par trois leur part dans les pro­fits des grandes entre­prises. Après le krach cer­tains éco­no­mistes ont com­men­cé à réflé­chir à leur fonc­tion en termes pure­ment éco­no­miques. Le prix Nobel d’économie Robert Solow arrive à la conclu­sion que leur impact glo­bal est pro­ba­ble­ment néga­tif : « Les suc­cès apportent très peu, ou peut-être rien du tout, à l’efficacité de l’économie réelle, alors que les désastres font pas­ser la richesse des contri­buables aux maîtres de la finance ».

En détrui­sant ce qu’il reste de démo­cra­tie poli­tique, ils pré­parent le le ter­rain pour que se pour­suive ce fatal pro­ces­sus – tant que les vic­times accep­te­ront de souf­frir en silence.

Noam Chom­sky

Décembre 2011

Source : http://www.zcommunications.org/the-decline-of-america-by-noam-chomsky

Tra­duc­tion : Numan­cia Martí­nez Pog­gi

Source FR : LGS