Tant que la police frappe et tue, fuir est un droit

Par Gen Ueda / VICE

Sans sur­prise, comme lors de chaque évé­ne­ment dra­ma­tique, le coro­na­vi­rus et le confi­ne­ment qu’il implique font res­sor­tir les aspects les plus pouilleux de la socié­té.

Qui nous protège de la police ?

On peut citer vite fait les per­sonnes qui ne res­pectent pas les mesures, celles qui les balancent, les entre­prises des sec­teurs non-essen­tiels qui font pres­sion pour reprendre leur acti­vi­té fis­sa, les gens qui applau­dissent au bal­con alors qu’ils vote­ront à nou­veau pour les mêmes qui coupent dans le bud­get des soins de san­té ou encore les jour­na­listes qui se croient au-des­sus en poin­tant du doigt ce beau monde.

Au-delà de cette concen­tra­tion de bad vibes, la police s’est dis­tin­guée en tutoyant les cimes de l’affreux ce 10 avril der­nier en tuant un jeune Bruxel­lois de 19 ans. Au volant de son scoot, Adil a été per­cu­té par un com­bi de police arri­vant en sens inverse. Alors qu’on savait encore peu de choses si ce n’est qu’il fuyait un contrôle, s’est déver­sée une vague boueuse de paroles sous la forme d’une pseu­do-théo­rie notoire sou­li­gnant la bêtise d’Adil à ne pas s’y être sou­mis : « On ne fuit pas quand on n’a rien à se repro­cher ». Fuir n’a effec­ti­ve­ment sans doute jamais été une option envi­sa­geable pour cel­leux n’ayant croi­sé la police qu’à la bro­cante du quar­tier ou au comi­co pour contes­ter une contra­ven­tion qui passe mal. Mais ce type d’interprétation semble igno­rer bien naï­ve­ment que face à la police (et au confi­ne­ment aus­si d’ailleurs), l’égalité n’existe pas ; et que quand la police dis­cri­mine les mino­ri­tés, inti­mide, menace, frappe ou tue, fuir devient un droit légi­time.

Dès lors, la ques­tion n’est pas de savoir si un jeune issu des mino­ri­tés qui fuit a des choses à se repro­cher ou non, mais plu­tôt pour­quoi il a peur.

L’historique obscur des contrôles de police

Vio­lences poli­cières dans les Marolles, le 19 avril 2020.

Dimanche der­nier, un contrôle mus­clé dans les Marolles a ravi­vé les ten­sions et les inter­ro­ga­tions, non sans rap­pe­ler ceux plus vio­lents arri­vés en France depuis le début du confi­ne­ment : on a pu voir des scènes d’angoisse un peu par­tout en ban­lieue pari­sienne ou encore à Béziers où un homme est mort au com­mis­sa­riat après son inter­pel­la­tion pour non res­pect du confi­ne­ment. Nul ne pour­rait jurer que ces évé­ne­ments n’ont pas réson­né dans la tête d’A­dil à un moment ou un autre ; de même que la mort de Bou­na et Zied, ou celle de Malik Ous­se­kine, ou celle de Semi­ra Ada­mu.

Adil est le der­nier cas sévère d’une série de fuites au dénoue­ment dra­ma­tique. Selon un jour­na­liste du Mor­gen, le véhi­cule de police l’ayant per­cu­té serait sor­ti de sa bande en dépas­sant la ligne cen­trale d’environ 70 cm afin de pou­voir le tou­cher, fait qui n’apparaît pas dans le rap­port d’accident de la police. Il n’y aurait eu aucune trace de frei­nage non plus.

Les faits étaient sem­bla­ble­ment troubles quand, en août 2019, Meh­di (17 ans) trou­vait la mort dans des cir­cons­tances simi­laires. Lui aus­si jeune Bruxel­lois d’origine magh­ré­bine, il est per­cu­té par une voi­ture de la bri­gade anti-agres­sion alors qu’il fuyait un contrôle près de la Gare Cen­trale. Le véhi­cule rou­lait sirènes éteintes, vers un lieu d’interpellation, sans lien avec Meh­di. L’enquête est tou­jours en cours alors qu’on craint déjà tout autant de ne jamais connaître la véri­té que d’assister à un non-lieu.

