Qui a dit que Kadhafi devait partir ?

La description faite par les gouvernements occidentaux du peuple libyen comme étant unanimement opposé à Kadhafi avait une implication sinistre...

Par Hugh ROBERTS (The Lon­don Review of Books)

Ancien direc­teur du pro­jet Afrique du Nord de Inter­na­tio­nal Cri­sis Group de 2002 à 2007 et de février à juillet 2011. Il occu­pe­ra bien­tôt le poste de pro­fes­seur d’Histoire d’Afrique du Nord et du Moyen Orient à Tufts Uni­ver­si­ty.

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Kadha­fi est mort et l’OTAN a livré une guerre en Afrique du Nord pour la pre­mière fois depuis la défaite de la France par le FLN en 1962. Le seul et unique « état des masses » du monde arabe, la Jama­hi­riya Arabe Libyenne popu­laire et socia­liste, a mal fini. Par contraste avec le coup d’état du 1er sep­tembre 1969 qui ren­ver­sa le roi Idris et por­ta Kadha­fi et ses col­lègues au pou­voir sans ver­ser de sang, la cam­pagne faite de rébellion/guerre civile/bombardements de l’OTAN et des­ti­née à pro­té­ger les civils a pro­vo­qué plu­sieurs mil­liers de morts (5000 ? 10.000 ? 25.000 ?), des mil­liers de bles­sés et ces cen­taines de mil­liers de réfu­giés ain­si que des dégâts mas­sifs aux infra­struc­tures du pays. Qu’est-ce que la Libye a reçu en échange de tous ces morts et des­truc­tions qui lui ont été infli­gées au cours des der­niers sept mois et demi ?

Le ren­ver­se­ment de Kadha­fi & Cie était loin d’être une révo­lu­tion pure et simple contre une tyran­nie. Cela dit, la der­nière inter­ven­tion mili­taire de l’Occident ne peut pas être non plus dénon­cée comme une simple inter­ven­tion pour le pétrole. Pré­sen­té par le Conseil Natio­nal de Tran­si­tion (CNT) et salué par les médias occi­den­taux comme une par­tie inté­grante du Prin­temps Arabe, et donc simi­laire aux sou­lè­ve­ments en Tuni­sie et en Egypte, le drame libyen trouve plu­tôt sa place dans la liste des guerres occi­den­tales ou appuyés par l’Occident contre des régimes « hos­tiles », « rebelles », insuf­fi­sam­ment « ser­viles », « voyous » : Afgha­nis­tan I (sous régime com­mu­niste entre 1979 – 1992), Irak I (1990 – 1991), la Répu­blique Fédé­ra­tive de You­go­sla­vie (sur le Koso­vo, 1999), Afgha­nis­tan II (sous le régime des Tali­bans, 2001), et Irak II (2003), aux­quels on pour­rait ajou­ter avec quelques variantes le Pana­ma (1989 – 1990), le Sier­ra Leone (2000) et la Côte d’Ivoire (2011). Si on remonte plus loin dans le pas­sé, on pour­rait aus­si men­tion­ner la Baie des Cochons [à Cuba – NdT] (1961), l’intervention des mer­ce­naires occi­den­taux au Congo (1964), le coup d’état assis­té par la Grande-Bre­tagne au Oman en 1970 et – le der­nier mais non des moindres – trois com­plots avor­tés confiés à David Stir­ling et divers mer­ce­naires sous le regard bien­veillant des ser­vices de ren­sei­gne­ment occi­den­taux, visant à ren­ver­ser le régime de Kadha­fi entre 1971 et 1973, dans une affaire connue sous le nom de Hil­ton Assi­gn­ment.

En même temps l’histoire de la Libye en 2011 sou­lève plu­sieurs ques­tions dis­tinctes. La pre­mière, rela­tive au pour ou contre l’intervention mili­taire, a ten­dance à éclip­ser les deux autres. Mais de nom­breux états en Afrique et bien-sûr en Amé­rique latine (je pense notam­ment à Cuba et au Vene­zue­la) ont beau jeu de deman­der pour­quoi la Jama­hi­riya, qui s’était récon­ci­liée avec Washing­ton et Londres en 2003 – 2004 et entre­te­nait des rela­tions pas trop mau­vaises avec Paris et Rome, s’est sou­dai­ne­ment muée en objet de leur hos­ti­li­té. Et la guerre en Libye devrait aus­si faire réflé­chir aux effets des actions des puis­sances occi­den­tales en Afrique, en Asie et par­ti­cu­liè­re­ment dans le monde arabe, sur les prin­cipes démo­cra­tiques et le concept de l’état de droit.

Les Afghans qui se rebel­lèrent contre les régimes com­mu­nistes de Noor Moham­med Tara­ki, Hafi­zul­lah Amin et Babrak Kar­mal, sou­te­nu par les Sovié­tiques, et qui ren­ver­sèrent en 1992 Moham­med Naji­bul­lah avant de rava­ger Kaboul par des guerres intes­tines, se fai­saient appe­ler « Moud­ja­hi­din », ou « com­bat­tants de la foi ». Ils menaient une dji­had contre les Mar­xistes athées et — à voir la cou­ver­ture média­tique enthou­siaste et le sou­tien logis­tique accor­dés par l’occident — n’avaient aucune rai­son de s’en cacher. Mais les Libyens qui ont pris les armes contre la Jama­hi­riya et Kadha­fi ont soi­gneu­se­ment évi­té cette appel­la­tion, du moins à proxi­mi­té des micro­phones occi­den­taux. La reli­gion n’était pas vrai­ment pré­sente dans les sou­lè­ve­ments en Tuni­sie et en Egypte : les isla­mistes ont été pra­ti­que­ment absents de la scène en Tuni­sie jusqu’à la chute de Ben Ali ; en Egypte, les Frères Musul­mans n’étaient pas les ins­ti­ga­teurs du mou­ve­ment de pro­tes­ta­tion (auquel les mou­ve­ments de chré­tiens coptes ont aus­si pris part) et ils ont fait en sorte de rendre leur sou­tien dis­cret. C’est ain­si que l’islamisme a pu être consi­dé­ré en Occi­dent comme un fac­teur négli­geable dans les révoltes popu­laires contre les régimes des­po­tiques du Prin­temps Arabe. Chose que les rebelles libyens et les loya­listes pro-Kadha­fi ont taci­te­ment recon­nue.

Les médias occi­den­taux ont géné­ra­le­ment adop­té la des­crip­tion que les rebelles se fai­saient d’eux-mêmes, celle de démo­crates pro­gres­sistes tour­nés vers l’avenir, et ils ont igno­ré les affir­ma­tions exa­gé­rées de Kadha­fi selon qui Al Qae­da se trou­vait der­rière les révoltes. Mais il était deve­nu impos­sible d’ignorer le fait que la rébel­lion avait mobi­li­sé des isla­mistes et avait pris une colo­ra­tion isla­miste. Lors de sa pre­mière visite à Tri­po­li, Mus­ta­fa Abdul Jalil, pré­sident du CNT qui à l’époque était encore basé à Ben­ga­zi, a décla­ré que toute légis­la­tion future en Libye devra se baser sur la Cha­ria, met­tant ain­si devant le fait accom­pli tout futur pou­voir élu. Et Abdul Hakim Bel­hadj (alias Abu Abdal­lah al-Sadiq), dési­gné par le CNT comme le com­man­dant en chef mili­taire à Tri­po­li, est un ancien diri­geant du Groupe Com­bat­tant Isla­mique Libyen, un mou­ve­ment qui a mené des cam­pagnes ter­ro­ristes contre l’état libyen dans les années 90 et qui four­nis­sait des recrues à Al Qae­da. Les révo­lu­tion­naires démo­crates en Tuni­sie sont à pré­sent pré­oc­cu­pés par la résur­gence du mou­ve­ment isla­mique qui pour­rait détour­ner le débat poli­tique sur des ques­tions consti­tu­tion­nelles vers des ques­tions iden­ti­taires empoi­son­nées et pour­rait faire dérailler la jeune démo­cra­tie nais­sante. La dimen­sion isla­mique de la rébel­lion Libyenne devrait nous mettre en garde. C’est une des rai­sons pour les­quelles on peut se deman­der si on assiste à une révo­lu­tion ou à une contre-révo­lu­tion.

Dans le voca­bu­laire des médias occi­den­taux, le nom des rebelles a chan­gé plu­sieurs fois : d’abord pré­sen­tés comme des mani­fes­tants paci­fistes, des mani­fes­tants pro-démo­cra­tie, des civils ; ensuite (un aveu tar­dif) des rebelles ; et, fina­le­ment, des révo­lu­tion­naires.

Révo­lu­tion­naires – en arabe, thuw­war (sin­gu­lier : tha’ir) — a été leur éti­quette pré­fé­rée au moins depuis la chute de Tri­po­li. Tha’ir peut signi­fier sim­ple­ment « agi­té » ou « exci­té ». Les jeunes hommes qui ont pas­sé une par­tie de la période d’avril à juillet à rou­ler sur la route côtière sur des camion­nettes Toyo­ta (et tout le mois de sep­tembre à faire des allers-retours autour de Bani Walid), tout en tirant autant de muni­tions en l’air que vers l’ennemi, étaient très cer­tai­ne­ment des exci­tés. Mais com­bien de révo­lu­tion­naires, vété­rans des révo­lu­tions d’ailleurs, par oppo­si­tion aux jour­na­listes occi­den­taux, les recon­naî­traient comme les leurs ?

Les évè­ne­ments en Tuni­sie et en Egypte ont été révo­lu­tion­naires dans leurs objec­tifs, mais le chan­ge­ment qui s’est pro­duit en Egypte est loin de consti­tuer une véri­table révo­lu­tion : le retour de l’armée au pou­voir signi­fie que la poli­tique du pays n’a pas encore dépas­sé la logique de l’état des Offi­ciers Libres éta­bli en 1952. Mais la manière com­ment des cen­taines de mil­liers de per­sonnes se sont éle­vées contre Mou­ba­rak l’hiver der­nier fut un évé­ne­ment his­to­rique que les Egyp­tiens n’oublieront jamais. C’est vai aus­si pour la Tuni­sie, sauf que là une révo­lu­tion a non seule­ment ren­ver­sé Ben Ali mais a aus­si mis fin au règne du par­ti au pou­voir. Les Tuni­siens sont entrés dans l’inconnu. Le test le plus impor­tant sera peut-être leur capa­ci­té à gérer le mou­ve­ment isla­mique. Les récentes élec­tions laissent entendre qu’ils se débrouillent plu­tôt bien.

