Eric Hobsbawm. Une analyse de son œuvre

Nous reproduisons ci-dessous un article d’Enzo Traverso, publié en 2009, qui faisait le point sur son œuvre d’historien. Cela à l’occasion de la parution, en français, de son ouvrage: L’Empire, la démocratie et le terrorisme.

Pour aller encore plus loin… et à ne pas rater : l’émission de Là-bas si j’y suis “Eric Hobs­bawn, un franc-tireur”
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Eric Hobs­bawm. Une ana­lyse de son œuvre

Par Enzo Tra­ver­so, pro­fes­seur de Sciences poli­tiques à l’Université de Picar­die Jules Verne. Cet article a été publié dans l’ancienne ver­sion de RILI. Par­mi les nom­breux ouvrages d’Enzo Tra­ver­so, on peut citer : La vio­lence nazie. Une généa­lo­gie euro­péenne. Ed. La Fabrique (2002); Le pas­sé, modes d’emploi. His­toire, mémoire, poli­tique, La Fabrique (2005); L’histoire comme champ de bataille. Inter­pré­ter les vio­lences du XXe siècle, Ed. La Décou­verte (2011).

La BBC a confir­mé, le 1er octobre 2012, la dis­pa­ri­tion de l’historien Eric John Hobs­bawm, à l’âge de 95 ans. Né à Alexan­drie, dans une famille juive, en 1917 – année de la révo­lu­tion russe – E.J. Hobs­bawm a connu la mon­tée du nazisme, ayant gran­di à Vienne et Ber­lin, où il adhère au Par­ti com­mu­niste à l’âge de 15 ans. Une expé­rience qu’il recon­naît avoir lais­sé sur lui une trace indé­lé­bile ; bien qu’il ait assez mal appré­cié les traits spé­ci­fiques de l’installation du pou­voir hit­lé­rien par rap­port à d’autres régimes fas­cistes de l’époque en Europe. Les traits spé­ci­fiques de son enga­ge­ment poli­tique ne sont pas étran­gers à ce type de juge­ment. Emi­gré en Grande-Bre­tagne, il rejoint alors les rangs du Par­ti com­mu­niste bri­tan­nique de 1936 à 1991 (année de sa dis­so­lu­tion). Une ving­taine de ses ouvrages ont été tra­duits en fran­çais, dont les plus impor­tants sont sa tétra­lo­gie : L’ère des révo­lu­tions : 1789 – 1848 ; L’ère du capi­tal : 1848 – 1875 ; L’ère des empires : 1875 – 1914 et L’âge des extrêmes. His­toire du court XXe siècle : 1914 – 1991. Son œuvre ne peut être déta­chée de son adhé­sion au PC. Ain­si, il a jus­ti­fié l’intervention sovié­tique en Hon­grie en 1956 ou, dans L’âge des extrêmes, il traite la « révo­lu­tion espa­gnole » de manière à esca­mo­ter lar­ge­ment, de fait, le rôle du PCE ain­si que de l’URSS et du Komin­tern.

Nous repro­dui­sons ci-des­sous un article d’Enzo Tra­ver­so, publié en 2009, qui fai­sait le point sur son œuvre d’historien. Cela à l’occasion de la paru­tion, en fran­çais, de son ouvrage : L’Empire, la démo­cra­tie et le ter­ro­risme.

Source : A l’Encontre.

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Eric_Hobsbawm-.pngEric John Hobs­bawm est sans doute, aujourd’hui, l’historien le plus lu dans le monde. Cette noto­rié­té tient sur­tout au suc­cès pla­né­taire de L’Age des extrêmes, son his­toire du « court » XXe siècle[[Eric Hobs­bawm, Age of Extremes. The Short Twen­tieth Cen­tu­ry 1914 – 1991, Londres, Time Inc., 1994 (L’âge des extrêmes. His­toire du court XX e siècle 1914 – 1991, trad. P.-E. Dau­zat, Bruxelles, André Ver­sailles édi­teur, 2008 (1re éd. Bruxelles, Com­plexe, 1999); les indi­ca­tions de page dans le texte ren­voient à ce livre).]] . Certes, il occu­pait déjà une place de pre­mier plan dans l’historiographie inter­na­tio­nale, mais la paru­tion de cet ouvrage lui a per­mis de conqué­rir un public beau­coup plus vaste. Aucune nou­velle inter­pré­ta­tion du monde contem­po­rain ne pour­ra échap­per à une confron­ta­tion avec la sienne, désor­mais cano­nique. Ce constat révèle un para­doxe, car le XXe siècle s’est ache­vé dans un cli­mat de res­tau­ra­tion intel­lec­tuelle et poli­tique, congé­dié par un vacarme média­tique qui annon­çait le triomphe défi­ni­tif de la socié­té de mar­ché et du libé­ra­lisme. Hobs­bawm, en revanche, ne cachait pas ses sym­pa­thies pour le com­mu­nisme, le grand per­dant de la guerre froide, ni son atta­che­ment à une concep­tion de l’histoire d’inspiration mar­xiste. Le suc­cès de son livre fai­sait désordre, en fis­su­rant le consen­sus libé­ral autour d’une vision du capi­ta­lisme selon laquelle celui-ci est un ordre natu­rel dépour­vu d’alternatives[[La récep­tion du livre de Hobs­bawm a par ailleurs coïn­ci­dé avec l’essor du blai­risme en Angle­terre, vis-à-vis duquel il prit ses dis­tances, après en avoir été l’un des ins­pi­ra­teurs dans les pages de la revue Mar­xism Today. Sur les contra­dic­tions poli­tiques de Hobs­bawm, qui appuya la nais­sance du New Labour sans se rendre compte que Tony Blair s’inscrivait dans la conti­nui­té du that­che­risme, voir Per­ry Ander­son, « The Van­qui­shed Left : Eric Hobs­bawm », in Spec­trum. From Right to Left in the His­to­ry of Ideas, Londres, Ver­so, 2005, p. 316 – 318.]]. La chose est par­ti­cu­liè­re­ment vraie s’agissant de la France, pays dans lequel ce livre ne fut dis­po­nible en librai­rie, grâce à un édi­teur belge (Com­plexe et Monde diplo­ma­tique), que cinq ans après son édi­tion anglaise ori­gi­nale et après qu’il avait déjà été tra­duit en plus d’une ving­taine de langues. En 1997, Pierre Nora expli­quait dans Le Débat qu’un tel ouvrage, ana­chro­nique et ins­pi­ré par une idéo­lo­gie d’une autre époque, n’aurait jamais pu être ren­table pour un édi­teur, rai­son pour laquelle il avait déci­dé de le refu­ser dans sa col­lec­tion chez Gal­li­mard [[Voir Pierre Nora, « Tra­duire : néces­si­té et dif­fi­cul­tés », in Le Débat, 1997, n° 93, p. 94.]]. Rare­ment un édi­teur et intel­lec­tuel aura for­mu­lé un pro­nos­tic moins éclai­ré, mais com­ment aurait-il pu en être autre­ment en par­tant du pos­tu­lat selon lequel la sen­si­bi­li­té des lec­teurs cor­res­pon­dait par­fai­te­ment à l’accueil enthou­siaste réser­vé par les médias au Pas­sé d’une illu­sion de Fran­çois Furet (1995) et au Livre noir du com­mu­nisme de Sté­phane Cour­tois (1997) ?

Une tétra­lo­gie

L’Age des extrêmes est le der­nier volume d’une tétra­lo­gie. Il fait suite à trois ouvrages consa­crés à l’histoire du XIXe siècle parus entre 1962 et 1987. Le pre­mier ana­lyse les bou­le­ver­se­ments sociaux et poli­tiques qui ont accom­pa­gné la tran­si­tion de l’Ancien Régime à l’Europe bour­geoise (L’Ere des révo­lu­tions 1789 – 1848). Le deuxième recons­ti­tue l’essor du capi­ta­lisme indus­triel et la conso­li­da­tion de la bour­geoi­sie comme classe domi­nante (L’Ere du capi­tal 1848 – 1875). Le troi­sième étu­die l’avènement de l’impérialisme et se ter­mine avec l’apparition des conflits entre les grandes puis­sances qui fis­surent le « concert euro­péen », en créant les pré­misses de son écla­te­ment (L’Ere des empi­res1875-1914). La rédac­tion de ces ouvrages n’avait pas été pla­ni­fiée ; ils sont nés au fil du temps, encou­ra­gés par des édi­teurs et sti­mu­lés par l’évolution des recherches de Hobs­bawm.

