Crise en Grèce : Mythes ravageurs

Carnet de notes d'un anthropologue en Grèce: Nous assistons impuissants au démantèlement d'une réalité et de ses mythes au profit d'une autre, implacable...

Car­net de notes d’un anthro­po­logue en Grèce

Note­book of an anthro­po­lo­gist in Greece

Source : blog de Pana­gio­tis Gri­go­riou. His­to­rien et Eth­no­logue

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Mythes rava­geurs, Athènes — 19/09

P1090463-resized.jpgJour après jour, nous réa­li­sons davan­tage, com­bien et sur­tout jus­qu’à quelle syn­chro­nie his­to­rique, en somme récente, notre démo­cra­tie conser­vait encore ses chances. Démo­cra­tie d’o­pé­rette certes, oli­gar­chique, le cas échéant népo­tiste, et en tout cas bour­geoise, c’est à dire et pour l’es­sen­tiel, issue de la Révo­lu­tion Fran­çaise. Pour­tant, nous sommes déjà assez nom­breux à la regret­ter sous l’A­cro­pole, ce qui ne veut pas dire que notre doxa soit par­ta­gée par tout le monde. D’emblée, le régime impo­sé de « fai­led state », implique un for­ma­tage si pos­sible com­plet de l’en­semble du sys­tème, et pour ce qui est de l’ef­fa­ce­ment des don­nées nous y sommes, pour ne pas dire que les « don­nées effa­çables » c’est bien nous.

P1090441-resized.jpgChris­tos, (un athé­nien, petit entre­pre­neur dans le bâti­ment en ces­sa­tion d’ac­ti­vi­té), ne com­prend plus rien : « ceci n’a pas de sens, nous mou­rons, l’argent n’existe plus, ne cir­cule plus, nous ne consom­mons que le mini­mum vital et encore, le mar­ché s’est effon­dré, les poli­ti­ciens ne trou­ve­ront plus d’é­lec­teurs-clients du tout, et de toute façon, de la démo­cra­tie on s’en fiche, non ? Désor­mais, ma mère vit par­mi nous, c’est aus­si grâce à sa maigre retraite que nous nous débrouillons, quelle démo­cra­tie ? Mon seul sens, c’est de rem­plir mon assiette et [de] voir les dépu­tés et ministres pen­dus Place de la Consti­tu­tion…»

P1090467-resized.jpgDepuis tant d’an­nées, la faim du sens était savam­ment orga­ni­sée, y com­pris de celui, rele­vant de nos ima­gi­naires col­lec­tifs. Désor­mais, on sombre dans l’a­no­rexie impo­sée par une « civi­li­sa­tion » de l’i­mage plé­tho­rique, voi­là que la fin du sens tout court, semble proche. Et comme déjà, les « Lumières » n’ont jamais été un pas­sage obli­gé pour toute l’hu­ma­ni­té, on étein­dra la lumière un peu par­tout avant de fer­mer (défi­ni­ti­ve­ment ?) la porte de la démo­cra­tie occi­den­tale (ou « démo­cra­tie »), pour ouvrir les pla­cards des tota­li­ta­rismes qui d’ailleurs, ne res­sem­ble­ront plus à ceux du pas­sé, ne nous y leur­rons plus. Vrai­sem­bla­ble­ment, nous ne pour­rons alors que nous dire à nous-mêmes sans s’y trom­per, que « c’est [cer­tai­ne­ment] une chance de ne pas res­sem­bler à ce que le monde nous croit » (Jean Coc­teau). Si nous y arri­ve­rons…

P1090469-resized.jpgNous assis­tons impuis­sants au déman­tè­le­ment d’une réa­li­té et de ses mythes au pro­fit d’une autre, impla­cable, un évé­ne­ment « clus­ter » diront même cer­tains. Par­mi les mythes savam­ment entre­te­nus, celui notam­ment de l’U.E., de ses ins­ti­tu­tions, de ses pro­ces­sus déci­sion­nels, de ses vitrines et sur­tout de ses buts, sup­po­sons d’ailleurs qu’ils existent, en dehors des lob­bys, des banques et des hégé­mo­nies natio­nales, celle de l’Al­le­magne qui paraît évi­dente, mais encore, on ne sait pas tout parait-il. Sauf que ce mythe demeure et demeu­re­ra rava­geur jus­qu’à son rem­pla­ce­ment par son autre sens, celui de la muta­tion et/ou de la… contre-muta­tion. Et n’en déplaise aux gens des gauches, la contre-muta­tion, n’est pas et ne sera pas for­ce­ment syno­nyme de « contre-révo­lu­tion », si « évi­dente » à com­battre à leurs yeux il me semble.

