L’Aube dorée, le KKE, Syriza, l’unité et les immigrés

Il semblerait donc qu’une certaine polarisation de la société grecque se renforce entre la gauche et la droite, sans pour autant effacer la coupure entre les forces de l’anti-mémorandum et les autres

Par Pana­gio­tis Gri­go­riou, le 9 — juin — 2012

grece-aube-dorc3a9e-extrc3a8me-droite.jpgRas­sem­ble­ment des néo­na­zis de l’Aube dorée

« La magie, selon l’anthropologue Ernes­to de Mar­ti­no, appar­tient à un monde his­to­rique et cultu­rel dans lequel la pré­sence au monde est quelque chose de labile, d’incertain, de pré­caire, qui pré­ci­sé­ment demande à être garan­ti par des pro­cé­dures rituelles col­lec­tives. En ce sens, le pro­blème de la magie n’est rien d’autre que ce qu’il appelle « la crise de la pré­sence ». Celle-ci se mani­feste par l’apparition d’un seuil d’indistinction entre la pré­sence et le monde – que les Malais nomment latah, les Toun­gouses olon, et les psy­chiatres schi­zo­phré­nie – dans lequel le sujet ne per­çoit plus le monde, mais le devient, qu’il s’agisse des feuilles d’un arbre dans le vent ou de la loco­mo­tive d’un train. Le rite magique vise à rache­ter une pré­sence au monde en sus­ci­tant de tels états de flui­di­té pour les cana­li­ser.»

Cet extrait, issu de l’article de Ghis­lain Casas, « Petite his­toire de la folie à l’âge post­mo­derne : « Notes sur les Maîtres Fous de Jean Rouch » [le cinéaste Jean Rouch, remar­quable « docu­men­ta­riste » de l’Afrique ; l’article est paru dans MAG-Phi­lo, été 2011], nous condui­rait aus­si à sa manière sur le che­min d’Athènes en ce 7 juin 2012, et ceci, mal­gré le détour.

Ernes­to de Mar­ti­no était un anthro­po­logue dont la démarche était basée sur la thèse sui­vante : la socié­té, l’histoire et le psy­chisme humain se déve­loppent en cor­res­pon­dance. La per­son­na­li­té intel­lec­tuelle d’Ernesto De Mar­ti­no fut aus­si mar­quée par ses enga­ge­ments com­mu­nistes, en réac­tion contre ses ori­gines sociales, car il était issu du milieu bour­geois de Naples, sa ville natale.

Lia­na Kanel­li, élue du par­ti com­mu­niste grec (KKE), éga­le­ment issue d’un milieu fami­lial conser­va­teur, est une jour­na­liste connue. Elle a sou­vent expli­qué son enga­ge­ment, rela­ti­ve­ment tar­dif, aux côtés du KKE (dont elle n’est pas membre), comme une forme de réac­tion, aus­si, à son édu­ca­tion d’origine. Elle se défi­nit d’elle-même comme étant une « com­mu­niste patriote », qui plus est, croyante, ce qui n’est pas une carac­té­ris­tique habi­tuelle des dépu­tés KKE. Elle a été agres­sée, jeu­di 7 juin, sur un pla­teau de télé­vi­sion de la chaîne Ant1 par le dépu­té néo­na­zi du par­ti de l’Aube dorée, Ilias Kasi­dia­ris, et la nou­velle a fait déjà le tour du monde.

« C’est lorsque la dépu­tée de la gauche radi­cale [Syri­za], Rena Dou­rou, évoque les pour­suites lan­cées contre lui par la jus­tice pour un vol à main armée en 2007 que le porte-parole d’Aube dorée explose. Son pro­cès s’était ouvert mer­cre­di, mais a été ajour­né au 11 juin.

L’activiste néo­na­zi jette alors un verre d’eau à la figure de Mme Dou­rou en l’insultant, avant de se tour­ner vers une autre élue, com­mu­niste, Lia­na Kanel­li, qui s’est levée pour pro­tes­ter. Il la bous­cule avant de la frap­per au visage de deux gifles et d’un coup-de-poing, sans que le pré­sen­ta­teur par­vienne à s’interposer, avant de s’enfuir des locaux. » Voi­là pour les faits rap­por­tés sur le site du quo­ti­dien fran­çais Le Monde, par exemple.