La tra­jec­toire his­to­rio­gra­phique de Hobs­bawm est celle d’un spé­cia­liste du XIXe siècle. En 1952, il fonde avec Edward P. Thomp­son et Chris­to­pher Hill la revue Past and Present, ten­ta­tive de syn­thèse entre le mar­xisme et l’école des Annales. Il se consacre à l’étude de l’histoire sociale des classes labo­rieuses et des révoltes pay­sannes à l’époque de la Révo­lu­tion indus­trielle. Le mar­xisme et la for­ma­tion du mou­ve­ment ouvrier sont au centre de ses inté­rêts. Ses grandes syn­thèses his­to­riques accom­pagnent l’élaboration de ses tra­vaux de pion­nier. De fac­ture plus clas­sique et écrites dans un style acces­sible à un large public, elles ne construisent pas de nou­veaux objets d’investigation, ni ne bou­le­versent les approches his­to­rio­gra­phiques tra­di­tion­nelles. Elles brossent une vaste fresque du XIXe siècle qui, dans la longue durée, en met en lumière les forces sociales. Ain­si, il per­siste un écart entre, d’une part, l’historien des bri­seurs de machines et de la résis­tance pay­sanne aux enclo­sures dans les cam­pagnes anglaises et, d’autre part, celui des grandes syn­thèses sur les « révo­lu­tions bour­geoises » et l’avènement du capi­ta­lisme indus­triel. Cet écart ne sera pas sur­mon­té par le der­nier volume de sa tétra­lo­gie, pri­son­nier d’une ten­dance qu’il a tou­jours repro­chée à l’historiographie tra­di­tion­nelle du mou­ve­ment ouvrier : regar­der l’histoire « par en haut », sans se sou­cier de ce que pen­saient les gens ordi­naires, les acteurs « d’en bas»[[Voir par exemple E. Hobs­bawm, « Labor His­to­ry and Ideo­lo­gy » (1974), in Worlds of Labour. Fur­ther Stuies in the His­to­ry of Labour, Londres, Wei­den­feld and Nicol­son, 1984, ch. I.]] .

Hobs­bawm a conçu le pro­jet d’une his­toire du XXe siècle au len­de­main de la chute du mur de Ber­lin. Il fut l’un des pre­miers à inter­pré­ter cet évé­ne­ment comme le signe d’une muta­tion qui non seule­ment met­tait fin à la « guerre froide » mais, à une échelle plus vaste, clô­tu­rait un siècle. Nais­sait alors l’idée d’un « court » XXe siècle enca­dré par deux tour­nants majeurs de l’histoire euro­péenne – la Grande Guerre et l’effondrement du socia­lisme réel – et oppo­sé à un « long » XIXe siècle allant de la Révo­lu­tion fran­çaise aux tran­chées de 1914. Si la guerre a été la véri­table matrice du XXe siècle, la révo­lu­tion bol­che­vique et le com­mu­nisme lui ont don­né son pro­fil. Hobs­bawm le place tout entier sous le signe d’Octobre, et c’est l’achèvement de la tra­jec­toire de l’URSS, au bout d’un long déclin, qui en signe la conclu­sion.

Né à Alexan­drie en 1917 d’un père anglaise et d’une mère autri­chienne, Hobs­bawm se défi­nit comme le reje­ton de deux piliers de l’Europe du XIXe siècle : l’Empire bri­tan­nique et l’Autriche habs­bour­geoise. C’est à Ber­lin, en 1932, à l’âge de quinze ans, qu’il devient com­mu­niste. Ce choix ne sera pas remis en cause au cours des décen­nies sui­vantes pen­dant les­quelles il étu­die puis enseigne dans les meilleures uni­ver­si­tés bri­tan­niques. Le XXe siècle a été sa vie, et il admet, en toute hon­nê­te­té, sa dif­fi­cul­té à dis­so­cier l’histoire de l’autobiographie. A contre-pied d’une illu­soire neu­tra­li­té axio­lo­gique, il affirme clai­re­ment, dès les pre­mières pages de son livre, son sta­tut de « spec­ta­teur enga­gé » : « qui a vécu ce siècle extra­or­di­naire ne sau­rait s’abstenir de juger. C’est com­prendre qui devient dif­fi­cile. » (p. 24)

L’impact de L’Age des extrêmes a été d’autant plus fort que, en ache­vant sa tétra­lo­gie, Hobs­bawm enté­ri­nait un tour­nant inter­ve­nu dans notre per­cep­tion du pas­sé. Il pro­cé­dait à la mise en his­toire d’une époque qui, consi­dé­rée jusqu’alors comme un pré­sent vécu, était main­te­nant appré­hen­dée comme révo­lue et clô­tu­rée, bref, comme his­toire. La guerre froide quit­tait les chro­niques de l’actualité pour deve­nir l’objet d’un récit his­to­rique qui l’inscrivait dans une séquence plus large, en remon­tant jusqu’à 1914. L’idée d’un « court » XXe siècle entra dans la sphère publique, puis dans le sens com­mun.

La vision d’un « long » XIXe siècle n’était pas nou­velle. Dans La Grande Trans­for­ma­tion (1944), Karl Pola­nyi avait déjà esquis­sé le pro­fil d’une « paix de cent ans » s’étalant entre le congrès de Vienne, à la fin des guerres napo­léo­niennes, et l’’attentat de Sara­je­vo de 1914[[Karl Pola­nyi, La Grande Trans­for­ma­tion. Aux ori­gines poli­tiques et éco­no­miques de notre temps, trad. C. Mala­moud et M. Ange­no, Paris, Gal­li­mard, Biblio­thèques des sciences humaines, 1983, ch. I.]]. Bâti sur un équi­libre inter­na­tio­nal entre les grandes puis­sances dont Met­ter­nich avait été l’architecte, le XIXe siècle avait vu l’éclosion des ins­ti­tu­tions libé­rales, l’essor d’une gigan­tesque crois­sance éco­no­mique fon­dée sur la construc­tion des mar­chés natio­naux et conso­li­dée par l’adoption de l’étalon or (gold stan­dard). Arno J. Mayer, quant à lui, avait carac­té­ri­sé le XIXe siècle comme l’âge de la « per­sis­tance de l’Ancien Régime ». Sur le plan éco­no­mique, la bour­geoi­sie était déjà la classe domi­nante, mais sa men­ta­li­té et son style de vie révé­laient sa sou­mis­sion aux modèles aris­to­cra­tiques qui – à l’exception de quelques rares régimes répu­bli­cains, dont la France après les années 1870 – demeu­raient pré­mo­dernes. En 1914, une seconde guerre de Trente Ans met­tait fin à l’agonie sécu­laire de cet Ancien Régime en sursis[[Arno Mayer, La Per­sis­tance de l’Ancien Régime, L’Europe de 1848 à la Grande Guerre, trad. J. Man­del­baum, Paris, Flam­ma­rion, 1983.]]. Hobs­bawm semble être par­ve­nu à des conclu­sions simi­laires. Dans le pre­mier volume de sa tétra­lo­gie, il défi­nit la « grande bour­geoi­sie » de l’industrie et de la finance comme la « classe domi­nante » de l’Europe du XIXe siècle[[ Eric Hobs­bawm, The Age of Revo­lu­tion, Londres, Vin­tage, 1996, p. 140 (L’ère des révo­lu­tions, trad. J. Car­naud et J. Laha­na, Paris, Hachette Lit­té­ra­tures, Plu­riel, 2002 [1970]).
]]. Puis, dans le second tome, il nuance son ana­lyse en sou­li­gnant que dans la plu­part des pays, la bour­geoi­sie n’exerçait pas le pou­voir poli­tique, mais seule­ment une « hégé­mo­nie » sociale, le capi­ta­lisme étant désor­mais recon­nu comme la forme irrem­pla­çable du déve­lop­pe­ment économique[[Eric Hobs­bawm, The Age of Capi­tal, Londres, Vin­tage, 1996, p. 291 (L’ère du capi­tal, trad. E. Dia­con, Paris, Hachette Lit­té­ra­ture, Plu­riel, 2002 [1978]).]]. Rele­vé sans jamais faire l’objet d’une expli­ca­tion appro­fon­die, cet écart entre une domi­na­tion sociale bour­geoise et un pou­voir poli­tique aris­to­cra­tique demeure sans doute, comme cer­tains cri­tiques l’ont remar­qué, la prin­ci­pale limite des trois pre­miers volumes de sa tétralogie[[Voir Per­ry Ander­son, « The Van­qui­shed Left : Eric Hobs­bawm », art. cit., p. 296 – 297.]]. Ce hia­tus inex­plo­ré entre hégé­mo­nie sociale bour­geoise et « per­sis­tance » de l’Ancien Régime remet aus­si en cause une concep­tion mar­xiste tra­di­tion­nelle des « révo­lu­tions bour­geoises », entre 1789 et1848, dont la cri­tique la plus féconde sera menée par d’autres chercheurs[[Je ne fais pas allu­sion à la pré­sen­ta­tion cari­ca­tu­rale de ce concept que pro­pose Furet dans son célèbre pam­phlet Pen­ser la Révo­lu­tion fran­çaise (Paris, Gal­li­mard, 1978), mais plu­tôt à Ellen Meik­sins-Wood, The Ori­gins of Capi­ta­lism. A long Review, Londres, Ver­so, 2002, p. 118 – 121.]].