La Libye fai­sait par­tie d’un « réveil arabe » plus large par deux aspects. L’agitation a débu­té le 15 février, trois jours après le chute de Mou­ba­rak : il y a donc eu un effet de conta­gion. Et à l’évidence de nom­breux Libyens qui sont des­cen­dus dans les rues au cours des jours qui ont sui­vi étaient ani­més par les mêmes sen­ti­ments que leurs voi­sins. Mais le sou­lè­ve­ment libyen s’est dif­fé­ren­cié du tuni­sien et égyp­tien de deux manières : la rapi­di­té avec lequel il a bas­cu­lé dans la vio­lence — par la des­truc­tion de bâti­ments offi­ciels et des attaques xéno­phobes contre des Égyp­tiens, Serbes, Coréens et, sur­tout, des Afri­cains noirs ; et par le fait que les mani­fes­tants ont bran­di le vieux dra­peau libyen de 1951 – 1969 et se sont ain­si iden­ti­fiés à la monar­chie que Kadha­fi et Cie avaient ren­ver­sée. Cette diver­gence est due pour beau­coup à des influences externes. Mais aus­si pour beau­coup à la nature de l’état et du régime de Kadha­fi.

La créa­tion de la Jama­hi­riya arabe libyenne popu­laire et socia­liste par son excen­trique sinon luna­tique « Guide » a été lar­ge­ment tour­né en ridi­cule par l’Occident. En réa­li­té, elle par­ta­geait de nom­breuses carac­té­ris­tiques avec d’autres états arabes. Lors de la forte aug­men­ta­tion de reve­nus au début des années 70, la Libye est deve­nue une « socié­té hydro­car­bone » qui res­sem­blait plus aux états du Golfe qu’aux états voi­sins de l’Afrique du nord. Les reve­nus pétro­liers de la Libye étaient lar­ge­ment redis­tri­bués et le nou­vel état libyen était basé sur un état pro­vi­dence dont pra­ti­que­ment tous les Libyens pro­fi­taient, et le pays comp­tait sur sa manne pétro­lière, à l’instar des états du Golfe, pour ache­ter tout ce qui pou­vait man­quer en termes de tech­no­lo­gie ou de biens de consom­ma­tion, sans par­ler des cen­taines de mil­liers de tra­vailleurs immi­grés. Pour Kadha­fi et ses col­lègues, le rôle dis­tri­bu­tif de l’état est rapi­de­ment deve­nu l’élément cen­tral de leur stra­té­gie de gou­ver­nance.

Le coup d’état de 1969 fai­sait par­tie d’une série de sou­lè­ve­ments qui ont remis en cause les petits arran­ge­ments de la Grande-Bre­tagne et de la France pour domi­ner le monde arabe après la pre­mière guerre mon­diale et après la des­truc­tion de l’Empire Otto­man. Ils se sont ren­for­cés au len­de­main de la Seconde Guerre Mon­diale et le rem­pla­ce­ment au Moyen Orient de l’hégémonie bri­tan­nique par l’américaine. Ces arran­ge­ments com­pre­naient la pro­mo­tion, la pro­tec­tion et la mani­pu­la­tion des monar­chies nou­vel­le­ment créées en Ara­bie Saou­dite, Jor­da­nie, Irak, Egypte, Libye et les micro-états du Golfe. Dans la plu­part des cas, les défis ont été pré­ci­pi­tés par les déve­lop­pe­ments catas­tro­phiques dans le conflit israé­lo-arabe. En Egypte, les Offi­ciers Libres ont dépo­sé le Roi Farouk en 1952 parce qu’ils étaient outrés par l’incompétence dont l’armée Egyp­tienne avait fait preuve en1948, et la révo­lu­tion en Irak de 1958 devait beau­coup à une hos­ti­li­té accrue envers la monar­chie pro-bri­tan­nique après l’affaire du canal de Suez. Alors, la défaite arabe de 1967 et, de façon plus déci­sive, les frus­tra­tions engen­drées par l’absence de la Libye dans la lutte arabe, a déci­dé Kadha­fi et ses col­lègues de ten­ter leur coup d’état contre la monar­chie libyenne. Mais à part de fer­mer la base mili­taire amé­ri­caine de Whee­lus Field et de natio­na­li­ser le pétrole, ils n’avaient pas vrai­ment de pro­jet en tête.

Contrai­re­ment à ses sem­blables Haché­mites, qui sont arri­vés de la Mecque et étaient des étran­gers en Jor­da­nie et en Irak, le roi Idris lui au moins était Libyen. Il avait aus­si une légi­ti­mi­té comme chef de l’ordre reli­gieux Sanus­siya, qui s’est ins­tal­lé dans l’est de la Libye au cours du 19eme et début 20eme siècle et s’était dis­tin­guée dans sa résis­tance contre la conquête ita­lienne à par­tir de 1911. Mais à l’instar des Haché­mites, Idris est arri­vé sur le trône comme un pro­té­gé des Bri­tan­niques qui sont allés le cher­cher au Caire, où il avait pas­sé plus de 20 ans en exil, pour en faire un roi et trans­for­mer la Libye en une monar­chie en 1951, lorsque les Nations Unies ont fina­le­ment déci­dé quoi faire avec cette ancienne colo­nie ita­lienne.

Le Sanus­siya, qui à l’origine est un ordre isla­mique de renou­veau (revi­va­list), fut fon­dé dans le nord-est de la Libye, dans la pro­vince que les ita­liens ont appe­lée la Cyré­naïque, par un immi­grant de l’ouest de l’Algérie, Sayyid Moham­med ben Ali al-Sanus­si al-Idri­si, qui avait fon­dé son ordre à la Mecque en 1837 mais qui l’a trans­fé­ré vers la Libye en 1843. L’ordre s’est répan­du dans les pro­vinces de l’est par le biais des socié­tés tri­bales bédouines et s’est répan­du vers le sud le long des routes de com­merce qui tra­ver­saient le Saha­ra vers le Sou­dan, le Tchad et le Niger. Il était moins implan­té dans l’ouest de la Libye : dans le Tri­po­li­taine dans le nord-ouest, qui avait ses propres tra­di­tions reli­gieuses et poli­tiques en rap­port avec ses liens otto­mans, et Fez­zan, dans le sud-ouest. Les deux pro­vinces de l’ouest ont tou­jours été consi­dé­rées comme fai­sant par­tie du Magh­reb (la par­tie occi­den­tale du monde arabe), et rat­ta­chées d’abord à la Tuni­sie et l’Algérie, tan­dis que l’est de la Libye a tou­jours fait par­tie du Mash­req (la par­tie orien­tale du monde arabe) et plu­tôt orien­té vers l’Egypte et le reste du monde arabe orien­tal.

La base sociale de la nou­velle monar­chie était ain­si net­te­ment dis­pa­rate et Idris était mal pla­cé pour pro­mou­voir un pro­ces­sus d’intégration natio­nale authen­tique. Au lieu, il a choi­si une consti­tu­tion fédé­ra­tive qui a lais­sé la socié­té libyenne dans l’état où il l’avait trou­vé tan­dis que, par ser­vi­li­té envers ses par­rains occi­den­taux aus­si bien que par crainte du natio­na­lisme arabe radi­cal et du Nas­sé­risme en par­ti­cu­lier, il iso­la le pays du reste du monde arabe. Le coup d’état de Kadha­fi était une révolte contre cet état des choses et la flam­boyance de sa poli­tique étran­gère s’explique par sa déter­mi­na­tion à faire en sorte que la Libye ne soit plus qu’un trou per­du.

Le cercle rap­pro­ché du nou­veau régime était ori­gi­naire d’un nombre res­treint de tri­bus, mais prin­ci­pa­le­ment de la tri­bu Gadad­fa du centre du pays, les Maga­rha du Fez­zan dans le sud-ouest et les War­fal­la du sud-est de la Tri­po­li­taine. Leurs ori­gines ne les pré­dis­po­saient pas à s’identifier avec les tra­di­tions poli­tiques et cultu­relles des élites de Tri­po­li ou de Ben­ga­zi ou d’autres villes de la côte de la Cyré­naïque. Du point de vue des élites, le coup d’état de 1969 avait été mené par des « bédouins » — c’est-à-dire, des ploucs. Pour Kadha­fi et Cie, les tra­di­tions des élites urbaines n’offraient aucune recette pour gou­ver­ner la Libye et elles n’auraient fait que per­pé­tuer les divi­sions.

La Médi­ter­ra­née et le Moyen orient ne manquent pas d’exemples de terres péni­ble­ment trans­for­mées en états basées non sur les socié­tés cos­mo­po­lites des régions côtières mais sur les régions rudes et sévères de l’arrière-pays. Ce fut la socié­té aus­tère et les villes sombres du pla­teau Cas­tillan, pas la Bar­ce­lone sophis­ti­quée ou la Valence ou la Gre­nade enso­leillée, qui pro­dui­sit le royaume qui, une fois réuni à l’Aragon, uni­fia le reste de l’Espagne aux dépens de la riche culture d’Andalousie, notam­ment. De la même manière, Ibn Saud, qui régnait sur l’aride pla­teau du Nejd dans le centre de la pénin­sule ara­bique, avait uni­fié les arabes par l’épée tout en for­çant les cita­dins du Hijaz, près des côtes de la Mer Rouge et nour­ris de tra­di­tions des quatre madha­hib (écoles de droit) de l’Islam Sun­nite et très fami­lia­ri­sés avec les dif­fé­rentes tra­di­tions chiites, à se sou­mettre au dog­ma­tisme Wah­ha­bite. Ibn Saud était de la tra­di­tion reli­gieuse mili­tante des muwa­hid­dun, les dis­ciples du reli­gieux réfor­ma­teur Nej­di, Muham­mad Ibn Abd al-Wah­hab, et de leur com­bat pour uni­fier l’Arabie par la conquête. Même les révo­lu­tion­naires du FLN avaient une part reli­gieuse, non seule­ment parce qu’ils confron­taient le pou­voir colo­nial chré­tien, mais aus­si en tant qu’héritiers du mou­ve­ment réfor­miste al-Islah. Mais Kadha­fi et ses asso­ciés ne bran­dis­saient aucune ban­nière reli­gieuse et l’Islam orga­ni­sé en Libye avait déci­dé de leur résis­ter.

Évin­cés de la sphère reli­gieuse à la fois par le Sanus­siya à l’est et la tra­di­tion pan-Isla­mique de l’ulama tri­po­li­tain qui date de l’époque otto­mane, ils cher­chaient déses­pé­ré­ment une source doc­tri­nale pour souf­fler l’enthousiasme idéo­lo­gique dont ils avaient besoin pour remo­de­ler la socié­té libyenne. A l’extérieur, ils pen­saient en avoir trou­vé une dans le pan-Ara­bisme qui, par­ti­cu­liè­re­ment dans sa ver­sion Nas­se­rite, avait pro­vo­qué l’enthousiasme à tra­vers l’Afrique du nord à par­tir de 1952 et au-delà, en pre­nant à contre-pied les tenants de l’Islam. Mais Kadha­fi et Cie sont arri­vés tar­di­ve­ment sur la scène natio­na­liste révo­lu­tion­naire arabe et à peine un an après leur prise de pou­voir, Nas­ser est mort. Pen­dant un cer­tain temps, Kadha­fi a per­sis­té dans l’idée d’une rela­tion stra­té­gique avec l’Egypte qui aurait pu aider à résoudre plu­sieurs pro­blèmes libyens, et lui four­nis­sant un allié et un sou­tien dans les efforts du régime pour gérer les cou­rants réfrac­taires dans la Cyré­naïque. Mais l’Egypte de Sadate s’éloigna du pan-Ara­bisme et les pro­jets d’une union Egyp­to-Libyenne, annon­cée en août 1972, sont res­tés lettre morte. A la fin de 1973, une cam­pagne anti-égyp­tienne fut lan­cée dans la presse libyenne et l’ambassade de Libye au Caire fut fer­mée.

