Fidel Castro, un panafricaniste fidèle à l’Afrique

Par Diogène Henda Senny / umoja

Expo : Revolution Rap, une histoire africaine ?

16.01 > 28.02 2020
10h - 19h KVS

Dio­gène Hen­da Sen­ny est Pré­sident pour le Bureau Poli­tique Pro­vi­soire de la Ligue Pan­afri­caine – umo­ja

Lire l’ar­ticle de BRUNO JAFFRÉ > Cuba-Bur­ki­na, des liens encore mécon­nus

EN LIEN :

Com­mu­ni­qué de la Ligue Pan­afri­caine — Umo­ja

Cas­tro, un pan­afri­ca­niste fidèle à l’Afrique

Fidel Cas­tro : Le sang afri­cain coule dans nos veines

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En 1965, Amil­car Cabral, lea­der révo­lu­tion­naire du Par­ti afri­cain pour l’indépendance de la Gui­née Bis­sau et du Cap-Vert (PAIGCV), reçut une aide mili­taire de Cuba pour ses gué­rille­ros dans leur lutte contre le colo­nia­lisme por­tu­gais. Dès 1966, suite à la Confé­rence tri­con­ti­nen­tale qui eut lieu à Cuba et qui réunit les mou­ve­ments révo­lu­tion­naires du Tiers-monde, La Havane dépê­cha plu­sieurs dizaines d’instructeurs, de tech­ni­ciens et de méde­cins auprès de la gué­rilla du PAIGCV, afin de for­mer et de soi­gner les com­bat­tants gui­néens. La guerre d’usure lan­cée par Cabral contre l’occupation por­tu­gaise déclen­cha la Révo­lu­tion des Œillets en avril 1974 contre la dic­ta­ture de Sala­zar, orches­trée par d’anciens capi­taines ayant ser­vi en Gui­née Bis­sau. Elle son­na le glas de la pré­sence colo­niale du Por­tu­gal en Afrique, contri­buant ain­si à l’indépendance de la Gui­née Bis­sau en 1974, ouvrant la voie à la libé­ra­tion du Mozam­bique et de l’Angola.

En ren­ver­sant le dic­ta­teur pro-amé­ri­cain Batis­ta en jan­vier 1959, Cas­tro a réa­li­sé la seconde révo­lu­tion cari­béenne de l’histoire après celle menée entre 1791 et 1804 par Tous­saint Lou­ver­ture et Jean-Jacques Des­sa­lines en Haï­ti, terre de nais­sance du pan­afri­ca­nisme. En l’espace de deux ans, Cas­tro modi­fie radi­ca­le­ment les struc­tures éco­no­miques, sociales et poli­tiques d’une île néo­co­lo­ni­sée par le capi­ta­lisme amé­ri­cain. En sep­tembre 1960, après avoir ren­con­tré Mal­colm X, Kwame Nkru­mah ou Gamal Abdel Nas­ser à New York, il devient – et res­te­ra jusqu’à sa mort – une cible à abattre pour l’impérialisme amé­ri­cain.

Ori­gi­naire d’une île où les Afri­cains ont tou­jours joué un rôle cen­tral dans les luttes, Cas­tro décide d’apporter un sou­tien poli­tique et mili­taire indé­fec­tible à la libé­ra­tion de l’Afrique du colo­nia­lisme, de l’impérialisme et du racisme, de l’Algérie à l’Afrique du Sud en pas­sant par le Congo, de la Gui­née à la Tan­za­nie en pas­sant par l’Ethiopie.

Invi­té d’honneur de la Confé­rence de la Tri­con­ti­nen­tale orga­ni­sée à La Havane en jan­vier 1966, le lea­der bis­sau-gui­néen Amil­car Cabral pré­ci­sa les moda­li­tés d’une soli­da­ri­té fon­dée sur la for­ma­tion mili­taire, scien­ti­fique et sociale, dans laquelle les Cubains devaient poli­ti­que­ment res­ter au ser­vice des com­bat­tants et des peuples afri­cains. Le res­pect de l’engagement à tou­jours pro­té­ger la sou­ve­rai­ne­té afri­caine per­met d’inscrire Fidel Cas­tro dans le groupe des lea­ders ayant une conscience et une vision géos­tra­té­gique pan­afri­ca­niste.

C’est en appre­nant l’entrée de troupes sud-afri­caines impé­ria­listes en Ango­la que Fidel Cas­tro décide, en novembre 1975, de lan­cer l’Opération Car­lo­ta, du nom d’une Afri­caine morte après avoir lan­cé une révolte anti-escla­va­giste à Cuba en 1843. Près de qua­rante mille sol­dats cubains envoyés en quelques semaines per­mettent au Mou­ve­ment Popu­laire pour la Libé­ra­tion de l’Angola (MPLA) d’entrer à Luan­da et de pro­cla­mer l’indépendance du pays. A l’issue d’une guerre sans mer­ci, la vic­toire du MPLA et des Cubains contre les troupes de l’UNITA et de l’Afrique du Sud à Cui­to Cua­na­vale en jan­vier 1988 consti­tue un tour­nant déci­sif en impo­sant un rap­port de force pour obte­nir l’indépendance de la Nami­bie et la fin du régime d’apartheid.