P1090466-resized.jpgC’est ain­si qu’à la muta­tion véhi­cu­lée par la ban­co­cra­tie (nou­veau tota­li­ta­risme de fait), une cer­taine réponse sera la contre-muta­tion des fas­cismes, ou pour être plus pré­cis, de leurs ana­lo­gies et de leurs autres ana­mor­phoses du méta-capi­ta­lisme, s’ac­com­mo­dant bien de sur­croît, avec le « cultu­ra­lisme face­book » et les autres nou­velles ima­ge­ries popu­laires… C’est ain­si qu’à l’hu­bris des tra­ders s’a­joute (y com­pris comme sub­sti­tut ) désor­mais, celle des (méta)nazis (de l’Aube dorée). D’ailleurs de nou­veaux slo­gans… de sai­son, appa­rus récem­ment sur les murs d’A­thènes, rap­pellent que les Aube­do­riens d’ailleurs en Europe, réser­ve­raient aux Grecs qui s’ins­tallent dans ces pays, le même « trai­te­ment » que celui « pra­ti­qué » par les milices, bien de chez nous, sur les immi­grés ins­tal­lés en Grèce.

P1090444-resized.jpgAthènes — 19/09 — “Cours d’al­le­mand”

Mais en dehors des slo­gans, de leur por­tée réelle, un pas sup­plé­men­taire vient d’être fran­chi par la presse… gran­de­ment « auto­ri­sée », dans la consé­cra­tion poli­tique et sym­bo­lique de l’Aube dorée. « L’ar­gu­ment », (éga­le­ment répé­té par les ministres et les poli­tiques Nou­velle Démo­cra­tie et PASOK récem­ment) est en somme le sui­vant : « L’Aube dorée, tout comme les par­tis de la Gauche sont dan­ge­reux pour la démo­cra­tie (sic). Sauf que les braves gens de l’Aube dorée font du bon tra­vail, rap­pe­lant qu’il faut enfin mettre de l’ordre dans ce pays impo­sant le res­pect des lois. Nous aurons tous à gagner et la démo­cra­tie avec en les lais­sant faire, puis en les incor­po­rant dans les for­ma­tions poli­tiques de la droite clas­sique ».

P1090474-resized.jpg“Notre presse ger­ma­no­phone…”P1090475-resized.jpg

Inutile de dire que cer­tains jour­naux mémo­ran­distes comme Kathi­me­ri­ni, se per­mettent des édi­to­riaux dans le très mau­vais genre : « L’Aube dorée comme une chance pour la Démo­cra­tie », pour « démon­trer l’u­ti­li­té dans le retour à l’ordre, détruit par tente ans de pra­tiques gau­chistes » et j’en passe, article dont le résu­mé est jus­te­ment celui… de « l’ar­gu­ment » (Kas­si­ma­tis, Kathi­me­ri­ni, 16/09/2012).

Notre vie quo­ti­dienne est en train de s’a­lour­dir, heu­reu­se­ment, je me suis retrou­vé durant un bref moment sur l’île d’As­ty­pa­laia, où j’ai un peu renoué avec cer­tains aspects d’un quo­ti­dien par­ta­gé avec les pêcheurs, on dirait même comme jadis, que c’é­tait de « l’an­thro­po­lo­gie mari­time », néan­moins sous fond de crise (voir le billet du blog inti­tu­lé : « La fille du roi » ). C’est à cette occa­sion, qu’une tranche de micro-his­toire, déni­chée et ain­si som­mai­re­ment racon­tée, m’a inci­té à recher­cher des infor­ma­tions sur John Fos­ter, vaillant pilote de la RAF dont l’ap­pa­reil fut abat­tu en mer Égée durant la 2ème Guerre mon­diale, et sau­vé par les habi­tants d’une petite île située au Sud d’As­ty­pa­laia, Syr­na.

En tout cas, j’ai bien remar­qué que chez les Asty­pa­liotes, la des­truc­tion de l’i­ma­gi­naire col­lec­tif est par­tielle, contrai­re­ment à ce qui se passe à Athènes, car déjà, ces marins-pêcheurs et éle­veurs, semblent moins nos­tal­giques d’un pas­sé idéa­li­sé et pour cette rai­son sans doute, ils demeurent peu récep­tifs au dis­cours aube­do­rien, par les temps qui courent c’est appré­ciable.