Kadha­fi a ensuite ten­té de nouer une alliance avec son voi­sin à l’ouest, en décla­rant la « Répu­blique Ara­bo-Isla­mique » avec la Tuni­sie de Habib Bour­gui­ba en jan­vier 1974. Ce pro­jet aus­si est mort-né. Beau­coup se sont deman­dés ce qui a bien pu lui prendre au mon­dain, fran­co­phile, laïque et modé­ré Bour­gui­ba et Houa­ri Bou­me­dienne, le Pré­sident Algé­rien, a rap­pe­lé à la Tuni­sie qu’il ne pou­vait y avoir de chan­ge­ment dans l’équilibre géo­po­li­tique au Magh­reb sans le consen­te­ment de l’Algérie. Selon cette logique, Kadha­fi a pas­sé une alliance avec l’Algérie et, en1975, Bou­me­dienne et Kadha­fi ont signé un accord d’amitié. Appa­rem­ment, la Libye avait enfin trou­vé une alliance fiable. Deux ans plus tard, après la visite de Sadate à Tel-Aviv, la Libye a rejoint l’Algérie, la Syrie, le Yémen du Sud et l’OLP dans le Front de Refus qui s’opposait à tout rap­pro­che­ment avec Israël. Mais Bou­me­dienne est mort subi­te­ment fin 1978. Son suc­ces­seur, Chad­li Ben­je­did, imi­tant Sadate, aban­don­na les enga­ge­ments révo­lu­tion­naires de l’Algérie et son alliance avec Tri­po­li. A nou­veau, la Libye se retrou­vait seule. Le déses­poir de Kadha­fi était évident par le trai­té éphé­mère qu’il signa en 1984 avec le Roi Has­san du Maroc. Ce fut sa der­nière ten­ta­tive pour s’intégrer dans la com­mu­nau­té des états arabes et nord-afri­cains. A la place, il s’est retour­né vers l’Afrique sub-saha­rienne où la Jama­hi­riya pou­vait jouer un rôle de bien­fai­trice.

Tous les états de l’Afrique du nord ont eu peu ou prou une poli­tique afri­caine. Et tous sauf la Tuni­sie ont des arrière-pays stra­té­giques com­po­sés de pays sur leur fron­tière sud : pour l’Egypte, le Sou­dan ; pour l’Algérie, les états du Sahel (Niger, Mali, Mau­ri­ta­nie) ; pour le Maroc, la Mau­ri­ta­nie, qui est aus­si un objet de conten­tieux per­ma­nent avec l’Algérie. Dans le cadre de leurs poli­tiques afri­caines, les états d’Afrique du nord se retrouvent sou­vent en concur­rence entre eux, mais ils sont aus­si en concur­rence avec les puis­sances occi­den­tales sou­cieux de pré­ser­ver, ou dans le cas des Etats-Unis, de nouer des rela­tions de domi­na­tion avec ces états. Ce qui dis­tin­guait la Libye de Kadha­fi de ses voi­sins d’Afrique du nord, c’était l’ampleur de son inves­tis­se­ment dans sa stra­té­gie vers le sud, une stra­té­gie qui est deve­nue un élé­ment cen­tral de la concep­tion du régime libyen de la mis­sion de la Libye dans le monde.

La poli­tique étran­gère de la Libye avait aus­si un côté plus sombre. Le sou­tien de Kadha­fi à Idi Amin est un exemple frap­pant mais paraît tou­te­fois moins gro­tesque lorsqu’on le com­pare au sou­tien de dif­fé­rents gou­ver­ne­ments occi­den­taux à Mobu­tu Sese Seko. Il y a eu aus­si la par­ti­ci­pa­tion de la Libye dans la guerre civile au Tchad (avec une ten­ta­tive d’annexion de la bande de Aou­zou) et son enga­ge­ment sou­te­nu dans la ques­tion Toua­reg au Niger et au Mali. Dans le même temps, elle a accor­dé un fort sou­tien finan­cier et maté­riel à l’Union Afri­caine, s’est oppo­sée à l’installation de l’AFRICOM mili­taire des Etats-Unis sur le sol de tout pays afri­cain et a finan­cé une large gamme de pro­jets de déve­lop­pe­ment dans les pays sub-saha­riens. Kadha­fi avait pré­vu d’exploiter les immenses réserves d’eau sous le désert Libyen et de four­nir de l’eau aux pays du Sahel, ce qui aurait trans­for­mé leurs éco­no­mies. Mais cette éven­tua­li­té a très cer­tai­ne­ment été tuée dans l’oeuf par l’intervention de l’OTAN, alors que des com­pa­gnies d’eaux occi­den­tales (et par­ti­cu­liè­re­ment fran­çaises) font la queue aux côtés des com­pa­gnies pétro­lières occi­den­tales pour avoir leur part du butin libyen.

La poli­tique afri­caine de Kadha­fi avait don­né à la Libye une posi­tion géo­po­li­tique solide et avait conso­li­dé son arrière-pays stra­té­gique tout en pro­fi­tant à l’Afrique. Le fait que de nom­breux pays appré­ciaient la contri­bu­tion libyenne aux affaires du conti­nent a été clai­re­ment expri­mé par l’opposition de l’Union Afri­caine à l’intervention de l’OTAN et par ses efforts sou­te­nus pour obte­nir un ces­sez-le-feu et des négo­cia­tions entre les deux camps de la guerre civile. Ces efforts ont été bru­ta­le­ment balayés par les gou­ver­ne­ments et les médias occi­den­taux où l’opposition afri­caine à l’intervention mili­taire était cyni­que­ment raillée et pré­sen­tée comme le signe d’un res­pect dû par ces états à leur bien­fai­teur — un juge­ment qui ser­vait les propres inté­rêts des gou­ver­ne­ments et médias occi­den­taux et qui était par­ti­cu­liè­re­ment injuste, notam­ment envers l’Afrique du Sud. Pour pré­tendre à une légi­ti­ma­tion arabe de l’intervention de l’OTAN, Londres, Paris et Washing­ton ont invo­qué le sou­tien de la Ligue Arabe à la zone d’exclusion aérienne. Mais le fait que la Ligue Arabe soit pra­ti­que­ment com­po­sée exclu­si­ve­ment d’états sou­mis aux puis­sances occi­den­tales n’a jamais été men­tion­né.

Du côté libyenne, la situa­tion était pleine d’ironie. Le fils de Kadha­fi, Saif al-Islam, a eu un com­men­taire mépri­sant au sujet de la réso­lu­tion de la Ligue Arabe : « El-Arab ? Toz fi el-Arab ! » (Les Arabes ? Au diable, les Arabes !). Il expri­mait ain­si l’aveu amer de la famille que le pan-Ara­bisme der­rière la révo­lu­tion de 1969 était obso­lète depuis long­temps, tan­dis que la majo­ri­té des états arabes se lais­saient aller à la sou­mis­sion envers les puis­sances occi­den­tales. Le pro­blème pour Kadha­fi et Cie était que la pers­pec­tive afri­caine qu’ils avaient conscien­cieu­se­ment pour­sui­vie comme une solu­tion de rechange à leur défunt pan-Ara­bisme et en accord avec leur vision mon­diale anti-impé­ria­liste d’origine ne signi­fiait pas grand chose pour la majo­ri­té des Libyens qui vou­laient une Libye qui res­semble à Dubaï ou, pire, qui pro­vo­quaient des agi­ta­tions vio­lentes à la fois contre le régime et contre les Afri­cains noirs. En por­tant le regard de la Libye vers l’Afrique tout en le détour­nant des affaires régio­nales arabes, la poli­tique étran­gère de la Libye, comme celle de la monar­chie d’Idris, a cou­pé les Libyens des autres Arabes, par­ti­cu­liè­re­ment des Arabes nan­tis du Golfe dont le mode de vie fai­sait l’envie de nom­breux Libyens des classes moyennes. C’est ain­si que la poli­tique étran­gère du régime l’a ren­du vul­né­rable à une révolte ins­pi­rée par des évè­ne­ments qui se pro­dui­saient ailleurs dans le monde arabe. Mais il y a une autre expli­ca­tion à sa vul­né­ra­bi­li­té.

Les auteurs du coup d’état de 1969 ont d’abord pris pour modèle l’Egypte de Nas­ser, imi­tant ses ins­ti­tu­tions et sa ter­mi­no­lo­gie – Offi­ciers Libres, Conseil de Com­man­de­ment Révo­lu­tion­naire – et ils se sont dotés d’un « par­ti » unique, l’Union Socia­liste Arabe (USA), à l’instar du pro­to­type de Nas­ser qui était avant tout un appa­reil d’état qui ser­vait de façade au régime. Mais deux ans plus tard, les purges et la dé-Nas­sé­ri­sa­tion lan­cées par Sadate étaient en cours et ce der­nier se récon­ci­liait avec les Frères Musul­mans tan­dis que le déclen­che­ment de l’Intifah — poli­tique d’ouverture éco­no­mique – annon­çait son retrait du « socia­lisme arabe » et que le cli­vage avec Mos­cou annon­çait un rap­pro­che­ment avec les Etats-Unis. C’est ain­si que le modèle égyp­tien se trans­for­ma rapi­de­ment en un anti-modèle tan­dis que l’expérience de l’Union Socia­liste Arabe se révé­la un échec. L’idée d’un par­ti unique sem­blait avoir un sens en Libye comme elle sem­blait avoir en avoir en Egypte et aus­si en Algé­rie. Les diri­geants des régimes mili­taires avaient besoin d’une façade civile pour pou­voir offrir une cer­taine repré­sen­ta­tion contrô­lée et des débou­chés à ceux qui avaient des ambi­tions poli­tiques. Mais en Egypte et en Algé­rie, les archi­tectes du nou­veau par­ti unique avaient affaire à des popu­la­tions rela­ti­ve­ment poli­ti­sées. Kadha­fi & Cie avaient affaire à une socié­té inerte, pauvre en tra­di­tion de gou­ver­nance, pul­vé­ri­sée par une conquête colo­niale bru­tale et réduite à un rôle de spec­ta­trice lorsque le pays est deve­nu un champ de bataille pen­dant la Deuxième Guerre Mon­diale, pour ensuite être libé­ré du joug colo­nial par des forces exté­rieures et fina­le­ment apai­sé par la monar­chie de Sanus­si. En ten­tant de lan­cer l’Union Socia­liste Arabe, le nou­veau régime n’a pas trou­vé grand chose en termes de talent ou d’énergies poli­tiques au sein de la popu­la­tion ; au lieu, ce furent les anciennes élites de Tri­po­li et de Ben­ga­zi qui ont inves­ti le par­ti, qui a non seule­ment échoué à mobi­li­ser la popu­la­tion mais qui est deve­nu la cible de la résis­tance à la révo­lu­tion que Kadha­fi avait à l’esprit.