Grèce : un dépu­té néo­na­zi agresse en direct deux… par LeNou­ve­lOb­ser­va­teur

J’ai appris la nou­velle à la radio et peu après, je me suis ren­du dans un café pour prendre la tem­pé­ra­ture « à chaud », comme on dit.

Une femme et sa fille lycéenne se dis­pu­taient déjà à pro­pos de l’événement. « C’est un acte bar­bare maman, on ne frappe pas les gens lorsqu’on est en débat, en plus, frap­per une femme n’est pas une preuve de viri­li­té chez les vrais hommes.» « Non ma fille, il a eu rai­son, ces com­mu­nistes ils nous cassent les c… (sic), homme ou femme peu importe, SYRIZA et les com­mu­nistes nous em… (sic), ils veulent léga­li­ser les immi­grés, t’as bien enten­du ce matin à la radio ? Un des nôtres, ce n’était pas loin de chez nous à Paia­nia, a enfin réus­si à des­cendre un cam­brio­leur immi­gré qui venait de vio­ler son domi­cile, tu crois que nous allons les sup­por­ter encore long­temps ces gens ? Puis tu sais bien, les poli­ti­ciens sont tous pour­ris. »

D’autres clients dans ce café, des habi­tués appa­rem­ment, appar­te­nant à cette classe moyenne rapi­de­ment enri­chie durant les années fastes, des gens à la retraite à pré­sent d’après leurs pro­pos, sem­blaient être d’accord : « Tsi­pras est irres­pon­sable, les immi­grés sont dan­ge­reux et le ver­se­ment de nos retraites devient impro­bable.» C’est aus­si cette autre Grèce, inquiète et téta­ni­sée à la fois, qui pèse­ra de tout son poids le 17 juin, ce que le Troï­ka­nisme appelle de ses vœux évi­dem­ment. C’est cette Grèce de la peur que Sama­ras veut bien fédé­rer en ce moment et dans l’urgence. On com­prend aus­si pour­quoi. Jeu­di soir, un site finan­cé par le par­ti de la droite (Nou­velle Démo­cra­tie) se féli­cite presque de l’agression de ce matin. Pas éton­nant non plus.

Les ani­ma­teurs à l’émission humo­ris­tique poli­tique « Elli­no­phre­nia » sur Real-FM en ce début d’après-midi (jeu­di 7 juin) – et qui se sont ouver­te­ment pro­non­cés en faveur de la gauche depuis long­temps – n’ont pas hési­té à pré­ci­ser qu’a tra­vers un assez grand nombre de mes­sages des audi­teurs, s’exprime alors une cer­taine « tolé­rance pour ne pas dire une bien­veillance » vis-à-vis de cet acte et de son auteur. D’autres audi­teurs, et en grand nombre éga­le­ment, ont aus­si condam­né l’agression. Il sem­ble­rait donc qu’une cer­taine pola­ri­sa­tion de la socié­té grecque se ren­force entre la gauche et la droite, sans pour autant effa­cer la cou­pure entre les forces de l’anti-mémorandum [contre le ren­floue­ment condi­tion­né à un ensemble de mesures d’austérité, de pri­va­ti­sa­tion…] et les autres. Patience, nous ver­rons dans dix jours quelle de deux frac­tures sera la plus déter­mi­nante.

affiche-2.jpgAffiche du KKE (PC), le 6 juin : « Ne faites pas confiance à Syri­za »

Hier soir [mer­cre­di 6 juin], une réunion publique, a été loca­le­ment orga­ni­sée par SYRIZA au quar­tier de Kolo­nos, un de ces espaces urbains qua­li­fiés de « dif­fi­ciles » par faci­li­té… cog­ni­tive, situé à deux pas de l’ancienne Aca­dé­mie de Pla­ton. C’est éga­le­ment un quar­tier d’immigrés, et aus­si, un « théâtre d’opération » le cas échéant, pour les « expé­di­tions puni­tives » des membres de l’Aube dorée.