Le « long XIXe siècle » peint par Hobs­bawm est le théâtre d’une trans­for­ma­tion du monde dont l’Europe, grâce à l’essor de l’impérialisme, a été le centre et le moteur à la fois. Tous les cou­rants poli­tiques s’identifient à sa mis­sion civi­li­sa­trice, incar­née par une race et une culture « supé­rieures ». L’idée de pro­grès – un pro­grès moral et maté­riel illus­tré par les conquêtes de la science, l’augmentation inces­sante de la pro­duc­tion et l’essor des che­mins de fer qui relient toutes les grandes métro­poles du conti­nent, ain­si que les deux côtes amé­ri­caines – devient une croyance inébran­lable, non plus ins­crite dans les poten­tia­li­tés de la rai­son, mais por­tée par les forces objec­tives et irré­sis­tibles de la socié­té. Les pages les plus puis­santes de L’Age des extrêmes sont celles du pre­mier cha­pitre, où Hobs­bawm décrit l’ouverture du XXe siècle dans un cli­mat apo­ca­lyp­tique qui ren­verse lit­té­ra­le­ment toutes les cer­ti­tudes d’une ère anté­rieure de paix et de pros­pé­ri­té. Le nou­veau siècle com­mence comme une « ère de la catas­trophe » (1914 – 1945) enca­drée par deux guerres totales des­truc­trices et meurtrières:trois décen­nies pen­dant les­quelles l’Europe assiste à l’effondrement de son éco­no­mie et de ses ins­ti­tu­tions poli­tiques. Défié par la révo­lu­tion bol­che­vique, le capi­ta­lisme semble avoir fait son temps, tan­dis que les ins­ti­tu­tions libé­rales appa­raissent comme les ves­tiges d’un âge révo­lu lorsqu’elles se décom­posent, par­fois sans offrir la moindre résis­tance, face à l’essor des fas­cismes et des dic­ta­tures mili­taires en Ita­lie, Alle­magne, Autriche, Por­tu­gal, Espagne et dans plu­sieurs pays d’Europe cen­trale. Le pro­grès s’est révé­lé illu­soire et l’Europe a ces­sé d’être le centre du monde. La Socié­té des Nations, son nou­veau gérant, est immo­bile et impuis­sante. Face à ces trois décen­nies cata­clys­miques, celles d’après-guerre – « l’âge d’or » (1945 – 1973) et « la débâcle » (1973 – 1991) – semblent deux moments dis­tincts d’une seule et même époque qui coïn­cide avec l’histoire de la guerre froide. L’«âge d’or » est celui des Trente Glo­rieuses, avec la dif­fu­sion du for­disme, l’élargissement de la consom­ma­tion de masse et l’avènement d’une pros­pé­ri­té géné­ra­li­sée appa­rem­ment inépui­sable. La « débâcle » (land­slide) com­mence avec la « crise du pétrole » de 1973 qui met fin au boom éco­no­mique et se pro­longe par une longue onde réces­sive. A l’Est, elle s’annonce par la guerre d’Afghanistan (1978) qui amorce la crise du sys­tème sovié­tique et l’accompagne jusqu’à sa décom­po­si­tion. La « débâcle » fait suite à la déco­lo­ni­sa­tion – entre l’indépendance de l’Inde (1947) et la guerre du Viet­nam (1960 – 1975) – pen­dant laquelle l’essor des mou­ve­ments de libé­ra­tion natio­nale et des révo­lu­tions anti-impé­ria­listes se mêle au conflit entre les grandes puis­sances.

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Euro­cen­trisme

La pério­di­sa­tion pro­po­sée par Hobs­bawm fait la force de sa tétra­lo­gie et, en même temps, en indique les limites. Le tome consa­cré aux « révo­lu­tions bour­geoises » évoque à peine les guerres de libé­ra­tion dans l’Amérique latine des années 1820, tan­dis que les sui­vants décrivent la guerre civile amé­ri­caine, mais ne s’attardent que super­fi­ciel­le­ment sur la révolte des Tai­ping, le plus vaste mou­ve­ment social du XIXe siècle, qui a pro­fon­dé­ment secoué la Chine entre 1851 et 1864. C’est pré­ci­sé­ment le der­nier volume qui, en res­ti­tuant le pro­fil d’un siècle mon­dia­li­sé, montre le carac­tère pro­blé­ma­tique de l’eurocentrisme, ou tout au moins de l’occidentalo-centrisme, qui ins­pire l’oeuvre dans son ensemble. Les décou­pages his­to­riques choi­sis par Hobs­bawm ne sont pas géné­ra­li­sables. Est-il légi­time de consi­dé­rer 1789 ou 1914 comme des grands tour­nants pour l’histoire de l’Afrique ? Le congrès de Ber­lin (1884) et les années de la déco­lo­ni­sa­tion (1960) seraient à coup sûr des cli­vages plus per­ti­nents. Vues d’Asie, les grandes rup­tures du XXe siècle – l’indépendance de l’Inde (1947), la Révo­lu­tion chi­noise (1949), la guerre de Corée (1950 – 1953), la guerre du Viet­nam (1960 – 1975) – ne coïn­cident pas for­cé­ment avec celles de l’histoire euro­péenne. La Révo­lu­tion chi­noise de 1949 a trans­for­mé en pro­fon­deur les struc­tures sociales et les condi­tions de vie d’une por­tion d’humanité bien plus vaste que l’Europe, mais les décen­nies com­prises entre 1945 et 1973 – mar­quées par la guerre civile, le « Grand bond en avant » et la Révo­lu­tion cultu­relle – n’ont pas été un « âge d’or » pour les habi­tants de cet immense pays. Pen­dant cette période, les Viet­na­miens et les Cam­bod­giens ont subi des bom­bar­de­ments plus éten­dus que ceux qui ont dévas­té l’Europe pen­dant la seconde guerre mon­diale ; les Coréens ont connu les affres d’une guerre civile et de deux dic­ta­tures mili­taires, tan­dis que les Indo­né­siens ont subi un coup d’État anti­com­mu­niste aux dimen­sions lit­té­ra­le­ment exter­mi­na­trices (500’000 vic­times) . Seul le Japon vécut une époque de liber­té et de pros­pé­ri­té com­pa­rable à l’«âge d’’or » du monde occi­den­tal. L’Amérique latine, quant à elle, a certes subi l’impact de 1789 – Tous­saint Lou­ver­ture et Simon Boli­var en ont été les fils dans le conti­nent – mais elle est res­tée en dehors des guerres mon­diales du XXe siècle. Elle a connu deux grandes révo­lu­tions – la mexi­caine (1910 – 1917) et la cubaine (1959) – et son ère de la catas­trophe se situe plu­tôt entre le début des années 1970 et la fin des années 1980, lorsque le conti­nent est domi­né par des dic­ta­tures mili­taires san­glantes, non plus popu­listes et desar­rol­lis­tas (déve­lop­pe­men­tiste), mais néo­li­bé­rales et ter­ri­ble­ment répres­sives.