Kadha­fi a com­men­cé à déve­lop­per une idée qu’il avait expri­mé dans les semaines qui ont sui­vi sa prise de pou­voir en 1969 : que la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive ne conve­nait pas à la Libye. D’autres diri­geants en Afrique du nord et au Moyen orient res­sen­taient la même chose pour leur propre pays. Mais en fai­sant sem­blant d’autoriser la repré­sen­ta­tion, ils recon­nais­saient ain­si leur vice en ren­dant hom­mage à la ver­tu. Mais dans son livre « le Livre Vert », Kadha­fi a scan­da­li­sé des gens en refu­sant l’hypocrisie : il éle­va son rejet de la repré­sen­ta­tion au rang de prin­cipe de base expli­cite qu’il appe­la l’Etat des Masses. Mais le véri­table pro­blème était que sa nou­velle poli­tique a entraî­né la Libye dans une impasse his­to­rique.

Il se débar­ras­sa de l’Union Socia­liste Arabe et de l’idée d’un par­ti unique et pro­mut à la place des « Congrès du Peuple » et des « Comi­tés Révo­lu­tion­naires » en tant qu’institutions clés de la Jama­hi­riya, qui fut pro­cla­mée en 1977. Les pre­miers étaient char­gés de la ges­tion publique et d’obtenir la par­ti­ci­pa­tion de la popu­la­tion, les der­niers étaient char­gés de sau­ve­gar­der la flamme de la révo­lu­tion. Les membres des Congrès du Peuple étaient élus et ces élec­tions étaient prises au sérieux, au moins au niveau local et pen­dant un temps. Mais les élec­teurs n’étaient pas, en théo­rie, en train d’élire des repré­sen­tants mais sim­ple­ment de déci­der qui par­mi les can­di­dats devait être char­gé des res­pon­sa­bi­li­tés admi­nis­tra­tives des orga­ni­sa­tions en ques­tion. Le sys­tème encou­ra­geait l’unanimité poli­tique et idéo­lo­gique et n’autorisait aucune dis­si­dence sauf sur des ques­tions mineures. De nom­breux Libyens ont été entraî­nés dans une sorte de par­ti­ci­pa­tion aux affaires publiques, même si leur nombre a com­men­cé à bais­ser au milieu des années 90, mais ils n’ont pas été for­més à d’autres aspects de la vie poli­tique et le sys­tème ne fonc­tion­nait pas très bien même selon ses propres cri­tères.

L’Etat des Masses de Kadha­fi s’inspirait d’idées qui venaient d’ailleurs. La pré­fé­rence à la démo­cra­tie directe au dépens de la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive est un élé­ment pro­émi­nent de la vision uto­piste des gau­chistes occi­den­taux des années 60. Et la déci­sion stra­té­gique de mobi­li­ser les éner­gies « révo­lu­tion­naires » des jeunes pour débor­der les appa­rat­chiks conser­va­teurs du par­ti était au cœur de la révo­lu­tion cultu­relle de Mao et un carac­té­ris­tique de la « révo­lu­tion socia­liste » de Bou­me­dienne. Kadha­fi est allé plus loin en abo­lis­sant l’Union Socia­liste Arabe et en inter­di­sant tous les par­tis. Mais pour cela il pou­vait s’appuyer sur une base doc­tri­naire : l’islamisme sun­nite a long­temps défen­du la notion qu’il ne devait pas avoir de par­tis poli­tiques dans un pays musul­man parce qu’un « par­ti » avait une conno­ta­tion de fit­na, ou divi­sion de la com­mu­nau­té des croyants, ce qui consti­tue le dan­ger suprême. Le Koweit, Oman, L’Arabie Saou­dite et les Emi­rats Unis n’autorisent à ce jour aucun par­ti poli­tique. (Le règne de Kadha­fi a tou­jours eu une conno­ta­tion isla­mique plus pro­non­cée que les régimes du Caire ou d’Alger ; son into­lé­rance à l’égard des Isla­mistes était lar­ge­ment dû à sa volon­té d’être l’unique source de radi­ca­lisme et sa réti­cence à admettre des rivaux.) Fina­le­ment, l’idée d’une par­ti­ci­pa­tion popu­laire directe dans les affaires publiques pou­vait se reven­di­quer d’une ori­gine locale et de la tra­di­tion des tri­bus bédouines connue comme le huku­mat ‘ara­biyya (qui signi­fie le « gou­ver­ne­ment du peuple » et non « gou­ver­ne­ment arabe ») où chaque adulte mâle avait son mot à dire.

La Jama­hi­riya a duré 34 ans (42 si on la date de 1969), une durée res­pec­table. Elle n’a pas fonc­tion­né pour les hommes d’affaires étran­gers, les diplo­mates et les jour­na­listes, qui la trou­vaient plus exas­pé­rante que les états Arabes ou Afri­cains habi­tuels, et ce sont leurs points de vue à eux qui a for­gé l’image du pays à l’extérieur. Mais le régime n’était pas fait pour les étran­gers et il sem­ble­rait qu’il fonc­tion­nait le plus sou­vent plu­tôt bien pour de nom­breux Libyens. Il a réus­si à plus que tri­pler la popu­la­tion (pas­sant de 1,8 mil­lions en 1968 à 6,5 mil­lions aujourd’hui), un haut niveau de san­té, une forte sco­la­ri­sa­tion pour les filles comme pour les gar­çons, un taux d’alphabétisme de 88%, un niveau de pro­mo­tion sociale et pro­fes­sion­nelle des femmes que beau­coup de femmes dans les pays arabes pour­raient envier et un reve­nu par habi­tant de $12.000, le plus éle­vé d’Afrique. En réponse à la pro­pa­gande qui a sans relâche dia­bo­li­sé le régime de Kadha­fi, ces chiffres sont régu­liè­re­ment cités par les cri­tiques de l’intervention occi­den­tale. Mais le pro­blème c’est qu’ils n’ont rien à voir avec le pro­blème.

Les réus­sites socio-éco­no­miques du régime peuvent être attri­buées avant tout à la dis­tri­bu­tion des richesses orga­ni­sée par l’état : le suc­cès du sec­teur des hydro­car­bures et des méca­nismes mis en place très tôt pour répar­tir les pétro­dol­lars. Mais les ins­ti­tu­tions cen­trales de la Jama­hi­riya, le tan­dem Congrès du Peuple/Comités Révo­lu­tion­naires, n’étaient pas du tout des organes de gou­ver­ne­ment effi­caces, en par­tie parce qu’ils entraî­naient une ten­sion entre deux notions dis­tinctes de sources de légi­ti­mi­té. Les Congrès repré­sen­taient l’idée que le peuple était la source et le vec­teur de la légi­ti­mi­té. Mais les Comi­tés repré­sen­taient l’idée d’une légi­ti­mi­té qui pri­mait sur toutes les autres. Au centre de la Révo­lu­tion se trou­vait Kadha­fi lui-même, il était donc assez logique qu’il se posi­tionne hors des struc­tures des Congrès et donc des ins­ti­tu­tions for­melles de gou­ver­ne­ment. Il n’était ni pre­mier ministre ni pré­sident mais sim­ple­ment Mur­shid, Guide, Frère Diri­geant. Cette posi­tion lui per­met­tait de jouer de façon infor­melle le média­teur entre dif­fé­rents com­po­sants du sys­tème et l’opinion publique, par­fois en cri­ti­quant le gou­ver­ne­ment (se fai­sant ain­si le porte-parole des mécon­ten­te­ments au sein de la popu­la­tion) ou en déplo­rant les inef­fi­ca­ci­tés et en cor­ri­geant les erreurs des Congrès du Peuple, tou­jours à par­tir du point de vue de la Révo­lu­tion. La tra­di­tion du diri­geant arabe qui verse dans la ver­tu en pre­nant par­tie pour le peuple contre ses propres ministres remonte à Haroun al-Rashid. Mais dans le sys­tème de Kadha­fi, la manière dont la légi­ti­mi­té révo­lu­tion­naire pou­vait pri­mer sur la légi­ti­mi­té popu­laire res­sem­blait à celui de Kho­mei­ni pour qui les inté­rêts de l’Iran révo­lu­tion­naire pri­maient sur les pré­ceptes de la Cha­ria – en clair, que les consi­dé­ra­tions poli­tiques avaient prio­ri­té sur le dogme isla­mique – et qu’il arbi­trait lorsque néces­saire. Il est frap­pant de consta­ter que Kadha­fi consi­dé­rait que les inté­rêts de la Révo­lu­tion com­man­daient que le sec­teur pétro­lier ne soit pla­cé ni sous la tutelle des Congrès du Peuple ni sous celle des Comi­tés Révo­lu­tion­naires.

Des mots tels que « auto­ri­ta­risme », « tyran­nie » (un favo­ri chez les bri­tan­niques), et « dic­ta­ture » n’ont jamais réel­le­ment décrit le carac­tère par­ti­cu­lier de ce sys­tème mais au contraire l’ont cari­ca­tu­ré en per­ma­nence. Kadha­fi, contrai­re­ment à tous les autres chefs d’état, se tenait non pas au som­met d’une pyra­mide d’institutions gou­ver­ne­men­tales mais au cœur d’un sec­teur infor­mel du régime qui exer­çait une cer­taine hégé­mo­nie sur le sec­teur for­mel et qui n’a pas d’équivalent moderne. Cela signi­fiait que les ins­ti­tu­tions for­melles de la Jama­hi­riya étaient extrê­me­ment faibles, y com­pris l’armée à qui Kadha­fi ne fai­sait pas confiance et qu’il avait mar­gi­na­li­sée.

On est ten­té de dire à pro­pos de Kadha­fi que « l’Etat, c’est lui ». Mais c’était l’idée de plus en plus mys­tique de la Révo­lu­tion et non la déi­té ou le droit divin qui légi­ti­mait son pou­voir. Et cette dimen­sion imma­té­rielle de la Révo­lu­tion, que Ruth First appe­lait son côté insai­sis­sable, était intiment liée au fait que la Révo­lu­tion n’était jamais ter­mi­née.

