Libérer le peuple nord-américain

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Image : Des mani­fes­tants se ras­semblent pour la sixième jour­née consé­cu­tive à Detroit, mer­cre­di, pour pro­tes­ter contre l’as­sas­si­nat de George Floyd. Pho­to­gra­phie : Jim West/Zuma Wire/Rex/Shutterstock

Lisez ► La beau­té comme une arme poli­tique, Conver­sa­tion avec Gilad Atz­mon, par Manuel Talens, 2005

Où en est le jazz noir nord-amé­ri­cain aujourd’­hui ?

Je suis un artiste de jazz, j’ai consa­cré toute ma vie d’a­dulte à l’é­tude de la musique et de la culture noires usa­mé­ri­caines. Le jazz est cer­tai­ne­ment la plus impor­tante et peut-être la seule contri­bu­tion usa­mé­ri­caine signi­fi­ca­tive à la culture mon­diale. Et la ques­tion sui­vante est : où en est le jazz noir usa­mé­ri­cain aujourd’­hui ? Pour­quoi les Noirs usa­mé­ri­cains ont-ils per­du tout inté­rêt pour leur propre créa­tion fan­tas­tique ?

Une réponse est que le jazz est né de la résis­tance. Il a été ali­men­té par le défi du “rêve amé­ri­cain” : au lieu de cher­cher Mam­mon, la richesse et le pou­voir, nos pères fon­da­teurs artis­tiques noirs ont sacri­fié leur vie au nom de la beau­té. Ils se sont lit­té­ra­le­ment tués à la recherche de nou­velles voix, de nou­veaux sons, de nou­velles cou­leurs. Ils nous ont lais­sé un grand héri­tage, mais leur pro­gé­ni­ture s’est tour­née vers de nou­veaux domaines artis­tiques tels que le hip-hop et le rap.

Pour les per­sonnes qui ont fait du jazz une forme d’art, la musique était un esprit révo­lu­tion­naire. Pour Bird, Now’s the Time signi­fiait que le temps était venu de pro­cé­der à des chan­ge­ments sociaux.  Pour John Col­trane, l’A­la­ba­ma était la réponse appro­priée à l’at­ten­tat du KKK contre l’é­glise bap­tiste qui a tué quatre petites filles afro-usa­mé­ri­caines.

Quand le jazz signi­fiait quelque chose, ce n’é­tait pas un lan­gage de vic­time. Bien au contraire, le jazz était un mes­sage de défi : tout ce que vous pou­vez faire, nous, les Noirs, pou­vons le faire mieux. Et c’est la véri­té, per­sonne n’a réus­si à le faire mieux que Trane, Bird, Miles, Elvin, Son­ny, Bla­key, Duke, Ella et bien d’autres. Ces artistes n’ont pas sup­plié Wall Street de les finan­cer, ils n’ont pas deman­dé à d’autres de se joindre à leur com­bat : au contraire, ils ont ame­né le reste d’entre nous à sup­plier que leur beau­té, leur art et leur esprit nous illu­minent et nous libèrent. Il n’a pas fal­lu long­temps pour que l’é­lite usa­mé­ri­caine se rende compte que le jazz était le meilleur ambas­sa­deur de l’U­SA­mé­rique dans le monde. Et tout cela s’est pas­sé alors que les Noirs usa­mé­ri­cains étaient sou­mis à l’a­par­theid, sur­tout dans le Sud. Il est rai­son­nable de pen­ser que c’est la trans­for­ma­tion du jazz en « voix de l’A­mé­rique » qui a joué un rôle majeur dans la libé­ra­tion du Sud noir.

Mal­heu­reu­se­ment, le jazz a per­du son âme il y a une ou deux décen­nies. Il est pas­sé de voix de la résis­tance à ce qui a été pro­gres­si­ve­ment réduit à une « ques­tion aca­dé­mique », un « sys­tème de connais­sances ». Aujourd’­hui, de nom­breux jeunes musi­ciens de jazz sont « diplô­més d’une école de musique ». Ils peuvent être très rapides et sophis­ti­qués, mais ils ont très peu à dire et, dans la plu­part des cas, ils pré­fèrent ne rien dire. Cer­tains peuvent croire que dire quelque chose s’oppose à leurs « objec­tifs artis­tiques » car cela brouille la dis­tinc­tion entre l’art et la poli­tique. Je crains qu’ils ne se trompent. Pour que le jazz soit une forme d’art signi­fi­ca­tive, il vaut mieux qu’il soit révo­lu­tion­naire jus­qu’au bout. Le jazz est, avant tout, le son de la liber­té.