Bien qu’il récuse toute atti­tude condes­cen­dante et eth­no­cen­trique à l’égard des pays « retar­da­taires et pauvres », Hobs­bawm pos­tule leur subal­ter­ni­té comme un truisme qui évoque par moments la thèse clas­sique d’Engels (d’origine hégé­lienne) sur les « peuples sans histoire»[[Ce qui est plu­tôt para­doxal pour l’auteur d’un essai inti­tu­lé « All Peoples Have a His­to­ry » (1983), in On His­to­ry, Londres, Wei­den­feld and Nicol­son, 1997, p. 171 – 177.]]. A ses yeux, ces pays ont connu une dyna­mique « déri­vée, non ori­gi­nale ». Leur his­toire se rédui­rait essen­tiel­le­ment aux ten­ta­tives de leurs élites « pour imi­ter le modèle dont l’Occident fut le pion­nier », c’est-à-dire le déve­lop­pe­ment indus­triel ettech­ni­co-scien­ti­fique, « dans une variante capi­ta­liste ou socialiste»(p. 266). Avec un argu­ment simi­laire, Hobs­bawm semble jus­ti­fier le « culte de la per­son­na­li­té » ins­tau­ré par Sta­line en URSS, en le consi­dé­rant bien adap­té à une popu­la­tion pay­sanne dont la men­ta­li­té cor­res­pon­dait à celle des plèbes occi­den­tales du XIe siècle (p. 504) . Ces pas­sages rela­ti­visent consi­dé­ra­ble­ment la por­tée des révo­lu­tions colo­niales qu’il décrit comme des rup­tures éphé­mères et limi­tées. Au fond, L’Age des extrêmes ne per­çoit pas dans la révolte des peuples colo­ni­sés et leur trans­for­ma­tion en sujet poli­tique sur la scène mon­diale un aspect cen­tral de l’histoire du XXe siècle.

Ce constat ren­voie à l’écart sou­li­gné plus haut entre deux Hobs­bawm : d’une part l’historien social qui s’intéresse à ceux « d’en bas » en res­ti­tuant leur voix et, de l’autre, l’auteur des grandes syn­thèses his­to­riques où les classes subal­ternes rede­viennent une masse ano­nyme. L’auteur de L’Age des extrêmes est pour­tant le même qui a écrit Les Pri­mi­tifs de la révolte (1959) et Ban­dits (1969), pour lequel l’acquisition d’une conscience poli­tique chez les pay­sans du monde colo­nial « a fait de notre siècle le plus révo­lu­tion­naire de l’histoire ».[[Eric Hobs­bawm, Pri­mi­tive Rebels. Stu­dies in Archaic Forms of Social Move­ment in the 19th and 20th cen­tu­ries, New York, Nor­ton, 1959, p. 3 ; E. Hobs­bawm, Les Ban­dits, trad. J.-P. Ros­pars et N. Guil­hot, Paris, La Décou­verte, 2008. Voir à ce sujet M. Löwy, « Du capi­taine Swing à Pan­cho Vil­la. Résis­tances pay­sannes dans l’historiographie d’Eric Hobs­bawm », in Dio­gène, n°189, 2000.]]

Les repré­sen­tants des subal­tern stu­dies, notam­ment Rana­jit Guha, ont repro­ché à leur col­lègue bri­tan­nique de consi­dé­rer les luttes pay­sannes comme essen­tiel­le­ment « pré­po­li­tiques » à cause de leur carac­tère « impro­vi­sé, archaïque et spon­ta­né », et d’être inca­pable d’en sai­sir la dimen­sion pro­fon­dé­ment poli­tique, quoiqu’irréductible aux codes idéo­lo­giques du monde occidental[[Ranajit Guha, Ele­men­ta­ry Aspects of Pea­sant Insur­gen­cy in Colo­nial India, Cam­bridge, Har­vard Uni­ver­si­ty Press, 1983, p. 5 – 13. Voir aus­si Jackie Assayag, « Sur les échasses du temps, His­toire et anthro­pho­lo­gie chez Eric Hobs­bawm », in Revue d’histoire moderne et contem­po­raine n° 53 – 54, 2006, p. 110.
]]. Cette cri­tique vaut certes davan­tage pour sa tétra­lo­gie que pour ses études d’histoire sociale. Selon Edward Said, cette repré­sen­ta­tion des socié­tés non occi­den­tales comme lieux d’une his­toire « déri­vée, non ori­gi­nale », est un « point aveugle » (blind­spot) tout à fait sur­pre­nant chez un cher­cheur qui s’est dis­tin­gué pour avoir cri­ti­qué l’eurocentrisme de l’historiographie tra­di­tion­nelle et étu­dié les « tra­di­tions inven­tées ».[[Edward Said, « Contra Mun­dum », in Reflec­tions on Exile, Londres, Gran­ta, 2001, p. 481. Edward Said fait allu­sion à Eric Hobs­bawm et Terence Ran­ger (dir.) L’Invention de la tra­di­tion, trad. C. Vivier, Paris, Edi­tions Amster­dam, 2006.
]]

Dans une réponse à ses cri­tiques, Hobs­bawm a recon­nu l’approche euro­cen­trique de son livre, tout en affir­mant que sa ten­ta­tive de « repré­sen­ter un siècle com­pli­qué » n’est pas incom­pa­tible avec d’autres inter­pré­ta­tions et d’autres décou­pages historiques[[Eric Hobs­bawm, « Conclu­sio­ni », in Sil­vio Pons (dir.), L’Età degli estre­mi. Dis­cu­ten­do con Hobs­bawm del Seco­lo breve, Rome, Caroc­ci, 1998, p. 33.]]. Les exemples ne manquent pas. En 1994, Gio­van­ni Arri­ghi publiait The Long Twen­tieth Cen­tu­ry, un ouvrage qui, s’inspirant à la fois de Marx et Brau­del, pro­pose une nou­velle pério­di­sa­tion de l’histoire du capi­ta­lisme. Il repère quatre siècles « longs » s’étalant sur six cents ans et cor­res­pon­dant à dif­fé­rents « cycles sys­té­miques d’accumulation », bien que sus­cep­tibles de se super­po­ser les uns aux autres : un siècle génois (1340 – 1630), un siècle hol­lan­dais (1560 – 1780), un siècle bri­tan­nique (1740 – 1930) et, enfin, un siècle amé­ri­cain (1870 – 1990). Amor­cé au len­de­main de la guerre civile, ce der­nier connaît son essor avec l’industrialisation du Nou­veau Monde et s’essouffle autour des années 1980, lorsque le for­disme est rem­pla­cé par une éco­no­mie glo­ba­li­sée et finan­cia­ri­sée. Selon Arri­ghi, nous sommes entrés aujourd’hui dans un XXIe siècle « chi­nois », c’est-à-dire dans un nou­veau cycle sys­té­mique d’accumulation dont le centre de gra­vi­té se situe ten­dan­ciel­le­ment en Extrême-Orient.

Michael Hardt et Toni Negri, quant à eux, théo­risent l’avènement de l’«Empire » : un nou­veau sys­tème de pou­voir sans centre ter­ri­to­rial, qua­li­ta­ti­ve­ment dif­fé­rent des anciens impé­ria­lismes fon­dés sur l’expansionnisme des États au-delà de leurs fron­tières. Alors que l’impérialisme clas­sique s’enracinait dans un capi­ta­lisme for­diste (la pro­duc­tion indus­trielle) et prô­nait des formes de domi­na­tion de type dis­ci­pli­naire (la pri­son, le camp, l’usine), l’Empire déve­loppe des réseaux de com­mu­ni­ca­tion aux­quels cor­res­pond une « socié­té de contrôle », c’est-à-dire une forme de « bio­pou­voir », au sens fou­cal­dien [Michel Fou­cault], par­fai­te­ment com­pa­tible avec l’idéologie des droits de l’Homme et les formes exté­rieures de la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive. Reste à savoir si cet « Empire » est une ten­dance ou un sys­tème déjà conso­li­dé qui aurait fait des États natio­naux des pièces de musée. Plu­sieurs auteurs semblent en dou­ter et le débat est loin d’être tranché[[Voir par exemple Ellen Meik­sins-Wood, Empire of Capi­tal, Londres, Ver­so, 2003, p. 6 ; et Daniel Ben­saïd, Eloge de la poli­tique pro­fane, Paris, Albin Michel, 2008, p. 238 – 245.
]] .