En 1793, Robes­pierre avait fait la dis­tinc­tion entre un gou­ver­ne­ment révo­lu­tion­naire et un gou­ver­ne­ment consti­tu­tion­nel : « L’objectif d’un gou­ver­ne­ment consti­tu­tion­nel est de sau­ve­gar­der la Répu­blique ; celui d’un gou­ver­ne­ment révo­lu­tion­naire est d’en jeter les bases ». La fonc­tion his­to­rique concrète du gou­ver­ne­ment révo­lu­tion­naire en Libye était de s’assurer que le pays ne devienne pas et ne puisse pas deve­nir une répu­blique, tout en le moder­ni­sant dans d’importants domaines. La Révo­lu­tion Libyenne se révé­la per­ma­nente parce que ses objec­tifs étaient impré­cis, ses archi­tectes n’ayant aucune forme de gou­ver­ne­ment consti­tu­tion­nel à l’esprit comme objec­tif final ni aucune concep­tion de leur propre rôle poli­tique ou celui de qui­conque après la Révo­lu­tion. L’Etat des Masses, al-jama­hi­riya, était pré­sen­té comme quelque chose de bien supé­rieure à une simple répu­blique — jum­hu­riya — mais en réa­li­té il en était loin. Mais, par contraste aux états qui se pré­tendent répu­bliques mais n’en sont pas, ses pré­ten­tions lais­saient entendre qu’il n’y avait jamais eu une inten­tion d’établir une véri­table répu­blique où le gou­ver­ne­ment serait réel­le­ment l’affaire du peuple. L’Etat des Masses était en réa­li­té à peine un jouet pour occu­per et cana­li­ser les Libyens ordi­naires tan­dis que la poli­tique des grands étaient menée en cou­lisses par une élite mys­té­rieuse qui n’avait pas de comptes à rendre.

La mobi­li­sa­tion de la socié­té dans la Révo­lu­tion Fran­çaise a pro­duit plu­sieurs diri­geants à l’esprit indé­pen­dant – Dan­ton, Marat, Hébert etc ain­si que Robes­pierre – ce qui a ren­du psy­cho­lo­gi­que­ment pos­sible de suivre les Jaco­bins dans leur rébel­lion contre Robes­pierre et mettre en route un pro­ces­sus tor­tueux pour rem­pla­cer un gou­ver­ne­ment révo­lu­tion­naire par un gou­ver­ne­ment consti­tu­tion­nel. Dans une cer­taine mesure, quelque chose de simi­laire s’est pro­duite en Algé­rie (où la lutte pour l’indépendance a pro­duit une sur­abon­dance de révo­lu­tion­naires à l’esprit affir­mé), même si 49 ans plus tard, la route sinueuse qui mène à la répu­blique démo­cra­tique s’étire tou­jours loin devant, comme ce fut le cas pour la France. Mais l’inertie poli­tique de la socié­té libyenne signi­fiait que sa Révo­lu­tion n’avait qu’un diri­geant, et un seul. Les com­pa­gnons les plus proches de Kadha­fi avaient sans doute une influence sur lui mais un seul d’entre eux, Abdes­sa­lam Jal­loud, a eu le cou­rage d’exprimer publi­que­ment ses désac­cords avec Kadha­fi sur d’importants sujets (et il a fina­le­ment jeté l’éponge en 1995). Le règne de Kadha­fi peut donc être consi­dé­ré comme un cas extrême de ce que Rosa Luxem­bourg appe­lait le « sub­sti­tu­tion­nisme » : le gou­ver­ne­ment infor­mel qui était le véri­table gou­ver­ne­ment en Libye était en fait un one-man show. Kadha­fi incar­nait à la fois la Révo­lu­tion nébu­leuse, les inté­rêts impré­cis de la nation et la volon­té non for­mu­lée du peuple et il pen­sait à l’évidence qu’il devait rendre le show inté­res­sant. Sa flam­boyance avait un objec­tif poli­tique. Mais pen­dant com­bien de temps peut-on s’assurer le consen­te­ment, sans même par­ler de loyau­té, par du folk­lore ? Un joueur de flûte qui menait les Libyens – pour la plu­part bien nour­ris, logés et édu­qués, mais main­te­nus dans un infan­ti­lisme poli­tique per­ma­nent – nulle part en par­ti­cu­lier ? Il est éton­nant que le show ait duré si long­temps.

y a quelques années, Kadha­fi sem­blait réa­li­ser ce qu’il avait fait – qu’il avait entraî­né la Libye, et lui-même avec, dans une impasse qua­si-uto­pique – et il a ten­té de s’en sor­tir. Dés 1987 il fai­sait des expé­riences avec le libé­ra­lisme : auto­ri­sant des com­merces pri­vés, limi­tant les pou­voirs des Comi­tés Révo­lu­tion­naires, auto­ri­sant les Libyens à voya­ger dans les pays voi­sins, ren­dant les pas­se­ports confis­qués, libé­rant des cen­taines de pri­son­niers poli­tiques, invi­tant les exi­lés à ren­trer avec des garan­ties qu’ils ne seraient pas per­sé­cu­tés, et même ren­con­trant des diri­geants de l’opposition pour étu­dier une éven­tuelle récon­ci­lia­tion tout en recon­nais­sant que de graves abus avaient été com­mis et que la Libye n’était pas un état de droit. Ces réformes impli­quaient un glis­se­ment vers un gou­ver­ne­ment consti­tu­tion­nel, l’élément le plus remar­quable étant le pro­po­si­tion de Kadha­fi de codi­fier les droits des citoyens et les délits punis­sables, ce qui était cen­sé mettre fin aux arres­ta­tions arbi­traires. Ce pro­jet fut stop­pé net par les sanc­tions inter­na­tio­nales impo­sées en 1992 au len­de­main de l’attentat de Locker­bie : un état d’urgence qui a ren­for­cé l’aile conser­va­teur du régime et écar­té le risque de réformes pen­sant plus de 10 ans. Ce ne fut qu’en 2003 – 2004, après le paie­ment par Tri­po­li d’une grosse somme d’argent aux familles endeuillées en 2002 (et après avoir déjà remis Abdel­ba­set Ali al-Megra­hi et Al Amin Kha­li­fa Fhi­ma à la jus­tice en 1999), que les sanc­tions furent levées et qu’un nou­veau cou­rant réfor­miste diri­gé par le fils de Kadha­fi, Saif al-Islam, vit le jour.

Il y a quelques années, dans les cercles proches du gou­ver­ne­ment Blair – sur­tout dans les médias et chez les uni­ver­si­taires – il était de bon ton de par­ler du réfor­misme de Saif al-Islam. Il est désor­mais de bon ton de lui jeter l’opprobre comme le fils de son affreux père. Les deux affir­ma­tions sont inexactes et ne sont for­mu­lées que pour se jus­ti­fier. Saif al-Islam avait com­men­cé à jouer un rôle signi­fi­ca­tif et construc­tif dans les affaires d’état libyennes, en convain­cant le Groupe Com­bat­tant Isla­mique Libyen (GCIL) de ces­ser sa cam­pagne de ter­ro­risme en échange de la libé­ra­tion de pri­son­niers en 2008, en pro­mou­vant une série de réformes concrètes et en sug­gé­rant la recon­nais­sance for­melle des Ber­bères par le régime. Il est irréa­liste de pen­ser qu’il aurait pu remo­de­ler la Libye en une démo­cra­tie pro­gres­siste s’il avait suc­cé­dé à son père, mais il recon­nais­sait cer­tai­ne­ment les pro­blèmes de la Jama­hi­riya et la néces­si­té de réformes pro­fondes. L’éventualité d’une voie réfor­miste menée par Saif a été bri­sée par les évè­ne­ments de ce prin­temps. Ne peut-on faire un paral­lèle avec les sanc­tions inter­na­tio­nales impo­sées au len­de­main de l’attentat de Locker­bie qui ont inter­rom­pu les ini­tia­tives de réforme ?

Depuis février, il a sans cesse été répé­té que le gou­ver­ne­ment Libyen était res­pon­sable à la fois pour l’attentat contre un dis­co­thèque de Ber­lin le 5 avril 1986 et l’attentat de Locker­bie le 21 décembre 1988. La nou­velle de la fin vio­lente de Kadha­fi fût accueillie avec satis­fac­tion par les familles des vic­times amé­ri­caines de Locker­bie, pleines d’amertume à l’égard d’un homme que le gou­ver­ne­ment US pré­sen­tait comme le com­man­di­taire de l’attentat contre le vol 103 de la Pan Am. Mais de nom­breux obser­va­teurs infor­més ont émis des doutes sur ces deux his­toires, sur­tout Locker­bie. Jim Swire, porte-parole de UK Fami­lies Flight 103 (Familles du Vol 103), dont la fille a été tuée dans l’attentat, a expri­mé de façon répé­tée son insa­tis­fac­tion devant la ver­sion offi­cielle. Hans Köchler, un juriste autri­chien dési­gné par l’ONU comme obser­va­teur indé­pen­dant au pro­cès, s’est décla­ré pré­oc­cu­pé sur le dérou­le­ment du pro­cès (notam­ment en ce qui concerne le rôle de deux offi­ciels du Dépar­te­ment de Jus­tice US qui étaient assis à côté des pro­cu­reurs écos­sais et qui sem­blaient leur don­ner des ins­truc­tions). Köchler a décrit la condam­na­tion d’al-Megrahi comme un « déni de jus­tice fla­grant ». Swire, qui lui aus­si a assis­té à tout le pro­cès, a ensuite lan­cé la cam­pagne Jus­tice pour al-Megra­hi. Dans une courte bio­gra­phie de Kadha­fi dif­fu­sée sur la chaîne BBC World Ser­vice dans la nuit du 20 octobre, John Simp­son s’est abs­te­nu de répé­ter ces accu­sa­tions, en indi­quant sim­ple­ment que l’attentat à Ber­lin a « peut-être été ou pas l’oeuvre de Kadha­fi », une for­mule hon­nête qui laisse place au doute. Sur Locker­bie, il a dit que Libye avait été par la suite « dési­gnée comme seule et unique cou­pable », une for­mule tout à fait exact.

Il est sou­vent affir­mé par les fonc­tion­naires bri­tan­niques et amé­ri­cains et la presse occi­den­tale que la Libye a recon­nu sa res­pon­sa­bi­li­té pour Locker­bie en 2003 – 2004. C’est faux. Comme par­tie de l’accord avec Washing­ton et Londres, qui com­por­tait le ver­se­ment par la Libye de 2,7 mil­liards de dol­lars aux 270 familles des vic­times, le gou­ver­ne­ment libyen, dans une lettre au pré­sident du Conseil de Sécu­ri­té de l’ONU, a indi­qué que la Libye « a faci­li­té la pré­sen­ta­tion devant la jus­tice des deux sus­pect accu­sés de l’attentat contre le vol 103 de la Pan Am, et assume la res­pon­sa­bi­li­té pour les actions de ses offi­ciels ». Il devint évident que cette phrase avait été négo­ciée entre les gou­ver­ne­ments libyen et bri­tan­nique (et peut-être amé­ri­cain aus­si) lorsque Jack Straw la répé­ta mot pour mot devant la Chambre des Com­munes. Sa for­mu­la­tion per­met­tait au gou­ver­ne­ment (bri­tan­nique) de lais­ser entendre que la Libye était effec­ti­ve­ment cou­pable, tout en lais­sant la pos­si­bi­li­té à Tri­po­li d’affirmer qu’il n’avait rien dit de la sorte. La décla­ra­tion ne men­tionne même pas le nom d’al-Megrahi et recon­naît encore moins sa culpa­bi­li­té ou celle du gou­ver­ne­ment libyen. De plus, tout gou­ver­ne­ment qui se res­pecte signe­rait une décla­ra­tion de prin­cipe géné­ral recon­nais­sant sa res­pon­sa­bi­li­té pour les actions de ses repré­sen­tants. La posi­tion de Tri­po­li fut expli­ci­tée par le pre­mier ministre, Shu­kri Gha­nem, le 24 février 2004 dans le pro­gramme Today : il a clai­re­ment expli­qué que le paie­ment de l’indemnisation ne consti­tuait pas un aveu et que le gou­ver­ne­ment libyen avait « ache­té la paix ».