Autour de la place où allait se tenir le mee­ting, des affiches du par­ti com­mu­niste (KKE) posées en nombre signi­fiaient aux pas­sants com­bien « il ne faut pas faire confiance à SYRIZA. Telle est en somme, la prin­ci­pale thèse sou­te­nue par le KKE : « SYRIZA est un par­ti oppor­tu­nis­te­ment euro­péen, et même s’il ne retour­ne­ra pas sa veste aus­si­tôt au gou­ver­ne­ment, la bombe de la faillite totale lui explo­se­ra entre les mains et il sera vite stop­pé dans son élan, ouvrant la voie au désar­roi du peuple et à l’extrême droite. C’est ain­si que le KKE n’ira sous aucun pré­texte col­la­bo­rer avec SYRIZA dans un gou­ver­ne­ment bour­geois (sic), où le vrai pou­voir poli­tique et éco­no­mique ne serait pas aux mains du peuple. Sans cou­per les amarres avec l’UE, il n’y aura plus aucun salut et encore, ce n’est guère suf­fi­sant. » Voi­là, en somme, les craintes et les posi­tions du KKE.

Il y a eu pour­tant l’épisode de ce matin, et toute la Grèce a consta­té com­bien très spon­ta­né­ment l’élue KKE [Lia­na Kanel­li], a vou­lu se por­ter soli­daire à sa col­lègue de SYRIZA [Rena Dou­rou], face à l’agresseur com­mun de l’Aube dorée. Ce même Kasi­dia­ris, qui par la suite a agres­sé les tech­ni­ciens du stu­dio, s’échappant d’un petit local où il a été séques­tré en atten­dant l’arrivée de la police, car un man­dat d’arrêt a aus­si­tôt été lan­cé par le Par­quet d’Athènes. En regar­dant la scène, nom­breux ont été aus­si ceux qui ont com­men­té par la suite sur nos radios « ces élues, agres­sées par le même type et pour la même rai­son, cela signi­fie qu’elles peuvent trou­ver un ter­rain d’entente » [donc entre KKE et Syri­za]. Qui sait fina­le­ment ?

A Kolo­nos hier soir, et durant le mee­ting, des enfants gitans ou immi­grés s’amusèrent en dan­sant devant les ora­teurs. A la fin des dis­cours et notam­ment de celui de l’élue Zoé Kons­tan­to­pou­lou, des habi­tants du quar­tier ont posé leurs ques­tions. Qua­si­ment toutes por­tèrent sur l’immigration et sur les pro­blèmes du quar­tier qui lui seraient liés, réel­le­ment ou dans les repré­sen­ta­tions. Les élus SYRIZA y ont d’abord répon­du, par une ana­lyse assez glo­bale des causes de l’immigration, sou­li­gnant son rap­port avec le pro­ces­sus de la mon­dia­li­sa­tion. Un homme a alors pris le micro : « Je suis Georges, le gitan, j’habite ici avec ma famille, mes six enfants, mes frères, mes parents. Je veux peut-être voter SYRIZA car je sais ce que vous pen­sez de nous, seule­ment répon­dez-moi cette ques­tion d’abord : je vends des bal­lons et les Pakis­ta­nais en vendent aus­si­tôt, je vends des œufs, c’est pareil ; des plantes c’est la même chose ; des patates, aus­si ; ils nous font de la concur­rence et nous n’avons plus de pain pour nos enfants, qu’allez-vous faire ?»

Les ora­teurs ont répon­du que nor­ma­le­ment le tra­vail et l’activité ne doivent plus man­quer et tout le monde doit en tirer le meilleur pro­fit, certes.

Ensuite, les cadres SYRIZA ont expri­mé leur pro­jet poli­tique : per­mettre le départ à tous les immi­grés sou­hai­tant quit­ter la Grèce car pour eux aus­si « c’est invi­vable », sur­tout pour les sans-papiers, ces gens si nom­breux, qui seraient blo­qués en Grèce et dont les ins­tances de l’UE feraient tout pour qu’ils res­tent chez nous, même si les inté­res­sés vou­draient ren­trer chez eux ou se rendre ailleurs.