Dans son der­nier ouvrage, L’Empire, la démo­cra­tie, le ter­ro­risme, Hobs­bawm revient sur l’histoire des empires pour conclure que leur âge est défi­ni­ti­ve­ment révo­lu. Les États-Unis dis­posent d’une force mili­taire écra­sante, mais ne sont pas en mesure d’imposer leur domi­na­tion sur le reste de la pla­nète. Ils ne repré­sentent pas le noyau d’un nou­vel ordre mon­dial com­pa­rable à la Pax Bri­tan­ni­ca du XIXe siècle, et nous sommes entrés dans « une forme pro­fon­dé­ment instable de désordre glo­bal aus­si bien à l’échelle inter­na­tio­nale qu’à l’intérieur des États ».[[Eric Hobs­bawm, On Empire. Amer­cia, War, and Glo­bal Supre­ma­cy, New York, Pan­theon Books, 2008, p. 5.]]

Adop­tant une pers­pec­tive contem­po­raine, le XXe siècle pour­rait aus­si appa­raître comme un « siècle-monde ». L’historien ita­lien Mar­cel­lo Flores en date le début en 1900, année qui marque sym­bo­li­que­ment une triple muta­tion. A Vienne, Freud publie L’Interprétation des rêves, ouvrage inau­gu­ral de la psy­cha­na­lyse : à l’aube du capi­ta­lisme for­diste, le monde bour­geois opère un repli vers son inté­rio­ri­té ana­logue à l’«ascèse intra­mon­daine » que, selon Weber, la Réforme pro­tes­tante avait mise au ser­vice du capi­ta­lisme nais­sant. En Afrique du Sud, la guerre des Boers engendre les pre­mières formes de camps de concen­tra­tion, avec bar­be­lés et baraques pour l’internement des civils. Ce dis­po­si­tif d’organisation et de ges­tion de la vio­lence va pro­je­ter son ombre sur tout le XXe siècle. En Chine, fina­le­ment, la révolte des Boxers [1899 – 1901] est matée par la pre­mière inter­ven­tion inter­na­tio­nale des grandes puis­sances coa­li­sées (Alle­magne, Grande-Bre­tagne, France, Ita­lie, Autriche-Hon­grie, Rus­sie, États-Unis et Japon). Bien d’autres expé­di­tions (puni­tives, « huma­ni­taires », « paci­fi­ca­trices », etc.) sui­vront. Selon Flores, le XXe siècle est l’âge de l’occidentalisme, qui voit l’extension à l’échelle pla­né­taire du sys­tème de valeurs, des codes cultu­rels et des modèles de vie occi­den­taux. De ce point de vue, le XXe siècle n’est pas mort, même s’il est confron­té aujourd’hui à de nou­veaux défis.

Dans un pas­sage sai­sis­sant de L’Age des extrêmes, Hobs­bawm écrit que, pour 80% de l’humanité, le Moyen Age s’arrêta subi­te­ment dans les années 1950 (p. 380). Depuis ce tour­nant, nous vivons dans un monde où le déve­lop­pe­ment des moyens de com­mu­ni­ca­tion a éli­mi­né les dis­tances, l’agriculture n’est plus la source prin­ci­pale des richesses et la majo­ri­té de la popu­la­tion est désor­mais urba­ni­sée. Cela consti­tue une véri­table révo­lu­tion, écrit-il, qui a sou­dai­ne­ment clô­tu­ré dix mille ans d’histoire : le cycle ouvert avec l’avènement de l’agriculture sédentaire[[Ibid., p. 35 et AE, p. 382.]].

Si l’on tra­duit cette remarque en termes his­to­rio­gra­phiques, cela signi­fie que, en choi­sis­sant l’histoire de la consom­ma­tion au lieu de l’histoire poli­tique comme ligne de par­tage fon­da­men­tale, le XXe siècle pour­rait prendre une colo­ra­tion bien dif­fé­rente. Entre 1910 et 1950, les condi­tions de vie des Euro­péens demeu­rèrent sub­stan­tiel­le­ment inchan­gées. La grande majo­ri­té d’entre eux vivait dans des habi­ta­tions qui ne dis­po­saient pas de salle de bain et dépen­sait la plu­part de leurs reve­nus pour se nour­rir. En 1970, en revanche, il était deve­nu nor­mal de vivre dans un appar­te­ment doté de chauf­fage cen­tral, du télé­phone, d’un réfri­gé­ra­teur, d’une machine à laver et d’une télé­vi­sion, sans oublier une voi­ture dans le garage (ce qui consti­tuait le lot com­mun des ouvriers des usines Ford de Detroit dès les années 1930)[[Voir à ce sujet Vic­to­ria de Gra­zia, Irre­sis­tible Empire. America’s Asvance Through Twen­tieth-Cen­tu­ry Europe, Cam­bridge, Belk­nap Press, 2005.]]. Bref, d’autres décou­pages his­to­riques sont pos­sibles. Cela ne remet pas en cause la pers­pec­tive choi­sie par Hobs­bawm, mais indique que sa pério­di­sa­tion n’a rien de nor­ma­tif.

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Com­mu­nisme

Le fil rouge qui tra­verse L’Age des extrêmes étant la tra­jec­toire du com­mu­nisme, sa com­pa­rai­son avec Le Pas­sé d’une illu­sion de Furet (1995) est pra­ti­que­ment inévi­table. Hobs­bawm n’a jamais vu en Fran­çois Furet un grand his­to­rien, qu’il tenait au fond pour un épi­gone du conser­va­teur Alfred Cob­ban. En réa­li­té, la véri­table cible de l’interprétation libé­rale de 1789 a tou­jours été 1917. Furet l’avait mon­tré dans un pam­phlet d’une rare vio­lence polé­mique, Pen­ser la Révo­lu­tion fran­çaise (1978), et son der­nier bilan de l’histoire du com­mu­nisme n’était pour Hobs­bawm qu’un « pro­duit tar­dif de l’époque de la guerre froide ».[[Eric Hobs­bawm, « His­toire et illu­sion », in Le Débat, n° 89, p. 138. Sur la cri­tique de Furet his­to­rien de la Révo­lu­tion fran­çaise, voir Eric Hobs­bawm, Aux armes his­to­riens. Deux siècles d’histoire de la Révo­lu­tion fran­çaise, trad. J. Lou­vrier, Paris, La Décou­verte, 2007.]] Le Pas­sé d’une illu­sion tra­hit la morgue du vain­queur ; L’Age des extrêmes est écrit par un vain­cu qui ne renie pas son com­bat. Contrai­re­ment à l’avis de plu­sieurs com­men­ta­teurs, la mélan­co­lie, legs d’un siècle de batailles per­dues, teint les pages de Hobs­bawm, pas celles de Furet, de même que, toutes pro­por­tions gar­dées, Ben­ja­min l’avait sai­sie chez le vieux Blan­qui, pas chez Toc­que­ville. Furet a consa­cré son ouvrage à l’avènement, la mon­tée et la chute du com­mu­nisme ; Hobs­bawm a étu­dié aus­si la crise et la renais­sance du capi­ta­lisme. Après l’effondrement de l’Europe libé­rale en 1914, le capi­ta­lisme a connu le défi de la révo­lu­tion d’Octobre et une crise pla­né­taire en 1929. Pen­dant les années de l’entre-deux-guerres, son ave­nir sem­blait bien incer­tain. Keynes, le plus brillant et ori­gi­nal de ses thé­ra­peutes, le consi­dé­rait his­to­ri­que­ment condam­né, et pour­tant le capi­ta­lisme a connu une relance spec­ta­cu­laire après 1945, jusqu’à sa vic­toire en 1991.