Les élé­ments de preuve admis par l’Occident pour juger Kadha­fi cou­pable n’étaient pas très concluants. Le doute sur l’attentat de Locker­bie a don­né nais­sance à des théo­ries alter­na­tives sur les véri­tables com­man­di­taires, théo­ries évi­dem­ment qua­li­fiées de « théo­ries du com­plot ». Mais le dos­sier de l’accusation dans le pro­cès de Locker­bie était lui-même une théo­rie du com­plot. Et les maigres élé­ments à charge auraient du abou­tir à un acquit­te­ment sur les bases d’un « doute rai­son­nable » ou du moins, comme le pré­voit la loi écos­saise, pour « absence de preuves », plu­tôt que le ver­dict clair et net de « cou­pable » qui fut pro­non­cé, assez étran­ge­ment, contre un seul des deux accu­sés. Je ne pré­tends pas connaître la véri­té sur l’affaire Locker­bie, mais les Bri­tan­niques par­donnent dif­fi­ci­le­ment les auteurs d’atrocités com­mises contre un des leurs ou un de leurs amis. Je com­prends donc mal com­ment le gou­ver­ne­ment bri­tan­nique a pu se rési­gner en 2003 – 2005 à accueillir à nou­veau la Libye si Kadha­fi était réel­le­ment cou­pable. Et eu égard au nombre de vic­times écos­saises dans l’attentat, il est éga­le­ment dif­fi­cile de croire que des poli­ti­ciens du SNP (par­ti écos­sais au pou­voir – NdT) aient pu deman­der la libé­ra­tion d’al-Megrahi s’ils pen­saient que le ver­dict avait été juste. L’hypothèse que la Libye, Kadha­fi et al-Megra­hi ont pu être pié­gés est tout à fait sérieuse. Dans ce cas, il en résulte que toutes les inter­rup­tions dans les réformes à par­tir de 1989, lorsque le régime a res­ser­ré les bou­lons au cours de la tour­mente pro­vo­quée par les sanc­tions éco­no­miques inter­na­tio­nales, ain­si que les souf­frances maté­rielles endu­rées par le peuple libyen au cours de cette période et l’aggravation des conflits internes (notam­ment la cam­pagne ter­ro­riste isla­miste du GCIL entre 1995 et 1998), pour­raient toutes être impu­tées en quelque sorte à l’Occident.

Quelles que soient les res­pon­sa­bi­li­tés, la Jama­hi­riya a sur­vé­cu, intacte pour l’essentiel, jusqu’en 2011 : un état carac­té­ri­sé par l’absence de par­tis poli­tiques, l’absence d’associations, de presse ou de mai­sons d’édition indé­pen­dantes et comme corol­laire la fai­blesse de la socié­té civile, les dys­fonc­tion­ne­ments des ins­ti­tu­tions for­melles du gou­ver­ne­ment, la fai­blesse des forces armées et le carac­tère indis­pen­sable de Kadha­fi lui-même en tant qu’instigateur de la révo­lu­tion. Après 42 ans de règne de Kadha­fi, le peuple Libyen, sur le plan poli­tique, n’était pas plus avan­cé qu’il ne l’était le 31 août 1969.

La Jama­hi­riya était donc vul­né­rable aux défis internes dés que les mou­ve­ments de masse arabes autour des ques­tions de digni­té humaine et de droits des citoyens furent déclen­chés. La tra­gique iro­nie est que les carac­té­ris­tiques de la Jama­hi­riya qui la ren­daient vul­né­rable au Prin­temps arabe étaient aus­si, de par leur com­bi­nai­son, les mêmes qui empê­chaient toute ému­la­tion de la Tuni­sie ou de l’Égypte. Les fac­teurs qui ont per­mis une évo­lu­tion fon­da­men­ta­le­ment posi­tive dans ces deux pays une fois les pro­tes­ta­tions de masses déclen­chées n’étaient pas pré­sents en Libye. En Tuni­sie et en Egypte, la popu­la­tion avait une plus grande expé­rience en matière de mili­tan­tisme ce qui a don­né aux pro­tes­ta­tions une cer­taine sophis­ti­ca­tion, une cohé­rence et un sens de l’organisation. Le fait qu’aucun des deux diri­geants n’étaient des fon­da­teurs a per­mis de faire le dis­tinc­tion entre les pro­tes­ta­tions contre le pré­sident et ses par­ti­sans et la rébel­lion contre l’état : le patrio­tisme des mani­fes­tants n’a jamais été remis en cause. Et dans les deux cas, le rôle des forces armées fut cru­ciale : plus loyales envers l’état et la nation qu’en&vers un diri­geant en par­ti­cu­lier, elles ont pu jouer le rôle d’arbitre et faci­li­ter une sor­tie de crise sans mettre l’état en péril.

Rien de tout ceci ne s’appliquait dans le cas de la Libye. Kadha­fi était le fon­da­teur de la Jama­hi­riya et le garant de sa conti­nui­té. Les forces armées étaient inca­pables de jouer un rôle poli­tique indé­pen­dant. L’absence de toute tra­di­tion d’opposition paci­fique et indé­pen­dante a trans­for­mé la révolte popu­laire en une révolte brute, inca­pable de for­mu­ler des reven­di­ca­tions que le régime aurait pu accep­ter. Au contraire, la révolte consti­tuait un défi à Kadha­fi et à la Jama­hi­riya dans son ensemble (et donc à ce qui fai­sait office d’état).

Les évè­ne­ments qui se sont dérou­lés au cours du week-end qui a sui­vi l’agitation ini­tiale du 15 février lais­saient entre­voir trois scé­na­rios pos­sibles : un effon­dre­ment rapide du régime suite à un sou­lè­ve­ment popu­laire géné­ral ; un écra­se­ment de la révolte après une reprise en main par le régime ; ou – avant la pre­mière réso­lu­tion – le début d’une guerre civile. Si la révolte avait été immé­dia­te­ment écra­sée, les consé­quences pour le Prin­temps arabe auraient été graves mais pas for­cé­ment plus que pour les évé­ne­ments à Bah­reïn, au Yémen ou en Syrie ; l’opinion publique arabe était depuis long­temps habi­tuée à l’idée que la Libye était un pays à part et les évé­ne­ments qui s’y dérou­laient n’avaient donc que peu d’impact sur elle. Si la révolte avait pro­vo­qué l’effondrement rapide du régime, la Libye aurait pu som­brer dans l’anarchie. Un Soma­lis­tan pétro­lier au bord de la Médi­ter­ra­née aurait eu des réper­cus­sion désta­bi­li­sa­trices chez tous ses voi­sins et por­té un coup aux pers­pec­tives d’un déve­lop­pe­ment de la démo­cra­tie, en Tuni­sie en par­ti­cu­lier. Une longue guerre civile, bien que meur­trière, aurait pu don­ner à la rébel­lion le temps de s’organiser et deve­nir un centre de pou­voir alter­na­tif et se pré­pa­rer ain­si à la tâche de créer un gou­ver­ne­ment en état de fonc­tion­ner, dans l’éventualité d’une vic­toire. Et même dans le cas d’une défaite, une telle rébel­lion aurait sapé les bases de la Jama­hi­riya et entrai­né sa chute. Aucun de ces scé­na­rios ne s’est pro­duit. A la place, il y a eu une inter­ven­tion mili­taire des puis­sances occi­den­tales sous cou­vert de l’OTAN et de l’autorité des Nations Unies.

Com­ment ana­ly­ser ce qua­trième scé­na­rio selon les prin­cipes démo­cra­tiques qui ont été invo­qués pour jus­ti­fier une inter­ven­tion mili­taire ? Il n’y a pas de doute que de nom­breux Libyens consi­dèrent l’OTAN comme leur sau­veur et que cer­tains aspirent véri­ta­ble­ment à la démo­cra­tie pour leur pays. Mal­gré cela j’ai été for­te­ment cho­qué lorsqu’on a com­men­cé à envi­sa­ger une inter­ven­tion et je me déclare tou­jours oppo­sé, même après une vic­toire appa­rente, parce que je consi­dère que l’argument de la démo­cra­tie aurait du pro­duire une toute autre série d’évènements.

L’affirmation selon laquelle la « com­mu­nau­té inter­na­tio­nale » n’avait pas d’autre choix que d’intervenir mili­tai­re­ment et que la seule alter­na­tive était de ne rien faire est fausse. Une alter­na­tive active, concrète et non-vio­lente avait été pro­po­sée, et déli­bé­ré­ment reje­tée. L’argument en faveur de l’instauration d’une zone d’exclusion aérienne et ensuite d’une inter­ven­tion mili­taire employant « tous les moyens néces­saires » était qu’il n’y avait pas d’autre moyen pour faire ces­ser la répres­sion et pro­té­ger les civils. Et pour­tant beau­coup ont rap­pe­lé que la façon de pro­té­ger les civils n’était pas d’intensifier le conflit en inter­ve­nant en faveur d’un camp ou d’un autre, mais d’y mettre fin en ins­tau­rant un ces­sez-le-feu sui­vi de négo­cia­tions poli­tiques. Le Inter­na­tio­nal Cri­sis Group, par exemple, où j’ai tra­vaillé pen­dant un temps, a publié une décla­ra­tion le 10 mars pro­po­sant une ini­tia­tive en deux points : 1) la for­ma­tion d’un groupe de contact ou d’un comi­té issu des voi­sins nord-afri­cains de la Libye et d’autres états afri­cains avec un man­dat pour négo­cier un ces­sez-le-feu immé­diat ; 2) ini­tia­tion par le groupe de contact de négo­cia­tions entre les pro­ta­go­nistes en vue de rem­pla­cer le régime actuel par un gou­ver­ne­ment moins auto­ri­taire, plus repré­sen­ta­tif et res­pec­tueux de l’état de droit. Cette pro­po­si­tion fut reprise par l’Union Afri­caine et repré­sen­tait le point de vue de nom­breux pays non-afri­cains – la Rus­sie, la Chine, le Bré­sil et l’Inde, sans par­ler de l’Allemagne et la Tur­quie. Cette pro­po­si­tion fut confir­mée de façon plus détaillée (en ajou­tant une clause pour le déploie­ment d’une force de main­tien de la paix sous man­dat de l’ONU et char­gée de faire res­pec­ter le ces­sez-le-feu) dans une lettre ouverte au Conseil de Sécu­ri­té de l’ONU le 16 mars, la veille du débat qui allait adop­ter la réso­lu­tion 1973. En bref, avant que le Conseil de Sécu­ri­té ne vote en faveur d’une inter­ven­tion mili­taire, une pro­po­si­tion com­plète avait été pré­sen­tée pour répondre à la néces­si­té de pro­té­ger les civils en ten­tant de faire ces­ser les com­bats, et pour jeter les bases d’une tran­si­tion ordon­née vers une forme de gou­ver­ne­ment plus légi­time, qui évi­te­rait le risque d’un effon­dre­ment brusque dans l’anarchie, avec tout ce que cela signi­fie­rait pour la révo­lu­tion tuni­sienne, la sécu­ri­té des pays voi­sins et pour la région dans son ensemble. L’imposition d’une zone d’exclusion aérienne consti­tuait un acte de guerre : chose que le secré­taire à la défense US, Robert Gates, a confir­mé devant le Congrès (US) le 2 mars. Une telle déci­sion néces­si­tait, en guise de pré­li­mi­naire, la des­truc­tion des défenses aériennes de la Libye. En auto­ri­sant une telle mesure et « tous les moyens néces­saires », le Conseil de Sécu­ri­té a choi­si la guerre alors qu’aucun autre moyen n’avait encore été ten­té. Pour­quoi ?

