Lettre à L’âne Fadi

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J'espérais que vous ne souhaitiez pas voir au théâtre ce qui se fait de plus triste et misérable à la télévision.

fadila-laanan-11-reporters.jpgMadame la ministre de la culture,

Il y a peu vous reven­di­quiez “une culture pour tous, une culture plus popu­laire”.

Il m’é­tait dif­fi­cile d’i­ma­gi­ner ce que vous enten­diez par là au vue du niveau si popu­liste des pro­grammes de télé­vi­sion, et au spec­tacle de sons et lumières qui pro­li­fèrent un peu par­tout.

J’ai refu­sé de croire que vous espé­riez réel­le­ment que cela soit, au théâtre.
Car le théâtre a déjà cette mis­sion d’être popu­laire dès lors qu’il s’a­dresse à un public vivant, libre de ces choix, avec la pos­si­bi­li­té grâce au CPAS
d’y aller pour 1,27 euros.

Je ne com­pre­nais pas trop où vous vou­liez en venir.

J’es­pé­rais que vous ne sou­hai­tiez pas voir au théâtre ce qui se fait de plus triste et misé­rable à la télé­vi­sion.

Et encore moins que vous sou­hai­tiez que cet art dis­pa­raisse du champs cultu­rel Fran­co­phone.

Aujourd’­hui je viens en col­la­bo­ra­tion avec ma soeur de créer un spec­tacle qui a comme thé­ma­tique “la rup­ture au sein de la famille nucléaire”. Phé­no­mène socio­lo­gi­que­ment géné­ra­tion­nel et abso­lu­ment contem­po­rain.
Nous avons vou­lu prendre la parole et par­ler de cette étape dou­lou­reuse dans la vie d’une famille en la subli­mant, et je dois dire aus­si avec le désir d’en par­ler enfin de façon moins misé­ra­bi­liste que pou­vait nous offrir Feu Mon­sieur Dela­rue sur TF1.

Loin de nous le désir de faire du théâtre “social”, mais il n’en reste pas moins que se dégage mal­gré ce par­ti pris, des émo­tions, du rêve, une his­toire qui se raconte dans un dis­po­si­tif somme toute très clas­sique, voir diver­tis­sant. Ici rien d’é­li­tiste si ce n’est de don­ner au spec­ta­teur une his­toire à entendre, de l’in­vi­ter à réflé­chir, se ques­tion­ner sur le monde qui l’en­toure, sur les étapes qu’il peut par­fois vivre. le théâtre est un endroit cathar­tique et cela a tou­jours été depuis la Grèce antique.

Ce que je veux dire sim­ple­ment c’est que le théâtre reste un lieu qui offre une richesse infi­nie d’ex­pres­sions artis­tiques, qui éveille nos consciences, qui nous parle du monde qui nous entoure, de nous, des autres, de ce qui nous tra­verse, par l’in­ter­mé­diaire de la fable. Sans pour autant devoir être popu­liste. C’est essen­tiel.

Ce spec­tacle a atti­ré un public très hété­ro­clite, allant des asso­cia­tions de mères céli­ba­taires à un public lamb­da, aux artistes de la scène en pas­sant par des pro­gram­ma­teurs des centres cultu­rels Belges, des direc­teurs de théâtre Belges, de France et de Suisse.
La salle était pleine tous les soirs.

Sans l’aide du CAPT, de 30.000 euros, et de nos copro­duc­teurs Le théâtre de la Bal­sa­mine et de L’Ancre, 30.000 euros ce spec­tacle n’au­rait jamais pu voir le jour.

Nous avons pu créer 22 emplois. Tous n’ont pas pu être payé cor­rec­te­ment croyez moi. Et ce n’est abso­lu­ment pas nor­mal.

La créa­tion d’un spec­tacle prend en moyenne, pour sa concep­tion, en post pro­duc­tion, deux à trois ans.

