Les oubliées du Maroc profond

par Hicham Hou­daï­fa

Hicham Hou­daï­fa : Dos de femme, dos de mulet
Les oubliées du Maroc pro­fond
En toutes lettres, Casa­blan­ca 2015, 112 pages, 13 euros

Tra­duc­tion et publi­ca­tion en espa­gnol > Lomo de mujer, lomo de mula

 

Masak­tach, la cam­pagne # me too maro­caine > #Masak­tach ou je ne me tai­rai plus est une cam­pagne maro­caine lan­cée sur face­book et twit­ter qui appelle les femmes à dénon­cer publi­que­ment leurs agres­seurs.

EN LIEN :

Une enquête qui vise à mettre en lumière l’image, le sta­tut et la place de la femme maro­caine dans un pays qui se veut moderne et démo­crate.

Bar­maids de Casa­blan­ca contraintes de som­brer dans l’alcoolisme, sai­son­nières exploi­tées pro­fes­sion­nel­le­ment et sexuel­le­ment, mineures « prê­tées » à des hommes contre quelques mil­liers d’euros, vic­times du mariage cou­tu­mier, jeunes femmes cap­tées par des réseaux de pros­ti­tu­tion dans les pays du Golfe… Avec les repor­tages de Dos de femme, dos de mulet, au titre emprun­té à une expres­sion de l’Atlas, le jour­na­liste Hicham Hou­daï­fa montre com­ment le laxisme des ins­ti­tu­tions, les contraintes fami­liales et le poids des tra­di­tions semblent se liguer pour infli­ger aux femmes des vio­lences et des injus­tices insup­por­tables.

Bien que révi­sée, puis pro­mul­guée en 2004, la mou­da­wa­na (code de la famille) est encore insuf­fi­sante, et les auto­ri­tés, au mini­mum pas­sives, appa­raissent comme les prin­ci­pales res­pon­sables d’une oppres­sion tenace. Celle-ci se nour­rit lar­ge­ment de l’abandon sco­laire pré­coce, notam­ment en milieu rural. De ce constat très dur émerge une lueur d’espoir : le tra­vail de four­mi des asso­cia­tions locales, auquel ce petit ouvrage rend, en creux, un hom­mage indis­pen­sable.

Emma­nuel Rion­dé / MD

Dans son ouvrage-enquête « Dos de femme, dos de mulet, les oubliées du Maroc pro­fond », des­ti­né, en pre­mier lieu, aux jour­na­listes enquê­teurs et bien sûr au grand public, nous décou­vrons un repor­tage sur le des­tin pénible des femmes maro­caines des régions rurales, du côté du Maroc qu’on nomme « inutile ».

Selon l’auteur, le choix de ces régions n’est pas ano­din ou dénué de sens. Dès l’introduction de son enquête, l’auteur pré­cise : « si je me suis concen­tré sur le milieu rural, en par­ti­cu­lier sur les régions mon­ta­gneuses de l’Atlas et sur les petites villes […], c’est parce que la fra­gi­li­té des femmes m’y a paru plus mar­quée, plus ter­rible qu’ailleurs…»En ce qui concerne le thème, Hicham Hou­daï­fa a décla­ré, sur les ondes d’une radio natio­nale, que « la thé­ma­tique de la femme en état de fra­gi­li­té m’a tou­jours ému et tou­ché […]. J’ai déjà tra­vaillé sur ces sujets bien avant et j’ai beau­coup voya­gé dans le Maroc pour recueillir ces témoi­gnages ».

Un des­tin de femmes, bri­sées et écra­sées face à la pré­ca­ri­té de leur ave­nir. Telle est l’image que nous livre l’enquête à tra­vers les pro­pos de ces femmes racon­tant leur quo­ti­dien dans le Maroc du 21e siècle. Vic­times invo­lon­taires d’une absence fla­grante de loi et de jus­tice équi­table, elles prennent leur sort en main, aus­si humi­liant soit-il, pour sub­ve­nir aux besoins de leurs familles. Depuis les ouvrières clan­des­tines de Mibla­den, jusqu’aux filles vic­times des réseaux de pros­ti­tu­tion dans les pays du Golfe, cette enquête regorge d’exemples d’une digni­té avi­lie. Non seule­ment ces femmes subissent l’inégalité des chances, le manque d’une légis­la­tion effi­cace, mais elles sont éga­le­ment vic­times d’un pas­sé dou­lou­reux. Anal­pha­bé­tisme et taux de mor­ta­li­té éle­vé, tel est le cadre où vivent nos com­pa­triotes.

Le livre dévoile aus­si un fléau qui ronge notre pays dans ses atouts les plus pri­mor­diaux. Le mariage des mineures, encore en vigueur en dépit de l’instauration de la nou­velle Mou­da­wa­na. En effet, les jeunes filles, faute de sco­la­ri­té et en l’absence d’infrastructures, sont livrées, dans la fleur de leur âge, à des bour­reaux sexuels, pour de l’argent ou pour une bouche de moins. Para­doxa­le­ment, ces contrats de mariage se passent avec l’accord des familles, du cheikh et du moqa­dem, cen­sés être les repré­sen­tants de la loi. Ajou­tons à cela, le mariage par « la Fati­ha », plon­geant toute une pro­gé­ni­ture dans l’illégalité. Aucune pos­si­bi­li­té d’accéder à la sco­la­ri­té, aux soins sani­taires. Pire, pas d’état civil et donc pas de papier jus­ti­fiant son exis­tence.