De nom­breux cri­tiques de l’intervention de l’OTAN lui ont repro­ché de s’être écar­tée des termes de la réso­lu­tion 1973 et, pour cette rai­son, d’être illé­gale ; et que la réso­lu­tion n’autorisait ni le chan­ge­ment de régime ni l’introduction de troupes au sol. Il s’agit d’une erreur d’interprétation. L’article 4 excluait l’introduction d’une force occu­pante. Mais l’article 42 des Régu­la­tions de la Haye de 1907 déclare que « un ter­ri­toire est consi­dé­ré comme occu­pé lorsqu’il est effec­ti­ve­ment pla­cé sous l’autorité d’une armée hos­tile, » une défi­ni­tion conser­vée par les Conven­tions de Genève de 1949. Ce que la réso­lu­tion 1973 avait exclu était l’introduction d’une force des­ti­née a prendre le contrôle poli­tique et légal du lieu, mais cela n’a jamais été l’intention ; des forces ter­restres ont effec­ti­ve­ment été intro­duites mais n’ont à aucun moment assu­mé une res­pon­sa­bi­li­té poli­tique ou légale de quoi que ce soit et par consé­quent n’entrent pas dans la défi­ni­tion conven­tion­nelle d’une force occu­pante. Il se peut que cette ambi­guï­té ait été inten­tion­nel­le­ment intro­duite par les gou­ver­ne­ments auteurs de la réso­lu­tion dans l’intention d’obtenir le maxi­mum de voix en faveur de la réso­lu­tion du 17 mars ; ceci bien sûr ne serait qu’un exemple par­mi d’autres de l’art du sophisme dont les « met­teurs en scène » (en fran­çais dans le texte – NdT) de l’intervention ont fait preuve. Et le chan­ge­ment de régime était taci­te­ment cou­vert par la phrase « tous les moyens néces­saires ». Et s’il a pu y avoir des doutes sur l’interprétation de la réso­lu­tion, celles-ci avaient déjà été balayées par la rhé­to­rique mar­tiale de Came­ron et Hague, Sar­ko­zy et Jup­pé, et Oba­ma et Clin­ton avant même le vote du Conseil de Sécu­ri­té. Puisqu’il avait été affir­mé que l’enjeu était la pro­tec­tion de civils d’un mas­sacre par Kadha­fi contre « son propre peuple », il en résulte que leur pro­tec­tion pas­sait pas l’élimination de la menace, qui était Kadha­fi lui-même tant qu’il était au pou­voir (phrase qui fut ensuite trans­for­mée en « tant qu’il était en Libye » avant de deve­nir « tant qu’il était en vie »). L’attitude des puis­sances occi­den­tales au cours de la période pré­cé­dant le débat du Conseil de Sécu­ri­té ne laisse aucune doute que la réso­lu­tion, très intel­li­gem­ment rédi­gée, auto­ri­sait de façon tacite une guerre et un chan­ge­ment de régime. Ceux qui ont ensuite affir­mé qu’ils ne savaient pas que le chan­ge­ment de régime était auto­ri­sé n’ont soit pas com­pris la logique des évè­ne­ments, soit ont fait sem­blant de ne pas la com­prendre pour jus­ti­fier leur impuis­sance à s’y oppo­ser. En insé­rant « par tous les moyens néces­saires » dans la réso­lu­tion, Londres, Paris et Washing­ton s’autorisaient, par l’intermédiaire de l’OTAN, à faire ce que bon leur sem­blait où bon leur sem­blait, sachant par avance qu’ils n’auraient aucun compte à rendre puisque, en tant que membres per­ma­nents du Conseil de Sécu­ri­té, ils étaient au-des­sus de toutes les lois.

En fait, à deux égards, la conduite de l’intervention par les puis­sances occi­den­tales et l’OTAN a bien clai­re­ment vio­lé les réso­lu­tions du Conseil de Sécu­ri­té. D’abord parce que rebelles ont été armés par la France, le Qatar et l’Egypte (selon le Wall Street Jour­nal) et sans doute par d’autres membres de la coa­li­tion — ce qui consti­tue une vio­la­tion claire de l’embargo sur les armes impo­sée par le Conseil de Sécu­ri­té dans les articles 9, 10 et 11 de la réso­lu­tion 1970 adop­tée le 26 février et reprise dans les articles 13, 14 et 15 de la réso­lu­tion 1973. On a ensuite expli­qué que la réso­lu­tion 1973 rem­pla­çait la réso­lu­tion 1970 et que la phrase magique « par tous les moyens néces­saires » auto­ri­sait la vio­la­tion de l’embargo sur les armes ; ain­si l’article 4 de la réso­lu­tion 1973 avait prio­ri­té sur les articles 13 à 15 de cette même réso­lu­tion. C’est ain­si que la livrai­son d’armes aux rebelles par n’importe quel gou­ver­ne­ment fût auto­ri­sée tout en l’interdisant pour le gou­ver­ne­ment libyen qui, à l’époque, avait déjà été décla­ré illé­gi­time par Londres, Paris et Washing­ton. Pra­ti­que­ment per­sonne n’a sou­li­gné cette deuxième vio­la­tion.

Les efforts de l’ICG et d’autres ins­tances pour trou­ver une alter­na­tive à la guerre ne sont pas pas­sés com­plè­te­ment inaper­çus. Appa­rem­ment, leurs pro­po­si­tions ont fait quelque impres­sion sur les membres les moins naï­ve­ment enthou­siastes du Conseil de Sécu­ri­té, et c’est ain­si qu’un hom­mage de la main gauche leur a été ren­du par les rédac­teurs du brouillon de la Réso­lu­tion 1973. Dans la ver­sion finale — ce qui n’était pas le cas dans les pré­cé­dentes -, l’idée d’une solu­tion paci­fique fut incor­po­rée aux deux pre­miers articles, qui disaient :

[ Le Conseil de Sécu­ri­té…]

(1) Exige l’établissement immé­diat d’un ces­sez-le-feu et un arrêt com­plet des vio­lences et de toutes les attaques et vio­lences contre les civils ;

(2) Met l’accent sur la néces­si­té d’intensifier les efforts pour trou­ver une solu­tion à la crise, qui réponde aux exi­gences légi­times du peuple libyen et prenne note des déci­sions du Secré­taire Géné­ral d’envoyer son repré­sen­tant spé­cial en Libye, et du Conseil de Paix et de Sécu­ri­té de l’Union Afri­caine d’y envoyer son haut-comi­té ad hoc, dans le but de faci­li­ter le dia­logue devant conduire aux réformes poli­tiques néces­saires à une solu­tion paci­fique et durable.

De cette manière, la Réso­lu­tion 1973 parais­sait envi­sa­ger acti­ve­ment et pré­fé­ren­tiel­le­ment une alter­na­tive paci­fique, tout en auto­ri­sant une inter­ven­tion mili­taire comme posi­tion de repli, si un ces­sez-le-feu était refu­sé. En réa­li­té, rien n’aurait pu être plus éloi­gné de la véri­té.

La Réso­lu­tion 1973 fut votée à New York tard dans la soi­rée du 17 mars. Le len­de­main, Kadha­fi, dont les forces cam­paient à la limite sud de Ben­ga­zi, annon­ça un ces­sez-le-feu, en confor­mi­té avec l’article 1, et pro­po­sa un dia­logue, en confor­mi­té avec l’article 2. Ce que le Conseil de Sécu­ri­té avait pré­co­ni­sé et exi­gé, il l’exécuta en l’espace de quelques heures. Son ces­sez-le-feu fut immé­dia­te­ment refu­sé, au nom du CNT, par un des com­man­dants rebelles, Kha­li­fa Haf­tar, et reje­té par les gou­ver­ne­ments occi­den­taux. « Nous le juge­rons sur ses actes, non sur ses paroles », décla­ra David Came­ron, vou­lant dire par là que Kadha­fi était cen­sé assu­rer le ces­sez-le-feu géné­ral à lui tout seul : c’est-à-dire non seule­ment ordon­ner à ses troupes de ces­ser le tir, mais garan­tir que ce ces­sez-le-feu serait indé­fi­ni­ment main­te­nu, en dépit du fait que le CNT refu­sait pour sa part d’en faire autant. Le com­men­taire de Came­ron ne tenait aucun compte non plus du fait que l’article 1 de la Réso­lu­tion 1973 ne pla­çait pas le far­deau du ces­sez-le-feu sur le seul Kadha­fi. Il n’avait pas plus tôt cou­vert l’indéniable vio­la­tion de la Réso­lu­tion 1973 par le CNT, qu’Obama l’appuyait de tout son poids, en ajou­tant que pour qu’un ces­sez-le-feu de la part de Kadha­fi comp­tât pour quelque chose, il lui fau­drait (en plus de le sou­te­nir indé­fi­ni­ment sans contre­par­tie du CNT) reti­rer ses forces non seule­ment de Ben­ga­zi, mais aus­si de Mis­ra­ta et des villes les plus impor­tantes que ses troupes avaient reprises à la rébel­lion — Ajda­biya à l’est et Zawiya à l’ouest -, en d’autres termes, il lui fal­lait accep­ter d’avance une défaite stra­té­gique. Ces condi­tions, qu’il était impos­sible à Kadha­fi d’accepter, étaient absentes de l’article 1.