Donc chez SYRIZA on pense pou­voir en négo­cier avec les « par­te­naires » dans le cadre de l’UE. Et il en était encore ques­tion hier mer­cre­di. Car ce jeu­di soir – et nous venons de l’apprendre – les contrôles à la fron­tière seront réta­blis à tra­vers l’ex-zone Schen­gen, car « cette fois, c’est la situa­tion à la fron­tière entre la Tur­quie et la Grèce qui a moti­vé la déci­sion des Vingt-sept membres de l’UE. Il impor­tait, selon cer­taines capi­tales, de défi­nir un méca­nisme d’action “clair” face à un éven­tuel afflux de migrants et l’incapacité des auto­ri­tés grecques d’y répondre » (Le Monde.fr, 7 juin 2012). Ain­si, et quant au cadre de l’U.E. …

Les obser­va­teurs atten­tifs du « Monstre doux » dans toute sa dia­chro­nie, comme le rap­pelle Raf­fael Simone dans son article « Pour­quoi l’Europe s’enracine à droite » (Le Monde maga­zine, 14 octobre 2010), remar­que­ront avec amer­tume que le pro­blème de l’immigration, alors vou­lue, orga­ni­sée et ins­tru­men­ta­li­sée par les tenants de la mon­dia­li­sa­tion, n’arrange en rien la déjà lourde tâche des forces de gauche en Europe ; sur­tout lorsqu’il s’agit d’accéder au pou­voir gou­ver­ne­men­tal et d’agir contre la mon­dia­li­sa­tion et la finan­cia­ri­sa­tion des rap­ports éco­no­miques et sociaux. Un vrai casse-tête, plus l’Aube dorée, le Mer­ke­lisme et les banques sau­vées (?) et tou­jours sau­vages.

Je remarque pour­tant que la ques­tion de l’immigration ne déter­mine pas le sens du vote de tout le monde. Déjà que le chan­tage « euro ou drachme » n’impressionne plus autant, à Athènes au moins, selon des sources, évo­quées par l’hebdomadaire saty­rique To Pon­ti­ki, dans son édi­tion datée du jeu­di 7 juin 2012.

Loukanikos.jpgNotre ami : le chien Lou­ka­ni­kos… place Syn­tag­ma

Sur la Place Syn­tag­ma, vers minuit mer­cre­di, des jeunes filles et gar­çons s’amusèrent, sans même trop prê­ter atten­tion à l’arbre de Dimi­tri [Chris­tou­las, le phar­ma­cien de 77 ans qui s’est sui­ci­dé dans la nuit du 3 au 4 avril]. « Mon papa gagne peu et ma maman est au chô­mage, ma sœur tra­vaille, bien que diplô­mée de l’université, elle est ser­veuse pour 450 euros par mois. Je fini­rai le lycée l’année pro­chaine et je vais me tirer d’ici, je trou­ve­rai un job dans un autre pays, cela me fait déjà de la peine, je ne com­prends rien sinon à la poli­tique, les poli­ti­ciens sont des mytho…», a expli­qué la jeune fille au moment où Lou­ka­ni­kos [le chien fétiche qui accom­pagne les mani­fes­ta­tion et déteste la police] fai­sait son appa­ri­tion pro­vo­quant l’enthousiasme géné­ral.

Notre moment his­to­rique et cultu­rel dans lequel la pré­sence au monde est quelque chose de labile, d’incertain, de pré­caire, c’est pré­ci­sé­ment main­te­nant. Mais il n’y a plus de magie « pour nous garan­tie » par ses pro­cé­dures rituelles col­lec­tives, et même Jean Rouch [1917 – 2004, décé­dé au Niger], qui était un de nos pro­fes­seurs à la Ciné­ma­thèque, n’est plus.

Source de l’ar­ticle : alen­contre