Com­pa­rant les livres de Furet et Hobs­bawm, le poli­to­logue nor­vé­gien Torb­jorn L. Knut­sen les a recon­duits à deux struc­tures nar­ra­tives clas­siques : la comé­die et la tragédie[[Torbjørn Knut­sen, « Twen­tieth-Cen­tu­ry Sto­ries », in Jour­nal of Peace Research, n°1, 2002, p. 120.]] . Les deux racontent la même his­toire, avec les mêmes acteurs, mais la dis­tri­bu­tion des rôles et la tona­li­té du récit sont sen­si­ble­ment dif­fé­rentes. Le Pas­sé d’une illu­sion res­pecte les règles de la comé­die. Il met en scène les mésa­ven­tures d’une famille libé­rale qui vit en par­faite har­mo­nie, mais dont l’existence est sou­dai­ne­ment per­tur­bée par une série mal­en­con­treuse d’imprévus, qui­pro­quos et catas­trophes. Pen­dant un ins­tant, tout semble remis en cause. Des méchants per­son­nages appa­raissent, sous les traits du fas­ciste et du com­mu­niste, qui exercent une influence cor­rup­trice sur des jeunes âmes inno­centes. Mais les méchants sont fina­le­ment démas­qués et leur séduc­tion tota­li­taire mise à mal. Une fois l’équivoque dis­si­pée, tout rentre dans l’ordre et la comé­die s’achève par un hap­py end ras­su­rant. Loin d’indiquer une « des­ti­na­tion pro­vi­den­tielle de l’humanité », écrit Furet, le fas­cisme et le com­mu­nisme n’ont été que « des épi­sodes courts, enca­drés par ce qu’ils ont vou­lu détruire » : la démo­cra­tie libérale[[François Furet, Le Pas­sé d’une illu­sion. Essai sur l’idée com­muiste au XXe siècle, Paris, Laf­font/­Cal­mann-Lévy, 1995, p. 18.]]. A conclu­sion de son livre, il nous voit « condam­nés à vivre dans le monde où nous vivons », le monde du capi­ta­lisme libé­ral, dont les fron­tières sont défi­nies par « les droits de l’homme et le marché.»[[Ibid., p. 572.
]] C’est bien cette « condam­na­tion » qui appa­raît à ses yeux comme une des­ti­née pro­vi­den­tielle et colore son ouvrage d’une tona­li­té apo­lo­gé­tique et téléo­lo­gique à la fois.

Hobs­bawm a écrit une tra­gé­die. L’espérance libé­ra­trice por­tée par le com­mu­nisme a tra­ver­sé le siècle comme un météore. Son but n’était pas la des­truc­tion de la démo­cra­tie, mais l’instauration de l’égalité, le ren­ver­se­ment de la pyra­mide sociale, la prise en main de leur des­tin par ceux qui ont tou­jours été sou­mis et exploi­tés. La révo­lu­tion d’Octobre – un rêve qui « vit encore en moi », affirme-t-il dans son autobiographie[[Eric Hobs­bawm, Inter­sting Times. A Twen­tieth-Cen­tu­ry Life, Londres, Allen Lane, 2002, p. 56 (Franc-Tireur. Auto­bio­gra­phie, trad. Y. Cole­man et D. Peters, Paris, Ram­say, 2005).
]] – a trans­for­mé cette espé­rance libé­ra­trice en « uto­pie concrète ». Incar­née par l’État sovié­tique, elle a connu d’abord une ascen­sion spec­ta­cu­laire, puis un long déclin, lorsque sa force pro­pul­sive s’est épui­sée, jusqu’à sa chute finale. Le socia­lisme sovié­tique a été effrayant, Hobs­bawm le recon­naît sans hési­ta­tion, mais il n’avait pas d’alternative. « La tra­gé­die de la révo­lu­tion d’Octobre, écrit-il, est pré­ci­sé­ment de n’avoir pu pro­duire qu’un socia­lisme auto­ri­taire, impla­cable et bru­tal. » (p. 642) Certes, son échec était ins­crit dans ses pré­misses, mais ce constat ne fait pas pour autant de lui une aber­ra­tion de l’histoire. Hobs­bawm ne par­tage pas l’avis de Furet pour qui la révo­lu­tion d’Octobre, à l’instar de la Révo­lu­tion fran­çaise, ne fut qu’un déraille­ment dont on aurait bien pu se pas­ser. Le com­mu­nisme ne pou­vait qu’échouer, mais il a rem­pli une fonc­tion néces­saire. Sa voca­tion était sacri­fi­cielle. « Le résul­tat le plus durable de la révo­lu­tion d’Octobre, dont l’objectif était le ren­ver­se­ment mon­dial du capi­ta­lisme – écrit-il dans L’Age des extrêmes – fut de sau­ver son adver­saire, dans la guerre comme dans la paix, en l’incitant, par peur, après la seconde guerre mon­diale, à se réfor­mer. » (p. 27) Il l’a sau­vé à Sta­lin­grad, en payant le prix le plus éle­vé dans la résis­tance contre le nazisme. Puis l’a for­cé à se trans­for­mer, car il n’est pas sûr que, sans le défi repré­sen­té par l’URSS, le capi­ta­lisme aurait connu le New Deal et l’Etat-providence, ni que le libé­ra­lisme aurait enfin accep­té le suf­frage uni­ver­sel et la démo­cra­tie (cette der­nière n’étant nul­le­ment « iden­tique » au libé­ra­lisme, sur le plan phi­lo­so­phique comme sur le plan his­to­rique, contrai­re­ment à ce que pose l’axiome de Furet). Mais la vic­toire du capi­tal n’incite certes pas à l’optimisme ; elle semble plu­tôt évo­quer L’Ange de l’histoire de Ben­ja­min, cité au pas­sage par Hobs­bawm, qui voit le pas­sé comme une mon­tagne de décombres.

Furet a écrit une apo­lo­gie satis­faite du capi­ta­lisme libé­ral ; Hobs­bawm une apo­lo­gie mélan­co­lique du com­mu­nisme. De ce point de vue, les deux sont dis­cu­tables. Le bilan du socia­lisme réel tiré par Hobs­bawm est, à plu­sieurs égards, impi­toyable. Il consi­dère comme une grave erreur la fon­da­tion du Komin­tern, en 1919, qui a dura­ble­ment divi­sé le mou­ve­ment ouvrier inter­na­tio­nal (p. 103). Il recon­naît aus­si, a pos­te­rio­ri, la clair­voyance du phi­lo­sophe men­che­vik Ple­kha­nov pour lequel, dans la Rus­sie des Tsars, une révo­lu­tion com­mu­niste n’aurait pu qu’engendrer un « empire chi­nois badi­geon­né de rouge » (p. 641). Il esquisse un por­trait de Sta­line plu­tôt sévère : « un auto­crate d’une féro­ci­té, d’une cruau­té et d’une absence de scru­pule excep­tion­nelles, pour ne pas dire uniques. » (p. 493)

Mais il s’empresse d’ajouter que, dans les condi­tions de l’URSS des années 1920 et 1930, aucune poli­tique d’industrialisation et de moder­ni­sa­tion n’aurait pu être menée sans vio­lence ni coer­ci­tion. Le sta­li­nisme était donc inévi­table. Le peuple sovié­tique en paya les frais, mais accep­ta Sta­line comme un guide légi­time, à l’instar de Chur­chill qui, en 1940, avait le sou­tien des Bri­tan­niques lorsqu’il leur pro­met­tait « du sang et des larmes ». (p. 494)