C’était notam­ment le cas en février 2014 quand la police bruxel­loise a annon­cé la mort de Sou­laï­mane (15 ans) à la sta­tion de métro Osse­ghem. L’adolescent se serait sui­ci­dé à la suite d’un contrôle de police bru­tal, ce que contestent dans la fou­lée des témoins. Pour­tant, en novembre 2015, la chambre du conseil pro­nonce un non-lieu et laisse le flou à jamais sur cette affaire.

Dans un autre contexte, quand Maw­da (2 ans) meurt d’un tir poli­cier lors d’une course-pour­suite avec des migrant·es en mai 2018, des doutes sont vite sou­le­vés quant à la ver­sion don­née par les poli­ciers impli­qués. On leur reproche alors d’avoir dis­si­mu­lé la véri­té en ten­tant de faire croire que la fillette avait été tuée par les migrant·es elleux-mêmes. Une vive polé­mique s’en suit et une large contre-enquête de Paris Match révèle de nom­breuses zones d’ombres qui remettent en ques­tion les efforts four­nis pour jus­ti­fier cette inter­ven­tion plu­tôt que pour faire lumière sur l’affaire.

Les actes impé­tueux de la police n’ont désor­mais d’égal que la répu­ta­tion qu’on leur colle. Elle est deve­nue, pour les mino­ri­tés en tout cas, syno­nyme d’abus de pou­voir, d’in­ti­mi­da­tion, de rap­ports de force décom­plexés, de racisme, et l’impunité des auteur·es ren­force un sen­ti­ment anta­go­niste déjà fort pré­sent. La per­cep­tion de la police-menace et de ses com­por­te­ments déviants a dan­ge­reu­se­ment glis­sé vers un sen­ti­ment d’insécurité et s’est natu­rel­le­ment ins­tal­lée l’idée que puisqu’une bavure, un doigt tor­du ou un coup de matraque peut si vite arri­ver, la fuite devient la réponse la plus spon­ta­née au poten­tiel dan­ger.

Profilage ethnique, inégalités et privilèges de classe

Le déno­mi­na­teur com­mun de ces récentes bavures reste la vio­lence envers les mino­ri­tés ; aux­quelles les per­sonnes les moins com­pré­hen­sives quant aux gestes de fuite n’appartient d’ailleurs majo­ri­tai­re­ment pas. En 2005, la Com­mis­sion euro­péenne contre le racisme et l’intolérance dépose un rap­port repris par Amnes­ty Inter­na­tio­nal dans laquelle elle constate en France « la per­sis­tance de plaintes rela­tives aux mau­vais trai­te­ments de la part de repré­sen­tants de la loi à l’encontre de membres de groupes mino­ri­taires ».

C’est encore Amnes­ty Inter­na­tio­nal qui, en 2018, publie un rap­port sur le pro­fi­lage eth­nique et la police belge qui s’ouvre par une fort élo­quente cita­tion d’un ins­pec­teur de police : « Je fais du pro­fi­lage eth­nique, c’est vrai, mais je ne vois pas com­ment je pour­rais faire mon tra­vail autre­ment. Sans dis­cri­mi­ner, nous ne pour­rions jamais arrê­ter per­sonne. » Dans la cha­pitre « Les rai­sons d’un contrôle », un autre ins­pec­teur est cité : « À la fin, ils courent, ils ont l’habitude d’être contrô­lés pour rien, ils en ont marre… Ima­gi­nez-vous que vous ne pou­vez pas bou­ger sans qu’on vous demande votre carte d’identité. » La répé­ti­tion des contrôles dans cer­tains quar­tiers les vide de leur sens, et en fait des armes sour­noises de har­cè­le­ment envers les mino­ri­tés. À l’époque des atten­tats à Zaven­tem, le Plan Canal « contre la radi­ca­li­sa­tion » avait ren­for­cé, à tra­vers des soup­çons envers les jeunes d’origine magh­ré­bine, un sen­ti­ment d’exclusion déjà fort pré­sent.

Rafles au parc Maxi­mi­lien à Bruxelles.

