Histoires contagieuses

Par Luis Britto García /

Red Angos­tu­ra


tra­duit par ZIN TV

Quelques his­toires pour tenir le coup en confi­ne­ment

PRÉCAUTIONS

La sen­sa­tion de sor­tir dans la rue avec un masque et des gants en caou­tchouc comme si vous entriez dans une salle d’o­pé­ra­tion est vrai­ment étrange. Tout aus­si inha­bi­tuelle est la sen­sa­tion, après les courses, de se sen­tir comme un cri­mi­nel mas­qué qui sort un cro­chet pour ouvrir la ser­rure de la porte. Mais le comble de l’é­tran­ge­té est de se deman­der si la clé ne trans­met pas la conta­gion dans la ser­rure. Le virus peut encore se trou­ver sur la semelle de vos chaus­sures, sur vos vête­ments, sur votre cha­peau, sur vos mitaines, sur les sacs en plas­tique conte­nant des fruits et des légumes ou sur la carte de débit que vous avez payée et que le cais­sier a mani­pu­lée avec tant d’in­sou­ciance. Il se peut que vous ayez déjà conta­mi­né la poi­gnée de porte que vous venez de tou­cher avec des gants syn­thé­tiques.

Vous êtes sur le point de déchar­ger une car­gai­son conta­mi­né dans votre mai­son sacrée. Il sera inutile de cher­cher de l’aide dans les rues, car cha­cun gar­de­ra sa dis­tance sociale, et la proxi­mi­té au lieu du sou­tien sera un risque. Peut-être que si vous enle­vez vos gants, vous pour­rez entrer dans la mai­son avec des mains non conta­mi­nées, mais rien ne garan­tit que pen­dant le pro­ces­sus d’en­lè­ve­ment vous ne serez pas conta­mi­né.

Lorsque la porte est enfin ouverte, la ques­tion se pose de savoir si les virus res­tent dans les sacs en plas­tique qui recouvrent les légumes ou dans les légumes eux-mêmes. Vous pou­vez enle­ver vos vête­ments et vos chaus­sures et les asper­ger de chlore, mais comme il n’é­tait pas pos­sible de les enle­ver sans les tou­cher, vos mains sont main­te­nant sûre­ment un foyer d’in­fec­tion qui conta­mi­ne­ra tout ce que vous tou­che­rez. Trois à cinq mille fois par jour, un être humain touche son visage ; vous n’êtes pas sûr si dans un geste de per­plexi­té vous avez tou­ché le front, la bouche, le nez ou les yeux.

Dans la cui­sine, vous pen­sez vous sou­ve­nir que le chlore était là mais pour entrer, vous devez tou­cher ou plu­tôt conta­mi­ner la porte, les éta­gères, la vais­selle elle-même et pour mani­pu­ler le vapo­ri­sa­teur, tou­chez-le avec les mains qui vont l’in­fec­ter. Sou­ve­nez-vous de vos pas : reve­nez sur eux pour sté­ri­li­ser cha­cune des empreintes, mais pour ce faire, vous devez cher­cher la bou­teille d’al­cool et ouvrir les pla­cards, les tiroirs et les boîtes en les impré­gnant de tous les agents patho­gènes qui vous sont tom­bés des­sus pen­dant la marche. Ce n’est qu’a­lors que vous vous dites que vous auriez dû cou­rir à la salle de bains d’a­bord, mais en ouvrant le robi­net du lava­bo, de la douche, vous les impré­gnez peut-être de virus et on ne sait pas si le savon vous décon­ta­mine ou le conta­mine.

Le miroir que vous regar­dez est peut être conta­mi­né parce qu’il reflète votre image, tout comme l’in­ter­rup­teur que vous avez appuyé pour aller vous regar­der. Vous devez vous sou­ve­nir de toutes les choses que vous avez tou­chées pour les puri­fier, mais en les tou­chant, vous ris­quez de les infec­ter à nou­veau. Tout ce que vous tou­chez pour décon­ta­mi­ner vous conta­mi­ne­ra à nou­veau, même la pous­sière qui tour­billonne pares­seu­se­ment dans l’air puant. Main­te­nant, il faut dés­in­fec­ter toute la mai­son avec du chlore mais il n’y en a pas assez et pour l’ob­te­nir, il faut remettre des chaus­settes, des chaus­sures, des pan­ta­lons, des che­mises, des cas­quettes, des gants, qui sont le point de mire de toutes les conta­mi­na­tions qui se pro­duisent dans le monde exté­rieur infec­té.