L’exploitation ne s’arrête pas uni­que­ment à ce stade. Nous per­ce­vons dans le récit des tra­vailleuses jour­na­lières de la région de Ber­kane une dou­leur immense. En plus des heures inter­mi­nables de tra­vail pour des paco­tilles, elles doivent se plier aux viols et dési­rs per­vers des employeurs. Si elles tombent enceintes, aucune issue ne s’offre à elles, car même les auto­ri­tés sont de mèche avec les riches pro­prié­taires qui agissent en toute impu­ni­té. Par la force des choses, elles deviennent, au bout du compte, des pros­ti­tuées. Même la capi­tale éco­no­mique du pays, germe en elle des femmes cour­bant l’échine face à un des­tin sans loi ni droit. Dans une autre par­tie de l’enquête, l’auteur pointe du doigt le code pénal avec les dis­cours des « ser­veuses de bar » qui finissent pros­ti­tuées elles aus­si. Quand elles essayent de por­ter plainte ou de ré- cla­mer une res­ti­tu­tion de droit, suite à un viol col­lec­tif ou une mal­trai­tance, c’est elles que l’on met der­rière les bar­reaux. Et Hicham Hou­daï­fa de le sou­li­gner clai­re­ment : « Le code pénal, dans sa ver­sion actuelle, est éga­le­ment pro­blé­ma­tique […]. Ce code qui nous régit encore a été rédi­gé dans une logique qui vise plus à pro­té­ger la mora­li­té publique que les droits humains et la digni­té de toutes et de tous ».

Par Saad Ben­chli­kha /MD

Quelques éléments choisis subjectivement.

La recherche de cris­taux, le plomb et la vana­di­nite, les ouvrières clan­des­tines à la mine, l’histoire aus­si de la Socié­té minière et métal­lur­gique Penar­roya et de la sili­cose…

La répres­sion en mars 1973 dans le Moyen Atlas, « Du 3 au 8 mars 1973, l’armée inves­tit les douars et sou­met la popu­la­tion à tous types d’exactions : vio­lences, tor­ture, viols, assas­si­nats et empri­son­ne­ments arbi­traires », l’isolement et le manque d’infrastructures, la per­pé­tua­tion du mariage ‘orfi, « des filles de onze, douze ou treize ans sont encore mariées « à la fati­ha », sans aucun acte écrit »…

Ber­kane, le froid et la double cou­ver­ture des corps, la pré­ca­ri­té des ouvrier·es ren­for­cée par le fait qu’elles et ils viennent en majo­ri­té d’ailleurs, la clé­men­tine, les tra­vailleuses et les tra­vailleurs jour­na­liers, le non res­pect du droit du tra­vail, les insultes et les vio­lences – dont les vio­lences sexuelles et les viols – subies par des femmes, le droit de cuis­sage, le silence, la « double exploi­ta­tion, pro­fes­sion­nelle et sexuelle »…

Kalaat Sragh­na, un fort taux d’analphabétisme et l’absence de véri­table poli­tique sco­laire, le mariage des mineures et les contrats signés (comme une vente d’esclave), l’article 20 de la Mou­da­wa­na et l’autorisation de mariage avant « la capa­ci­té matri­mo­niale »…

Atlas, les sans-papiers, le mariage cou­tu­mier, « Dans les douars recu­lés, le mariage cou­tu­mier, contrat moral entre le père de la fian­cée et le pré­ten­dant, a des consé­quences catas­tro­phiques sur les familles, essen­tiel­le­ment sur les femmes et les enfants », le dos de femme et le dos de mulet, l’absence d’acte de mariage, les répu­dia­tions, « dos de femme, dos de mulet », l’absence de droits pour les femmes aban­don­nées, la non-ins­crip­tion à l’état civil d’enfants…

Casa­blan­ca, « des mil­liers de femmes gagnent leur vie en tra­vaillant comme bar­maids, entraî­neuses ou ser­veuses », les hommes boivent et se font ser­vir par des femmes, les entrai­neuses payées à la cap­sule, les mères céli­ba­taires reje­tées par leurs familles, la men­di­ci­té et la pros­ti­tu­tion…

Je sou­ligne le cha­pitre sur les vio­lences envers les femmes, l’indifférence des pou­voirs publics, le tra­vail de cer­taines asso­cia­tions, l’annulation récente de l’article du code pénal qui « auto­ri­sait le vio­leur à se marier avec sa vic­time », les preuves (témoins ocu­laires) à faire recon­naître par les femmes, les tests ADN qui ne peuvent être deman­dés que par les hommes, les récon­ci­lia­tions recher­chées entre la vic­time et son bour­reau, la pré­ca­ri­té et les vio­lences éco­no­miques

Les postes de tra­vail pro­mis, la confis­ca­tion des pas­se­ports et la pros­ti­tu­tion, les réseaux au Maroc et la traite des femmes dans le Golfe, les bor­dels et les clients for­tu­nés, les esclaves sexuelles « à Dubaï, Doha, Mana­ma ou Koweït City », le sys­tème de kafa­la et les clauses abu­sives de droit, les arrivant·es, l’exploitation sexuelle trai­tée comme un crime et un délit « contre l’ordre des familles et la mora­li­té publique » et non contre les vic­times…

Et celles et ceux qui résistent…

Hicham Hou­daï­fa : Dos de femme, dos de mulet Les oubliées du Maroc pro­fond En toutes lettres, Casa­blan­ca 2015, 112 pages, 13 euros

Les invisibles et les oubliées

Som­maire :

1.- Les ouvrières clan­des­tines de Mibla­den

2.- Les tor­tu­rées de Ksar Soun­tate

3.- La double peine des femmes Nin­ja de Ber­kane

4.- Les femmes prê­tées de Kalaat Sragh­na

5.- Les sans-papiers de l’Atlas

6.- Les bar­met­tate de Casa­blan­ca

7.- Vio­lences envers les femmes : tour d’horizon

8.- Vic­times de la traite dans le Golfe

Didier Epsz­ta­jn / Entre­les­li­gne­sEn­tre­les­mots