Le sta­li­nisme fut le pro­duit d’un repli de la Révo­lu­tion russe sur elle-même, iso­lée après la défaite des ten­ta­tives révo­lu­tion­naires en Europe cen­trale, encer­clée par un monde capi­ta­liste hos­tile et sur­tout confron­tée, à par­tir de 1933, à la menace nazie. Hobs­bawm com­pare l’universalisme de la révo­lu­tion d’Octobre à celui de la Révo­lu­tion fran­çaise. Il décrit son influence et sa dif­fu­sion comme la force magné­tique d’une « reli­gion sécu­lière » qui lui rap­pelle l’islam des ori­gines, des VIIe et VIIIe siècles[[Ibid., p. 128 et AE, p. 502.]]. De cette « reli­gion sécu­lière » Hobs­bawm n’a jamais été un croyant naïf ni aveugle, mais certes un dis­ciple fidèle, y com­pris lorsque ses dogmes se sont révé­lés men­son­gers. Il fut un des rares repré­sen­tants de l’historiographie mar­xiste bri­tan­nique à ne pas quit­ter le Par­ti com­mu­niste en 1956[[Ibid, p. 141, 211 et 218.]]. Son regard com­plai­sant vis-à-vis du sta­li­nisme évoque le sou­ve­nir d’un autre grand his­to­rien, Isaac Deut­scher, qui avait vu en Sta­line un mélange de Lénine et d’Ivan le Ter­rible, à l’instar de Napo­léon qui résu­mait en lui la Révo­lu­tion fran­çaise et l’absolutisme du Roi Soleil[[Isaac Deut­scher, Two Revo­lu­tions, in Mar­xism, Wars & Revo­lu­tions, Londres, Ver­so, 1984, p. 35. Hobs­bawm écrit que, en 1957, Deut­scher lui avait conseillé de ne pas quit­ter le par­ti com­mu­niste (Inter­sting Times, op. cit., p. 202).]]. Deut­scher nour­ris­sait l’illusion d’une pos­sible auto-réforme du sys­tème sovié­tique, tan­dis que Hobs­bawm le jus­ti­fie après sa chute. Il ne pou­vait qu’échouer, mais il fal­lait y croire. En novembre 2006, Hobs­bawm se livrait encore à une jus­ti­fi­ca­tion de la répres­sion sovié­tique de 1956 en Hon­grie, et même à une apo­lo­gie de János Kádár[[Eric Hobs­bawm, « Could it have been dif­ferent ? », in Lon­don Review of Books, 16 novembre 2006.]]. Beau­coup plus que l’avantage épis­té­mo­lo­gique inhé­rent au regard du vain­cu, selon la for­mule de Rein­hart Kosel­leck, ce bilan en révèle, comme l’indique Per­ry Ander­son, la dimen­sion consolatoire[[Perry Ander­son, art. cit., p. 315 – 316.]].

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Bar­ba­rie

Le XXe siècle peint par Hobs­bawm est en réa­li­té un dip­tyque dont la seconde guerre mon­diale marque la ligne de par­tage. Il la pré­sente comme une « guerre civile idéo­lo­gique inter­na­tio­nale » dans laquelle, au-delà des Etats et des armées, s’affrontaient des idéo­lo­gies, des visions du monde, des modèles de civi­li­sa­tion. (p. 197). Dans une étude paral­lèle à L’Age des extrêmes, il sai­sit le noyau pro­fond de cette guerre dans l’opposition entre Lumières et anti-Lumières, les unes incar­nées par la coa­li­tion des démo­cra­ties occi­den­tales et du com­mu­nisme sovié­tique, les autres par le nazisme et ses alliés. Ce fut l’ensemble des « valeurs héri­tées du XVIIIe siècle » qui empê­cha le monde de « som­brer dans les ténèbres»[[Eric Hobs­bawm, « Bar­ba­rism : A User’s Guide » (1994), in On His­to­ry, op. cit., p. 254.]]. Contrai­re­ment aux phi­lo­sophes de l’école de Franc­fort, Hobs­bawm ne va pas jusqu’à sai­sir les racines de la bar­ba­rie dans la civi­li­sa­tion elle-même, une civi­li­sa­tion qui aurait méta­mor­pho­sé le ratio­na­lisme éman­ci­pa­teur des Lumières en ratio­na­li­té ins­tru­men­tale aveugle et domi­na­trice du tota­li­ta­risme.

Cette anti­no­mie abso­lue entre civi­li­sa­tion et bar­ba­rie – qui n’est pas sans rap­pe­ler La Des­truc­tion de la rai­son de Georg Lukács (1953) – le conduit plu­tôt à reje­ter le concept de tota­li­ta­risme. Loin de dévoi­ler l’identité du nazisme et du com­mu­nisme, le pacte de non-agres­sion ger­ma­no-sovié­tique de l’été 1939 ne fut qu’une paren­thèse éphé­mère, oppor­tu­niste et contre-nature. « Si les simi­li­tudes entre les sys­tèmes de Hit­ler et Sta­line sont indé­niables », écrit Hobs­bawm en cri­ti­quant Furet, leur rap­pro­che­ment « s’était fait à par­tir de racines idéo­lo­giques fon­ciè­re­ment dif­fé­rentes et lar­ge­ment séparées.»[[Eric Hobs­bawm, « His­toire et illu­sion », art. cit., p. 129.]] Leur conver­gence était super­fi­cielle, suf­fi­sante à fixer des ana­lo­gies for­melles, pas à défi­nir une nature com­mune. Le XXe siècle a oppo­sé la liber­té et l’égalité, deux idéo­lo­gies issues de la tra­di­tion des Lumières, alors que le nazisme était une variante moderne des anti-Lumières, fon­dée sur le racisme biologique[[Sur ce point, Hobs­bam converge avec Dan Diner, Das Jah­run­dert vers­te­hen. Ein uni­ver­sal­his­to­risch Deu­tung, Münich, Luch­te­rhand, 1999, p. 54 et 68.]].

Le recours au concept de « guerre civile » sus­cite inévi­ta­ble­ment une autre com­pa­rai­son, cette fois-ci avec l’historien conser­va­teur Ernst Nolte. Un par­fum de nol­tisme imprègne en effet L’Age des extrêmes, même si, bien enten­du, il s’agit d’un nol­tisme ren­ver­sé. Aucune conver­gence idéo­lo­gique, aucune com­pli­ci­té ne réunit Nolte et Hobs­bawm, mais les deux partent du même constat – l’affrontement tita­nesque entre nazisme et com­mu­nisme comme momen­tum du XXe siècle – pour en déduire des lec­tures symé­triques et sub­stan­tiel­le­ment apo­lo­gé­tiques de l’un ou de l’autre. Nolte recon­naît les crimes nazis, mais les inter­prète comme un excès regret­table lors d’une réac­tion légi­time d’autodéfense de l’Allemagne mena­cée par le com­mu­nisme. Les chambres à gaz, ain­si sonne sa thèse bien connue, ne furent qu’une imi­ta­tion de la vio­lence bol­che­vique, le véri­table « prius logique et fac­tuel » des hor­reurs tota­li­taires du XXe siècle[[Ernst Nolte, « Ver­gan­gen­heit, die nicht ver­ghe will », in His­to­ri­kers­treit, Münich, Piper, 1987, p. 45.]]. Hobs­bawm ne nie pas les crimes du sta­li­nisme, mais les tient pour inévi­tables, quoique regret­tables, en les ins­cri­vant dans un contexte objec­tif qui ne lais­sait pas d’alternatives.

Deux ombres mas­sives se pro­filent der­rière ces inter­pré­ta­tions : der­rière Nolte, l’ombre de Hei­deg­ger, dont il fut le dis­ciple, qui avait accueilli Hit­ler comme une expres­sion « authen­tique » du Dasein alle­mand ; der­rière Hobs­bawm, l’ombre de Hegel qui avait jus­ti­fié la Ter­reur jaco­bine dans sa Phé­no­mé­no­lo­gie de l’Esprit. Ou plu­tôt, pour être plus pré­cis, l’ombre d’Alexandre Kojève qui, comme Hegel voyant Napo­léon à Jena, avait cru per­ce­voir en Sta­line l’«Esprit du monde ». [[Cette lec­ture de Hegel est expli­cite chez un his­to­rien de la pen­sée poli­tique dont l’interprétation du sta­li­nisme est très proche de celle de Hobs­bawm : Dome­ni­co Losur­do, Sta­lin. Sto­ria e cri­ti­ca di una leg­gen­da nera, Rome, Caroc­ci, 2008, p. 12 et 113.123. Sur Hegel et Sta­line, voir Alexandre Kojève, « Tyran­nie et sagesse » (1954), in Leo Strauss, De la tyran­nie, trad. H. Kern, Paris, Gal­li­mard, 1983, p. 217 – 280.]]