 

LE PLUS PUISSANT

Le plus puis­sant annonce des plans pour mettre fin au coro­na­vi­rus. D’une part, pour voler des fonds qu’il pour­rait avoir en dépôt dans n’im­porte quelle banque. Deux, l’in­ter­dic­tion de la nour­ri­ture et des four­ni­tures médi­cales. Troi­siè­me­ment, offrir une récom­pense de 15 mil­lions de dol­lars en cas de cap­ture ou de mort. Quatre, tous les citoyens doivent s’in­jec­ter du dés­in­fec­tant pour se dés­in­fec­ter l’in­té­rieur. Cinq, reti­rer les contri­bu­tions de l’Or­ga­ni­sa­tion mon­diale de la san­té et refu­ser toute demande de rem­bour­se­ment aux méde­cins et aux ambu­lan­ciers. Sixiè­me­ment, mobi­li­ser tous les cui­ras­sés, porte-avions, chas­seurs, bom­bar­diers, sous-marins et drones dans une manoeuvre de défi à tra­vers les Caraïbes pour tuer le virus de la peur. Son dis­cours se ter­mine par un éter­nue­ment reten­tis­sant. Il est immé­dia­te­ment hos­pi­ta­li­sé, mais dans un ser­vice psy­chia­trique.

 

LES hérons

Il semble que quel­qu’un en ait ame­né quelques-uns de l’es­tuaire de Cama­guán à la lagune du Parque del Este, mais après un cer­tain temps, ils s’en­vo­laient déjà pour cou­vrir de leurs ailes la sale­té de la ville. Ain­si, un petit ivrogne pou­vait se réveiller dans son cani­veau à Saba­na Grande et regar­der un héron qui bat­tait des ailes jus­qu’à ce qu’il fonde avec le ciel. Puis quelques arbres sur les berges en ciment du grand égout qu’est deve­nu la rivière Guaire appa­rurent cou­verts de plu­mage blanc et ce fut un plai­sir de les pho­to­gra­phier au pas­sage du bus. Puis les rigueurs du blo­cus ont tour­men­té les gla­neurs qui n’a­vaient plus de canettes de bière à ramas­ser et les ont pous­sés dans cet égout sans fin qu’é­tait autre­fois cette rivière qui tra­ver­sait Cara­cas. Là, ils se sont liés d’a­mi­tié avec les hérons, parce que la pau­vre­té arrose l’a­mour, bien que les gens qui ne sont pas bien conscients du fait que le ragoût de héron est la prin­ci­pale source de reve­nus des pauvres qui bar­botent dans le Guaire à la recherche d’on ne sait quoi dans ces eaux sales, capables de détruire n’im­porte quel tré­sor.

Par­fois, dans les four­rés dont les racines grimpent sur les berges en béton de la décharge, elles flottent avec les chif­fons des hérons des neiges que les hérons humains ont lavés ou mieux encore souillés dans les eaux abo­mi­nables. Ils y vivent ensemble, se dévo­rant mutuel­le­ment sans mau­vaise foi, comme les saules pleu­reurs que j’ai vus un jour à Béna­rès se bai­gner sur les marches qui mènent au Gange, une rivière qui emporte les cendres et par­fois les cadavres décom­po­sés de ceux qui se réin­car­ne­ront à jamais. Le seul fait que le culte incon­di­tion­nel de la mort qui anime jour et nuit les céré­mo­nies de Bara­na­si n’é­tin­celle pas chez les hérons.

Si quelque chose prouve que la vie résiste à tout, c’est bien la chasse silen­cieuse des hérons dans la rivière empoi­son­née de Guaire. Il est inutile d’en­quê­ter sur le secret de l’im­mu­ni­té dans les labo­ra­toires ou les cli­niques : les hérons qui bar­botent dans le Guaire sont invul­né­rables à toutes les bac­té­ries et virus qui ont été et seront pré­sents. Lors­qu’ils les voient arri­ver, les pan­dé­mies tremblent et les hérons s’é­teignent dans la honte. Ne crai­gnons pas que nos erreurs et nos fai­blesses mettent enfin fin à la vie sur la pla­nète. Quand tout se ter­mi­ne­ra sur la terre, quelques indi­gents au sou­rire éden­té et quelques hérons au plu­mage trom­peur s’é­cla­bous­se­ront encore dans le Guaire.

 

ET SI

Et si, avec la même éner­gie et la même effi­ca­ci­té que nous avons com­bat­tu le coro­na­vi­rus, nous avions éra­di­qué l’al­lo­ca­tion de dol­lars pré­fé­ren­tiels pour les impor­ta­tions fan­tômes et les entre­prises mal­lettes, la dol­la­ri­sa­tion avec laquelle les légi­ti­mistes du capi­tal achètent le pays, le back-chan­ne­ling avec des biens sub­ven­tion­nés, l’hy­per­in­fla­tion due à la com­pli­ci­té entre les hommes d’af­faires et les sites web étran­gers, la contre­bande d’ex­trac­tion, le para­mi­li­ta­risme…