Sauf qu’à Athènes, les nou­velles ne marquent plus une seule pause, depuis la… boîte, Pan­dore et ses cré­pus­cules. Car lut­ter contre un « monstre gluant » qui non seule­ment court désor­mais les rues, mais qu’il devient même par endroits… l’as­phalte, n’a rien d’é­vident. À gauche, on recon­naît désor­mais publi­que­ment qu’il y a urgence. Hier soir (19/09), lors d’une réunion publique, co-orga­ni­sée par les contri­bu­teurs des pages cultu­relles du quo­ti­dien Avgi (SYRIZA) et par la rédac­tion de la revue (men­suelle poli­tique et cultu­rel) Unfol­low, il était jus­te­ment et uni­que­ment ques­tion de la réac­tion face à l’Aube dorée. Nous étions bien très nom­breux, et à rem­plir les locaux jus­qu’aux murs, au jar­din de la Socié­té des Archéo­logue, rue Her­mès, entre le cime­tière antique du Céra­mique et un ter­rain de… friche éco­no­mique, lais­sé à l’a­ban­don et aux chats errants !

P1090482-resized.jpg“Lors d’une réunion publique (19/09)…”

Et déjà l’é­vi­dence : « Le fas­cisme prend, l’Aube dorée n’est pas la seule com­po­sante de ce type au sein de la socié­té grecque, [et] elle béné­fi­cie en plus, d’al­liés poli­tiques [au sein de la droite dite clas­sique et du PASOK], ins­ti­tu­tion­nels, sym­bo­li­que­ment créa­teurs de repré­sen­ta­tions et de men­ta­li­tés, à savoir, une par­tie de l’É­glise, de l’Ar­mée, de la Police, de l’Ad­mi­nis­tra­tion, du monde des entre­prises, sans oublier évi­de­ment les clubs de sup­por­teurs, hoo­li­gans ou pas… donc notre pre­mière tâche, consiste à ne plus per­mettre aux autres for­ma­tions poli­tiques (de la coa­li­tion du mémo­ran­dum) de faire comme si l’Aube dorée n’existe pas. Nous avons besoin d’al­liés au sein du monde bour­geois comme diraient encore cer­tains mar­xistes, jus­te­ment pour défendre la démo­cra­tie bour­geoise » (Makis Kou­ze­lis, uni­ver­si­taire, par­mi les inter­ve­nants).

“Lors d’une réunion publique (19/09)…”P1090485-resized-2.jpgP1090484-resized.jpgP1090487-resized.jpg

Puis, Niko­dè­mos Mai­na Kinioua, citoyen grec ori­gi­naire d’A­frique et membre de l’as­so­cia­tion Asante, a tiré la son­nette d’a­larme : « la socié­té grecque reste par­fai­te­ment pas­sive face aux agres­sions com­mises sur les immi­grés par l’Aube dorée », tan­dis que d’autres inter­ve­nants ont sou­li­gné que « le pro­blème de l’im­mi­gra­tion est posé par la mon­dia­li­sa­tion, la gauche ne doit pas le nier non plus ».

Et l’a­po­rie fut enfin : « Peut-on s’a­dres­ser aus­si à cet État, pour com­battre l’Aube dorée, en tout cas, pour ce qui est de cer­taines de ses actions illé­gales, lorsque l’É­tat gan­gre­né du mémo­ran­dum est déjà un des­truc­teur du lien citoyen », ques­tion véri­table… réponse impro­bable. Et enfin, Arte­mis Kalo­fy­ri, ensei­gnante, a rap­pe­lé « que le sym­bo­lisme fas­ciste domine les repré­sen­ta­tions des élèves du secon­daire depuis déjà 2008 au moins. Les Aube­do­riens recrutent en pas­sant par Face­book, et ces jeunes, se repré­sen­tant sou­vent une bien mau­vaise image de soi-même, retrouvent dans l’or­ga­ni­sa­tion, recon­nais­sance, pro­tec­tion et un cer­tain usage de la force. Ces gar­çons, sont évi­de­ment issus de la culture de l’i­mage et des jeux vidéo, inter­net com­pris, [en plus] du life­style. La pas­se­relle de l’hoo­li­ga­nisme a certes joué un rôle hélas funes­te­ment pré­cur­seur, dans le recrutent aube­do­rien à tra­vers la popu­la­tion sco­laire jus­qu’en 2009 – 2010, mais c’est tout. Depuis, les élèves proches de l’Aube dorée, argu­mentent poli­ti­que­ment, leur dis­cours est issu d’une sys­té­ma­ti­sa­tion holis­tique de l’his­toire et de l’a­na­lyse sociale, c’est du construit, évi­de­ment raciste, anti-gauche, et rele­vant d’une culture disons mili­taire. D’ailleurs le réseau des salles de gym­nas­tique (mus­cu­la­tion et arts mar­tiaux) sont en inter­con­nexion je dirais orga­nique avec l’Aube dorée en ce moment.