Certes, Hobs­bawm recon­naît l’importance de l’antifascisme pour une géné­ra­tion – la sienne – qui a tra­ver­sé la guerre civile espa­gnole et la Résis­tance. De façon assez étrange, cepen­dant, il ne met pas en valeur l’impulsion extra­or­di­naire que don­na l’URSS, par sa seule exis­tence, au sou­lè­ve­ment des peuples colo­ni­sés contre l’impérialisme. Il reste dis­cret aus­si sur le rôle que jouèrent cer­tains par­tis com­mu­nistes dans le monde occi­den­tal où, en dépit de leur carac­tère de « contre-socié­té », église et caserne à la fois, ils sur­ent don­ner une repré­sen­ta­tion poli­tique et un sen­ti­ment de digni­té sociale aux classes labo­rieuses. Par­mi les nom­breux visages du com­mu­nisme au cours du XXe siècle, Hobs­bawm choi­sit de légi­ti­mer le pire, le plus oppres­seur et coer­ci­tif, celui du sta­li­nisme. Né au coeur de la guerre civile euro­péenne, son com­mu­nisme n’a jamais été liber­taire. Au fond, il a tou­jours été un homme d’ordre, une sorte de « com­mu­niste tory»[[Après tout, Hobs­bawm a tou­jours été un homme d’ordre comme le sou­ligne Tony Judt, « Eric Hobs­bawm and the Romance of Com­mu­nism », in Reap­prai­sals. Reflec­tions on the For­got­ten Twen­tieth Cen­tu­ry. New York, The Pen­guin Press, 2008, p. 116 – 128.]].

Approche brau­de­lienne

hobsbawm_eric-19851205-2_png_300x440_q85.pngDans son auto­bio­gra­phie, Hobs­bawm recon­naît l’influence exer­cée sur lui par l’école des Annales. Il rap­pelle l’impact de La Médi­ter­ra­née de Brau­del sur les jeunes his­to­riens des années 1950, puis, en emprun­tant la for­mule à Car­lo Ginz­burg, il constate le pas­sage de l’historiographie, après 1968, du téles­cope au micro­scope : un dépla­ce­ment de l’analyse des struc­tures socio-éco­no­miques à l’étude des men­ta­li­tés et des cultures[[Eric Hobs­bawm, Inter­sting Times, op. cit., p.294.]]. Dans L’Age des extrêmes, le XXe siècle est obser­vé au téles­cope. Hobs­bawm y adopte une approche brau­de­lienne dans laquelle la « longue durée » englou­tit l’événement. Les moments majeurs d’un siècle cata­clys­mique sont pas­sés en revue comme les pièces d’un ensemble, rare­ment appré­hen­dés dans leur sin­gu­la­ri­té. Il s’agit cepen­dant d’une époque mar­quée par des rup­tures sou­daines et impré­vues, par des tour­nants majeurs irré­duc­tibles à leurs « causes », par des bifur­ca­tions qui ne s’inscrivent pas logi­que­ment dans des ten­dances de longue durée. Nous pou­vons leur assi­gner une place dans une séquence recons­ti­tuée a pos­te­rio­ri, pas les pré­sen­ter comme les étapes néces­saires d’un pro­ces­sus.

Plu­sieurs cri­tiques ont sou­li­gné le silence d’Hobsbawm sur Ausch­witz et la Koly­ma, deux noms qui ne figurent pas dans l’index de son livre. Les camps de concen­tra­tion et d’extermination dis­pa­raissent dans son récit. Dans le siècle de la vio­lence, les vic­times sont réduites à des quan­ti­tés abs­traites. La remarque d’Hobsbawm au sujet de la Shoah – « Je ne pense pas que ces hor­reurs puissent trou­ver une expres­sion ver­bale à la hauteur»[[Eric Hobs­bawm, « Com­men­taires », in Le Débat, 1997, n° 93, p. 88. Le silence de Hobs­bawm sur Ausch­witz et la Koly­ma est sou­li­gné par Krzysz­tof Pomian, « Quel XXe siècle ? », dans la même livrai­son du Débat, p. 47 et 74. Voir aus­si l’intervention d’Arno Mayer dans le recueil cité « L’Età degli estre­mi », op. cit., pp. 33.]] – est sans doute vraie, en dépit de Paul Celan et Pri­mo Levi, et certes psy­cho­lo­gi­que­ment com­pré­hen­sible, mais ne sau­rait tenir lieu d’explication. De plus, elle est sans doute par­ta­gée par des his­to­riens qui, comme Saul Friedlän­der, ont consa­cré leur vie à l’étude de l’extermination des Juifs d’Europe en essayant de mettre des mots sur un « évé­ne­ment » qui a bri­sé le siècle, intro­duit le concept de géno­cide dans notre lexique et modi­fié notre regard sur la vio­lence. Si, en revanche, cette remarque était éri­gée en par­ti pris métho­do­lo­gique, elle revien­drait à cau­tion­ner une forme de mys­ti­cisme obs­cu­ran­tiste – l’Holocauste comme enti­té méta­phy­sique par défi­ni­tion indi­cible et inex­pli­cable – qui serait bien éton­nante sous la plume d’un grand his­to­rien.

Cette indif­fé­rence pour l’événement ne concerne pas que les camps nazis et le Gou­lag, mais aus­si d’autres moments clés du XXe siècle. Par exemple, la prise du pou­voir par Hit­ler en Alle­magne, en jan­vier 1933, est sim­ple­ment ins­crite par Hobs­bawm dans une ten­dance géné­rale à l’essor du fas­cisme en Europe, pas ana­ly­sée en tant que crise spé­ci­fique dont l’issue n’était pas iné­luc­table. (Ian Ker­shaw, un des meilleurs spé­cia­listes de l’histoire du nazisme, y a vu quant à lui le résul­tat d’une « erreur de cal­cul » des élites alle­mandes.) On pour­rait dire de même pour Mai 68, dont l’appréciation par Hobs­bawm semble for­te­ment condi­tion­née par des élé­ments d’ordre auto­bio­gra­phique (il écrit dans ses mémoires pré­fé­rer le jazz à la musique rock et ne jamais avoir por­té de jeans)[[Eric Hobs­bawm, Inter­sting Times, op. cit., p. 252 et 262.]]. Il cau­tionne ain­si, de façon assez expé­di­tive, l’avis du « conser­va­teur éclai­ré » Ray­mond Aron selon lequel Mai 68 ne fut, après tout, qu’un « psy­cho­drame ». Les bar­ri­cades du Quar­tier latin, la grève géné­rale la plus éten­due depuis 1936 et la fuite à Baden-Baden du géné­ral de Gaulle deviennent la pièce d’un « théâtre de rue»[[Ibid., 249 et Age of Extremes, p. 580.]].

L’adoption de cette approche de « longue durée » effa­çant la sin­gu­la­ri­té des évé­ne­ments n’est pas une inno­va­tion du der­nier Hobs­bawm, car elle était déjà pré­sente dans les volumes anté­rieurs de sa tétra­lo­gie.

Dans L’Age des extrêmes, tou­te­fois, la longue durée ne s’inscrit plus dans une vision téléo­lo­gique de l’histoire. Hobs­bawm a ins­tau­ré avec Marx un rap­port cri­tique et ouvert, pas dog­ma­tique. Il a tou­jours reje­té la vision d’une suc­ces­sion hié­rar­chique et iné­luc­table de stades his­to­riques de la civi­li­sa­tion, typique d’un mar­xisme qu’il qua­li­fie de « vul­gaire ». Il y a quelques décen­nies, cepen­dant, il pen­sait que l’histoire avait une direc­tion et qu’elle allait vers le socialisme[[Eric Hobs­bawm, « What do His­to­rians owe to Karl Marx ? » (1969), in On His­to­ry, op. cit., p. 152 – 153.]]. Dans L’Age des extrêmes, cette cer­ti­tude a dis­pa­ru : l’avenir nous est incon­nu. Les der­niers mots du livre – un ave­nir de « ténèbres » – semblent faire écho au diag­nos­tic de Max Weber qui, en 1919, annon­çait « une nuit polaire, d’une obs­cu­ri­té et d’une dure­té gla­ciales ». [[Max Weber, Le Savant et le Poli­tique, trad. C. Col­liot-Thé­lène, Paris, La Décou­verte, 2003, p. 205.]]

Hobs­bawm a pris acte de l’échec du socia­lisme réel : « Si l’humanité doit avoir un sem­blant d’avenir, ce ne sau­rait être en pro­lon­geant le pas­sé ou le pré­sent ». (p. 749) Une nou­velle catas­trophe se des­sine à l’horizon, mais les ten­ta­tives de chan­ger le monde faites dans le pas­sé ont échoué. Il faut chan­ger de route et nous n’avons pas de bous­sole. L’inquiétude d’Hobsbawm est celle de notre temps.