Concer­nant les migrant·es, qui occupent visi­ble­ment les der­niers maillons de notre socié­té, Méde­cins du Monde a publié un rap­port poin­tant le fait qu’un·e migrant·e sur quatre était confronté·e à des vio­lences poli­cières en Bel­gique ; ce qui n’est pas sans rap­pe­ler les fameuses rafles du parc Maxi­mi­lien.

Ces inéga­li­tés, le confi­ne­ment les révèlent encore un peu plus. On ne s’enferme pas pareil à Ander­lecht qu’à Auder­ghem, tout comme le mon­tant de l’amende n’est pas pareil pour tou·tes. Sans oublier que là où cette situa­tion sou­lève le plus les inéga­li­tés, c’est qu’une par­tie impor­tante de la classe popu­laire qui est contrainte de conti­nuer à aller tra­vailler mal­gré l’état d’urgence fait par­tie des mêmes mino­ri­tés eth­niques que cible la police, comme l’a notam­ment illus­tré la vio­lente arres­ta­tion à Paris de Sofiane, agent logis­tique chez Ama­zon.

Sans consi­dé­rer ces pra­tiques pré­ju­di­ciables de la police, les dif­fé­rences de classes et de pri­vi­lège — en plus des récentes bavures ou acci­dents jamais réso­lus — on ne pour­ra pas com­prendre toutes les rai­sons qui poussent à fuir, innocent·e ou pas.

Qui nous protège de la police ?

Quand elle tue un ado­les­cent pen­dant qu’une autre uni­té danse sur « Sum­mer Jam », la police donne vrai­ment l’impression de ne pas savoir com­ment agir. Sans devoir prendre beau­coup de recul, on se demande quand même quel inté­rêt il y a à lan­cer deux com­bis aux trousses d’un mec qui bafoue des règles de confi­ne­ment. Pour­quoi per­sé­vé­rer dans une course-pour­suite dès lors que le risque qu’elle repré­sente sur­passe l’in­té­rêt qu’elle est cen­sée pro­té­ger ? La police est-elle vrai­ment assez orga­ni­sée et for­mée pour faire sa loi ?

À Bruxelles, c’est la figure contro­ver­sée du com­mis­saire bruxel­lois Van­ders­mis­sen qui donne une cer­taine impres­sion de n’importe quoi et de perte de contrôle, notam­ment quand on le voit galo­per dans tous les sens lors des manifs syn­di­cales, essayant de cho­per l’un·e ou l’autre proie avant de se faire assom­mer KO. Plus récem­ment, lors de la manif pour le cli­mat menée par Extinc­tion Rebel­lion, Oli­vier Slosse, le porte-parole de la police de Bruxelles-Capi­ta­le/Ixelles, avait recon­nu que « l’usage de spray lacry­mo­gène qui n’était clai­re­ment pas conforme aux direc­tives ».

Poli­cier avec un badge du Puni­sher (Mar­vel) sur un mar­ché de Molen­beek.

On pense aus­si à ce poli­cier Bruxel­lois qui s’est vu rece­voir l’ordre d’enlever de son gilet par-balles le badge à l’effigie du Puni­sher, le héros Mar­vel qui incarne l’esprit de ven­geance et de jus­tice per­son­nelle — soit un tueur sym­bole d’un cer­tain échec du sys­tème judi­ciaire. Cet emblème, déjà aper­çu sur la matraque d’un CRS fran­çais, n’est pas sans rap­pe­ler « Kevin le croi­sé » et nous fait aus­si remar­quer que toutes sortes de moti­va­tions peuvent pous­ser à rejoindre les rangs des forces de l’ordre. Ces faits, sans vic­time directe, mènent aus­si à pla­cer, iden­ti­tai­re­ment, la police comme notre oppo­sée.

En paral­lèle aux pra­tiques contes­tables de la police, alors que les révoltes se mul­ti­plient, nos droits com­mencent aus­si à poser ques­tion. Par exemple, le droit à la liber­té de mani­fes­ter n’est pas tota­le­ment libre. Une auto­ri­sa­tion doit être dépo­sée 10 jours à l’avance ; ce qui empêche notam­ment toute manif paci­fique spon­ta­née, mais qui donne aus­si à la police davan­tage de marge pour ver­ba­li­ser plus faci­le­ment des manifestant·es non-violent·es. Ce n’est pas le seul fon­da­men­tal négli­gé : selon la loi, pour pré­ve­nir tout abus, les policier·es en ser­vice doivent pou­voir être identifié·es avec, au moins, un numé­ro de matri­cule ; détail sou­vent négli­gé en manif ou en dehors.