“Entre le cime­tière antique du Céra­mique et un ter­rain de… friche éco­no­mique” P1090480-resized.jpg

Par­fois issus de l’im­mi­gra­tion alba­naise, ces jeunes sou­haitent vive­ment inté­grer l’ar­mée ou la police car à leurs yeux, c’est la seule pers­pec­tive pro­fes­sion­nelle digne et cer­taine. Je n’ai jamais caché mon enga­ge­ment à gauche, mais je n’ai jamais non plus, iso­lé ces élèves, au contraire, j’ai tou­jours vou­lu entre­te­nir le dia­logue avec eux. Ils me racontent qu’au sein des locaux de l’Aube dorée, ils trou­ve­ront de l’en­ca­dre­ment recher­ché, un endoc­tri­ne­ment idéo­lo­gique par des DVDs, et un entrai­ne­ment ou per­fec­tion­ne­ment dans les arts mar­tiaux et les tac­tiques d’at­taque contre les mani­fes­tants d’a­bord, et les autres « cibles » ensuite. Pour­tant, par des mobi­li­sa­tions mas­sives dans la rue face à l’Aube dorée et sans vio­lence autre que celle du nombre, déjà dans deux quar­tiers de l’ag­glo­mé­ra­tion, les Aube­do­riens ont ces­sé d’ap­pa­raitre car ils ont peur du nombre en face… ».

Mondes du dedans, mondes du dehors et le monstre… qui n’a plus besoin de se mon­trer doux. Étu­diants, intel­lec­tuels et autre audi­toire conquis d’emblée, par­mi le lec­to­rat d’Av­gi et celui de la revue Unfol­low, évi­dem­ment. Mais en dehors de chez les archéo­logues, le vaste monde des énormes réduits règne en maître. Comme ces jeunes gens qui agressent déjà ver­ba­le­ment des Afri­cains Place Monas­ti­ra­ki, nos chats de pas­sage et autres âmes errantes. Heu­reu­se­ment que nous pou­vons encore admi­rer ce qui reste des bâti­ments issus du Bau­haus à Athènes, ou à Wei­mar, c’est selon.

P1080927-resized.jpgP1080930-resized.jpgP1080931-resized.jpgP1090447-resized.jpg“Bâti­ments issus du Bau­haus à Athènes” — 09/2012

J’ai aus­si vu hier (19/09) des mani­fes­tants com­mu­nistes aus­si en nombre… homéo­pa­thique devant l’U­ni­ver­si­té, où à proxi­mi­té, des affi­chettes nous infor­mant que nous pou­vons appendre l’al­le­mand pour 14 euros l’heure de cours. D’ailleurs, notre presse ger­ma­no­phone, est à l’o­ri­gine d’i­ni­tia­tives édi­to­riales inté­res­santes ce der­nier temps. Mais ailleurs, cette autre Alle­magne, c’est à dire sa poli­tique, contri­bue à la déréa­li­sa­tion de notre démo­cra­tie et in fine de la sienne. Nous ima­gi­nons aus­si des ministres du Gou­ver­ne­ment fran­çais ou néer­lan­dais par exemple, faire la morale aux syn­di­ca­listes du pays : « Ne bou­gez pas trop car notre aus­té­ri­té n’est rien, com­pa­rée à celle subie par les Grecs, eux, ils sont anéan­tis » . Fusillés pour l’exemple alors ces Grecs ?

“Des mani­fes­tants com­mu­nistes…” — Athènes 19/09

A Athènes c’est aus­si nos liens qui en souffrent, sus­pen­dus comme le futur. De la crise et de ses réa­li­sa­tions concrètes évi­de­ment. Sous cet angle, le mémo­ran­dum est une réus­site, le monde du tra­vail n’est plus, et le monde avec. C’est sans doute… l’angle mort au rétro­vi­seur de l’é­lite poli­tique euro­péenne. À Athènes, une par­tie des habi­tants ne sortent plus car pour eux, tout geste quo­ti­dien devient inabor­dable. C’est pour y faire face jus­te­ment, que j’ai accom­pa­gné mon ami chô­meur à cer­taines de ses démarches hier. Sa san­té s’ag­grave et il pense que seule la mort l’at­tend. Je lui ai offert un sand­wich grec nom­mé souv­la­ki, en phase avec les… vitrines des bou­tiques du vieux centre-ville : « Greek is chic », puis, nous avons bu le café chez un autre ami écri­vain. Les deux souv­la­ki à deux euros cha­cun, plus une sucre­rie à un euro, ain­si qu’un kilo de rai­sin, sans oublier le ticket de métro, ont vite épui­sé mon bud­get jour­na­lier, car les dona­tions de sep­tembre envers le blog sont moins nom­breuses qu’a­vant.

Les éven­tuels lec­teurs tra­ders du blog en rigo­le­ront, le temps qu’il fait à Athènes, beau et chaud en ce 20 sep­tembre, ain­si, et selon une cam­pagne publi­ci­taire du Minis­tère du tou­risme : « Nous vivons [effec­ti­ve­ment] notre mythe en Grèce ».P1090445-resized.jpg