Juste pour que vous vous fas­siez une idée des condi­tions maté­rielles qui sont à notre dis­po­si­tion en 2012.
Nous por­teuses du pro­jet avons reçu l’é­qui­valent d’un mois de salaire en tout et pour tout pour ces trois années de tra­vail alors que nous signons l’é­cri­ture, la mise en scène, les cos­tumes, la direc­tion d’ac­teur et la scé­no­gra­phie, (ce qui au moins réduit le nombre de per­sonnes à payer ! aha­hah!).

Nous sommes des artistes : ” Per­sonne qui pro­duit des œuvres sus­ci­tant une émo­tion ou un sen­ti­ment et invi­tant à la réflexion.”

Nous croyons en cette mis­sion et nous y met­tons toute notre fer­veur.

Mais il y a des limites au roman­tisme.

Anéan­tir la créa­tion artis­tique revient à affai­blir les esprits et par exten­sion affai­blir une socié­té.

Vous n’a­vez pas été man­da­té par le peuple pour l’af­fai­blir.

J’ai­me­rais savoir ce que cela vous évoque, sin­cè­re­ment.

Ima­gi­nez que vous tuiez la créa­tion en Bel­gique Fran­co­phone. Com­ment allez vous jus­ti­fiez votre poste, si sous pré­texte de chan­ge­ment vous déman­te­lez toute la culture Fran­co­phone ?

C’est votre poste qui sera déman­te­lé, n’y avez vous pas pen­sé ?

Les Alle­mands aug­mentent leur bud­get de la culture, mais vous vous le rédui­sez à son stricte mini­mum. Qui n’é­tait déjà pas à la mesure d’as­su­rer des paies décentes aux pro­fes­sion­nels de ce sec­teur.

Com­ment pou­vez vous jus­ti­fier cela ?

Avez vous déjà ima­gi­né être payé 36 euros pas mois pour tra­vailler sur un pro­jet ? Parce que lors­qu’on touche 1300 euros pour trois ans de tra­vail sur un pro­jet c’est 36 euros par mois que l’on touche en salaire net.

Heu­reu­se­ment qu’on a d’autres pro­jets qui sont sou­te­nus par le CAPT pour s’en sor­tir. Et l’O­nem qui se dur­cit aus­si.

Plu­tôt que de reti­rer 45% au CAPT, il fau­drait les rajou­ter !

La télé­vi­sion est un média qui a toute sa place dans notre socié­té dans une cer­taine mesure, à mon avis aujourd’­hui de moins en moins si ce n’est pour endor­mir les esprits et les sens. Si vous êtes inté­res­sée par les effets de la télé­vi­sion et son carac­tère alié­nant je vous invite à navi­guer sur le site de Ber­nard Stei­gler Ars Indus­tria­lis asso­cia­tion inter­na­tio­nale pour une poli­tique indus­trielle des tech­no­lo­gies de l’es­prit : http://www.arsindustrialis.org/.

Vous déci­dez aujourd’­hui de faire fi du spec­tacle vivant.
Vous déci­dez de construire, pour les enfants à venir, une socié­té mori­bonde de télé­spec­ta­teurs iso­lés qui auront tous l’es­poir d’être des stars mais quel sera leur décep­tion quand ils se retrou­ve­ront avec des salaires si modestes, sans le sou pour s’a­che­ter une robe Chan­nel ? Ils se sui­ci­de­ront parce que le rêve qu’on leur a ven­du n’é­tait qu’un rêve cynique ? Parce que comme en Espagne ils ne pour­ront pas payer leur loyer les” pauvres”? On ne devient pas star à tout bout de champ. Il y en a un pour mille qui émerge, que feront les mille autres ?

Ils man­ge­ront des chips et boi­ront du coca jus­qu’à ne plus pou­voir bou­ger ?

N’y a t‑il pas autre chose à leur offrir ?

Cette socié­té que vous construi­sez est vouée à perte.

Les artistes ont tou­jours créé coûte que coûte, vous pro­fi­tez de cette idée pour nous appau­vrir nous “Van­go­gui­ser”.

Et vous irez pleu­rer sur nos tombes ?

Tris­te­ment,

Méla­nie Rul­lier

Méla­nie Rul­lier est met­teur en scène et comé­dienne.

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