En mars, la Ligue des droits humains a lan­cé Police Watch, un site qui a pour but d’informer les citoyen·nes sur leurs droits face aux vio­lences poli­cières. Des témoi­gnages peuvent y être dépo­sés. On y apprend aus­si que fil­mer la police est légal ; ce qui peut sau­ver alors que beau­coup de plaintes n’aboutissent pas, faute de preuves car les policier·es témoignent rare­ment contre leurs col­lègues. Le site ren­seigne aus­si sur les réflexes à adop­ter en cas de bles­sures ou si l’on veut por­ter plainte contre un·e policier·e en cas d’abus.

Enfin, en ces temps de confi­ne­ment, des drones de la police sur­volent les lieux publics et il devient légi­time de se poser des ques­tions quant au res­pect de la vie pri­vée. Tous nos droits rela­tifs au confi­ne­ment sont dis­po­nibles sur le por­tail du droit belge.

Violence pour tou·tes

Les der­nières manifs ont mon­tré que les esprits hos­tiles à la figure poli­cière ne sont plus seule­ment les têtes rebelles ayant gran­di sur la B.O. de « La Haine » ou avec les Béru­riers noirs en pré­ser­vant leurs relents d’opposition. Les men­ta­li­tés changent et la lutte contre les vio­lences poli­cières se fait plus large ; tou­jours plus de gens s’unissent au sein de com­bats divers et des mino­ri­tés his­to­ri­que­ment moins oppres­sées que celles eth­niques se font tou­jours plus visibles. Les acti­vismes de tous bords se déploient à mesure qu’un pan plus large de la popu­la­tion s’organise contre les vio­lences poli­cières.

En France, l’arrivée des baqueux lors des manifs des gilets jaunes et le retour des vol­ti­geurs sous l’ap­pel­la­tion des Bri­gades de répres­sion de l’action vio­lente moto­ri­sées (BRAV‑M) ont entraî­né des com­por­te­ments exces­sifs autre­fois réser­vés aux habitant·es des quar­tiers popu­laires et a révé­lé pas mal de choses sur la ques­tion de la vio­lence poli­cière à un public qui en était encore rela­ti­ve­ment pro­té­gé.

Rien que ces der­niers mois en Bel­gique, les militant·es pour les droits des femmes, les gilets jaunes, les militant·es LGBTQ+, les anti­fas­cistes, les hébergeur·ses de migrant·es, les anti­ca­pi­ta­listes, les militant·es pour le cli­mat de tous âges, entre autres, ont éga­le­ment pu goû­ter les joies des vio­lences poli­cières. Dès lors, l’opinion publique, jusque dans les classes moyennes, prend de plus en plus conscience des vio­lences sys­té­miques de cette police que les quar­tiers popu­laires connaissent depuis long­temps, à Ander­lecht, Molen­beek ou ailleurs.

L’objet ici n’est pas de savoir qui sont les « bon·nes flics » ou pour­quoi iels agissent comme tel mais, bien enten­du, on ne peut poin­ter du doigt la police sans remettre en ques­tion l’instance qui lui donne des ordres. En réa­li­té, le terme « main­tien de l’ordre » n’évoque-t-il pas plu­tôt un ordre social et poli­tique à pré­ser­ver, une forme de domi­na­tion sur les mino­ri­tés que l’institution poli­cière pro­tège, à défaut de pro­té­ger le peuple ? Et en tant que ser­vile chienne de garde de cet ordre, la police ne pour­ra jamais être du côté des mino­ri­tés, ain­si que des men­ta­li­tés anti­ra­cistes, anti­pa­triar­cales, anti­ca­pi­ta­listes, entre autres. Elle res­te­ra la repré­sen­tante de la vio­lence d’Etat. Dès lors, il serait peut-être légi­time de se deman­der si les vio­lences poli­cières ne devraient pas plu­tôt être consi­dé­rées comme des crimes sys­té­miques.