Pen­dant un cer­tain temps, nous avons vu le jazz contem­po­rain se dété­rio­rer en un exer­cice tech­nique dénué de sens. Le jazz, en gros, est mort sur nous. Cette dis­pa­ri­tion artis­tique a‑t-elle anti­ci­pé l’ef­fon­dre­ment de la civi­li­sa­tion usa­mé­ri­caine et de l’i­mage que l’U­SA­mé­rique se fait d’elle-même en tant que « socié­té libre » ?

Pour­quoi le jazz est-il mort ? Parce que les Noirs usa­mé­ri­cains ont per­du tout inté­rêt pour leur forme d’art ori­gi­nale.  Pour­quoi se sont-ils dés­in­té­res­sés ? En grande par­tie parce que leur art, comme tous les autres aspects de la culture usa­mé­ri­caine, de la finance, des médias, de l’es­prit et du rêve, a été occu­pé.

Comme d’autres artistes de jazz et huma­nistes, je déteste le racisme sous toutes ses formes. Pour­tant, je veux voir les gens célé­brer leurs symp­tômes. Je suis de ceux qui veulent voir les Alle­mands écrire de nou­veau de la phi­lo­so­phie et com­po­ser des sym­pho­nies. Je veux voir les gens célé­brer leur propre culture unique, tant qu’ils ne le font pas aux dépens des autres.  Plus que toute autre chose, je veux que les Noirs soient fiers de ce qu’ils sont. Je sou­haite qu’ils nous ramènent, une fois de plus, sur le che­min de la beau­té qu’ils nous ont, plus que tout autre peuple, fait décou­vrir à tous. J’es­père que l’U­SA­mé­rique noire nous don­ne­ra un jeune Trane, un nou­veau Bird, la pro­chaine Sarah Vau­ghan, un per­son­nage à la Miles. Je veux voir les Noirs usa­mé­ri­cains nous hyp­no­ti­ser avec leurs talents, célé­brer leur gran­deur. Je veux qu’ils soient les ambas­sa­deurs usa­mé­ri­cains qu’ils ont été autre­fois plu­tôt que les vic­times des abus de l’U­SA­mé­rique. Je sup­pose qu’au lieu d’en­voyer des sol­dats usa­mé­ri­cains pour libé­rer d’autres per­sonnes dans des cri­mi­nelles  guerres néo­con, le temps est venu pour l’U­SA­mé­rique de se libé­rer elle-même.

Hom­mage à George Floyd, Har­lem, 6 juin 2020


Gilad Atzmon est né en Israël en 1963 et a reçu sa formation musicale à l'Académie de musique Rubin à Jérusalem. Multi-instrumentiste, il joue du saxophone soprano, alto, ténor et baryton, de la clarinette, de la zurna et des flûtes. Jusqu'en 1994 il a été producteur-arrangeur pour différents projets israéliens de danse et de rock, jouant en Europe et aux USA de la soul music juive. Fortement impliqué dans la scène musicale israélienne et il a enregistré pour Ofra Haza, Yeuda Poliker et beaucoup d'autres. Il a également fait des tournées avec Memphis Slim et a soutenu beaucoup de noms internationaux du jazz tels que Jack De Johnette, Michel Petrucciani, Richie Byrach et beaucoup d'autres. Arrivé au Royaume-Uni en 1994, Atzmon a alors éprouvé un intérêt à jouer de la musique du Moyen-Orient, de l'Afrique du Nord et de l'Europe de l'Est, une idée qui le démangeait depuis des années. Il a fondé l’Orient House Ensemble et a commencé à redéfinir ses propres racines à la lumière de la réalité politique. Depuis l’Orient House Ensemble s’est produit dans le monde enteir. Atzmon est aussi un auteur prolifique et souvent controversé : ses essais circulent beaucoup et ses deux romans Guide to the perplexed et My One And Only Love ont été traduits l’un dans l’autre en 24 langues. Au fil des années la musique de Gilad Atzmon s’est muée plus en plus en un hybride culturel. En tant que chef de formations (du quartet au septet) et joueur d’instruments à anches, il stupéfie ses auditeurs par son style personnel puissant qui combine le grand art du bebop et les racines moyen-orientales d'une façon sophistiquée et parfois ironique. Influencées par l’approche puissante de Coltrane au saxo, les performances live de Gilad sont simplement éblouissantes et à couper le souffle. En tant que membre des Blockheads, Gilad a également enregistré et joué avec des artistes comme Ian Dury, Robbie Williams, Sinead O'Connor et Paul McCartney. Gilad a aussi enregistré avec Robert Wyatt, les Waters Boys et beaucoup d'autres. L’Orient House Ensemble est consitué d’Asaf Sirkis aux percussions, Yaron Stavi à la basse et Frank Harrison au clavier.