Entre temps, Fidel Cas­tro a accueilli des com­bat­tants de la libé­ra­tion tra­qués par les Etats-Unis comme la résis­tante afro-amé­ri­caine Assa­ta Sha­kur. Diri­geant le Mou­ve­ment des Non-Ali­gnés, Cuba a sou­te­nu tous les groupes socia­listes et révo­lu­tion­naires des Amé­riques et de la Caraïbe, en par­ti­cu­lier à l’île de la Gre­nade qui connaît une période révo­lu­tion­naire (1979 – 1983) inter­rom­pue par l’assassinat de Mau­rice Bishop. En Afrique, le modèle cubain ins­pire la révo­lu­tion menée par Tho­mas San­ka­ra au Bur­ki­na Faso : jus­tice sociale, soli­da­ri­té inter­na­tio­na­liste, for­ma­tion pro­fes­sion­nelle et conscien­ti­sa­tion poli­tique du peuple sont au ren­dez-vous.

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Tho­mas San­ka­ra et Fidel Cas­tro à l’Ile de la Jeu­nesse à Cuba où sont for­més 600 jeunes bur­ki­na­bè. Il les exhorte à être dis­ci­pli­nés et assi­dus afin de ren­trer au pays muni d’une for­ma­tion solide dans des domaines tech­niques vitaux pour le Bur­ki­na. Voi­là ce qu’en dit Tho­mas San­ka­ra en 1987 : « La coopé­ra­tion entre Cuba et le Bur­ki­na Faso a atteint un niveau très éle­vé et nous lui accor­dons une grande impor­tance car nous pou­vons, par ce biais, être en contact avec une révo­lu­tion-sœur. Cela nous donne confiance ; per­sonne n’aime se sen­tir iso­lé. Et pour nous, le fait de pou­voir comp­ter sur Cuba repré­sente un atout impor­tant. Quant à la coopé­ra­tion éco­no­mique, nous avons beau­coup de pro­grammes dans les domaines comme la canne à sucre, qui est une spé­cia­li­té de Cuba, la céra­mique, etc. D’autre part, des spé­cia­listes cubains ont réa­li­sé des études dans dif­fé­rents sec­teurs : le trans­port fer­ro­viaire ; la pro­duc­tion de tra­verses pour les lignes de che­min de fer et les élé­ments pré­fa­bri­qués pour la construc­tion de mai­sons. Il y a aus­si le sec­teur social : la san­té et l’éducation. De nom­breux coopé­rants cubains réa­lisent ici des tâches liées à la for­ma­tion de cadres. Nous avons éga­le­ment beau­coup d’étudiants à Cuba. »

Cuba a sur­vé­cu pen­dant plus de deux décen­nies à la chute de l’URSS grâce aux sou­tiens tis­sés dans le monde entier, notam­ment dans les pays du Sud. La for­ma­tion de l’Alliance Boli­va­rienne pour les Amé­riques (ALBA) avec le Vene­zue­la d’Hugo Chá­vez Frías a ouvert la voie en 2004 à une nou­velle recon­fi­gu­ra­tion géo­po­li­tique, dans laquelle les Som­mets Afrique-Amé­rique du Sud devaient jouer un rôle cen­tral pour de nou­veaux liens de soli­da­ri­té inter­con­ti­nen­taux.

La Ligue Pan­afri­caine – UMOJA sou­ligne que Cuba n’a pas hési­té à envoyer du per­son­nel médi­cal au moment où l’épidémie d’Ebola ren­dait les peuples de Gui­née, de Sier­ra Leone et du Libé­ria comme infré­quen­tables pour de nom­breux Afri­cains. De même, la pré­sence de nom­breux étu­diants afri­cains « oubliés » à Cuba par leurs propres gou­ver­ne­ments montre à quel point les pays afri­cains doivent se mettre à la hau­teur de ce qu’une île d’une dizaine de mil­lions d’habitants a pu réa­li­ser, tout en étant com­bat­tue par la super­puis­sance amé­ri­caine et ses outils de pro­pa­gande. La résis­tance de Cuba éclaire nos propres insuf­fi­sances et oblige à dénon­cer l’inconscience et l’ingratitude de nom­breux gou­ver­ne­ments afri­cains qui ont tour­né le dos aux prin­cipes révo­lu­tion­naires de lutte et de soli­da­ri­té pan­afri­ca­niste.

En cette période de grande tris­tesse, la Ligue Pan­afri­caine – UMOJA (LP-UMOJA) se joint au Peuple révo­lu­tion­naire de Cuba pour saluer la mémoire du Com­man­dante Fidel Cas­tro, décé­dé dans la soi­rée du 25 novembre 2016 à l’âge de 90 ans.

La dis­pa­ri­tion de Fidel Cas­tro, annon­cée par son frère Raul qui fut pré­sent à cha­cune des grandes étapes de l’engagement cubain en Afrique, inter­pelle chaque Afri­cain sur le sens des mots Révo­lu­tion, Sou­ve­rai­ne­té, Uni­té et Soli­da­ri­té. Fidel Cas­tro sui­vait avec beau­coup d’attention l’actualité du pan­afri­ca­nisme. « Le sang afri­cain coule dans nos veines », aimait-il rap­pe­ler pour jus­ti­fier l’engagement de Cuba pour l’Afrique.

La Ligue Pan­afri­caine – UMOJA demande à tous les mili­tants afri­cains et pan­afri­ca­nistes d’apporter à leur tour un sou­tien indé­fec­tible au Peuple Cubain face à la recon­quête impé­ria­liste en cours. Le che­min pour réa­li­ser ce sou­tien est de tra­vailler à l’émancipation des peuples et à l’unité poli­tique de l’Afrique, autour du mot d’ordre fédé­ra­teur de la Sou­ve­rai­ne­té, en s’appropriant le slo­gan lan­cé par Fidel Cas­tro en 1959 en entrant dans La Havane libé­rée « la Patrie ou la Mort, nous vain­crons ! »

Fait à Abid­jan et Tou­louse, le 04 décembre 2016