Came­ron et Oba­ma avaient donc fait savoir clai­re­ment que la der­nière chose qu’ils vou­laient était un ces­sez-le-feu, que le CNT pou­vait vio­ler impu­né­ment l’article 1 de la Réso­lu­tion et que, ce fai­sant, il agi­rait avec la béné­dic­tion de ses par­rains du Conseil de Sécu­ri­té. Le pre­mier ces­sez-le-feu de Kadha­fi n’aboutit à rien, de même que sa deuxième offre du 20 mars. Une semaine plus tard, la Tur­quie, qui s’était acti­vée dans le cadre de l’OTAN pour aider à orga­ni­ser la four­ni­ture d’aide huma­ni­taire à Ben­ga­zi, annon­ça qu’elle avait par­le­men­té avec les deux par­ties et qu’elle offrait ses bons offices pour négo­cier un ces­sez-le-feu. L’offre reçut ce qu’Ernest Bevin aurait appe­lé « a com­plete igno­ral » (disons un bras d’honneur) et rien n’en est sor­ti, comme rien n’est sor­ti d’une ini­tia­tive ulté­rieure en vue d’un ces­sez-le-feu et de négo­cia­tions (aux­quels Kadha­fi don­na expli­ci­te­ment son accord), prise par l’Union Afri­caine, en avril. Cette pro­po­si­tion aus­si fut reje­tée avec dédain par le CNT, qui exi­gea la démis­sion de Kadha­fi comme condi­tion préa­lable à un ces­sez-le-feu. Cette exi­gence dépas­sait même la pre­mière liste de condi­tions d’Obama, dont aucune, déjà, ne figu­rait dans la Réso­lu­tion 1973. Mieux : c’était une pré­ten­tion qui ren­dait tout ces­sez-le-feu impos­sible, puisqu’un ces­sez-le-feu exige des com­man­dants avec auto­ri­té déci­sive sur leurs armées et que la mise à l’écart de Kadha­fi aurait signi­fié que plus per­sonne n’avait d’autorité sur les forces armées libyennes.

En incor­po­rant les pro­po­si­tions de poli­tique alter­na­tive non-vio­lente dans son texte, le par­ti de la guerre occi­den­tal s’est livré à un abus de confiance, entraî­nant ain­si quelques états encore indé­cis à voter la réso­lu­tion du 27 mars : une guerre au finish, un chan­ge­ment de régime par la vio­lence et la fin de Kadha­fi avaient été ses objec­tifs dès le départ. Toutes les offres de ces­sez-le-feu que Kadha­fi a pu faire par la suite – le 30 avril, le 26 mai et le 9 juin – furent trai­tées avec le même mépris.

Ceux qui croient au « droit inter­na­tio­nal » et qui ne voient pas d’inconvénient aux guerres qu’ils consi­dèrent comme « légales » auront peut-être envie de médi­ter ceci. Mais le point déci­sif, ici, concerne l’enchaînement des évé­ne­ments et les choix poli­tiques qui y sont asso­ciés. En incor­po­rant les sug­ges­tions de l’ICG – ou, plus géné­ra­le­ment, du par­ti de la paix – dans le texte révi­sé de la Réso­lu­tion 1973, Londres, Paris et Washing­ton ont esca­mo­té astu­cieu­se­ment toute pos­si­bi­li­té de vrai débat au Conseil de Sécu­ri­té, qui eût néces­sai­re­ment exa­mi­né les alter­na­tives. L’incohérence de leur propre réso­lu­tion fut le prix à payer pour ce stra­ta­gème.

Londres, Paris et Washing­ton ne pou­vaient per­mettre un ces­sez-le-feu, parce qu’un ces­sez-le-feu aurait entraî­né des négo­cia­tions, d’abord sur des voies menant à la paix, ensuite sur le main­tien de la paix, et enfin, sur les dif­fé­rends poli­tiques fon­da­men­taux. Et cela aurait com­pro­mis les chances du genre de chan­ge­ment de régime qui inté­res­sait les Occi­den­taux. La vue de repré­sen­tants de la rébel­lion assis à une table avec des repré­sen­tants du régime de Kadha­fi, des Libyens par­lant avec des Libyens, aurait remis en cause leur dia­bo­li­sa­tion de Kadha­fi. Dès lors qu’il serait rede­ve­nu quelqu’un avec qui les gens parlent et négo­cient, il aurait été réha­bi­li­té. Et cela aurait exclu tout chan­ge­ment de régime par la vio­lence – révo­lu­tion­naire ? – et ain­si frus­tré les Occi­den­taux de leur chance d’une inter­ven­tion majeure dans le « Prin­temps » d’Afrique du Nord. Leur plan inter­ven­tion­niste glo­bal aurait été un fias­co. La logique de la dia­bo­li­sa­tion de Kadha­fi à la fin de février, cou­ron­née par la sai­sine de la Cour Pénale Inter­na­tio­nale (CPI) sur ses pré­ten­dus crimes contre l’humanité par la réso­lu­tion 1970, et ensuite par la déci­sion de la France, le 19 mars, de recon­naître le CNT comme seul repré­sen­tant du peuple libyen, signi­fiaient que Kadha­fi était ban­ni pour tou­jours du dis­cours poli­tique inter­na­tio­nal, qu’il n’était plus ques­tion de trai­ter de nou­veau avec lui, même pas pour la red­di­tion de Tri­po­li, quand, en août, il offrit des pour­par­lers en vue d’éviter à la ville des des­truc­tions sup­plé­men­taires, une offre qui fut une fois de plus reje­tée avec dédain. Et c’est bien cette logique qui a été sui­vie du début à la fin, comme le prouve le nombre de morts civils à Tri­po­li, et, par-des­sus tout, à Sirte. La mis­sion de l’OTAN a tou­jours été d’imposer à la Libye un chan­ge­ment de régime, véri­té occul­tée par le vacarme orga­ni­sé autour du pré­ten­du mas­sacre immi­nent à Ben­ga­zi.

La ver­sion offi­cielle, c’est que c’est la pers­pec­tive d’un autre Sre­bre­ni­ca, voire un autre Rwan­da, dans le cas où Kadha­fi aurait réus­si à reprendre la ville, qui a for­cé la « com­mu­nau­té inter­na­tio­nale » (moins la Rus­sie, la Chine, l’Inde, le Bré­sil, l’Allemagne, la Tur­quie, etc. quand même) à agir. Quelles rai­sons avait-on de sup­po­ser que si les forces de Kadha­fi repre­naient Ben­ga­zi, elles rece­vraient l’ordre de se livrer à un mas­sacre géné­ral ?

Kadha­fi a dû affron­ter pas mal de révoltes au long des années. Il les a inva­ria­ble­ment matées par la force et en a chaque fois exé­cu­té les meneurs. Le CNT et d’autres chefs rebelles avaient de bonnes rai­sons de craindre que, une fois Ben­ga­zi retom­bée aux mains des forces gou­ver­ne­men­tales, ils seraient eux-mêmes iso­lés, encer­clés et qu’on leur ferait payer le prix de leurs actes. Il était donc natu­rel qu’ils tentent de convaincre la « com­mu­nau­té inter­na­tio­nale » que ce n’étaient pas leurs seules vies qui étaient en jeu mais celles de mil­liers de civils. Tou­te­fois, en repre­nant les villes que le sou­lè­ve­ment avait briè­ve­ment arra­chées au contrôle gou­ver­ne­men­tal, les forces loyales à Kadha­fi n’ont com­mis aucun mas­sacre du tout ; les com­bats ont été âpres et san­glants, mais il n’y a rien eu qui ait res­sem­blé même de très loin à Sre­bre­ni­ca, moins encore au Rwan­da. Le seul mas­sacre connu du règne de Kadha­fi est l’exécution de quelque 1200 pri­son­niers isla­mistes, à la pri­son d’Abu Salim, en 1996. Il s’est agi d’une sombre affaire, et, que Kadha­fi l’ait ordon­née ou non, il est rai­son­nable de l’en tenir pour res­pon­sable. Il était donc nor­mal de se pré­oc­cu­per de ce que le régime allait faire et de la manière dont ses troupes se com­por­te­raient en cas de reprise de Ben­ga­zi. Nor­mal, par consé­quent, de vou­loir dis­sua­der Kadha­fi d’ordonner ou de per­mettre des excès. Mais ce n’est pas ce qui a été déci­dé. Ce qui a été déci­dé, c’est de condam­ner Kadha­fi à l’avance d’un mas­sacre de civils sans défense et d’enclencher le pro­ces­sus de des­truc­tion de son régime et de lui-même (et de sa famille) en puni­tion d’un crime qu’il devait encore com­mettre, qu’il était très peu sus­cep­tible de com­mettre, et de per­sis­ter dans cette voie, en dépit de ses offres répé­tées de sus­pendre toute acti­vi­té mili­taire.

Il n’y a rien eu qui puisse être qua­li­fié de net­toyage eth­nique ou de géno­cide dans le contexte libyen (du moins de la part des Kadha­fistes, NdT). Tous les Libyens sont des musul­mans, la majo­ri­té de souche ara­bo-ber­bère, et bien que la petite mino­ri­té d’expression ber­bère ait à se plaindre de quelque chose à pro­pos de la recon­nais­sance de sa langue et de son iden­ti­té (ses membres sont des musul­mans iba­dites, pas sun­nites) ce pro­blème n’était le sujet du conflit. Le conflit n’était ni eth­nique, ni racial mais poli­tique : il oppo­sait des défen­seurs et des contes­ta­taires du régime de Kadha­fi. Quel que fût le côté qui l’emporterait, on pou­vait être sûr qu’il en use­rait rude­ment avec l’adversaire, mais le pos­tu­lat d’un mas­sacre de civils à grande échelle sur base de leur iden­ti­té eth­nique ou raciale ne repo­sait sur rien. Tous les cla­bau­dages à pro­pos d’un autre Sre­bre­ni­ca ou d’un autre Rwan­da n’ont jamais été que des exa­gé­ra­tions pous­sées dans le but évident de faire pani­quer cer­tains gou­ver­ne­ments pour qu’ils sou­tiennent le pro­jet d’intervention mili­taire du par­ti de la guerre, afin de sau­ver la rébel­lion de sa défaite immi­nente.

Pour­quoi le fac­teur panique a‑t-il si bien fonc­tion­né auprès de l’opinion publique inter­na­tio­nale ou du moins occi­den­tale, et en par­ti­cu­lier auprès des gou­ver­ne­ments ? Des sources fiables rap­portent que la peur d’Obama d’être accu­sé d’avoir per­mis un autre Sre­bre­ni­ca a fait pen­cher la balance du côté de la guerre à Washing­ton, alors que non seule­ment Robert Gates mais aus­si, ini­tia­le­ment, Hil­la­ry Clin­ton, refu­saient une impli­ca­tion des États-Unis. Je crois que la réponse est que Kadha­fi avait déjà été si minu­tieu­se­ment et si com­plè­te­ment dia­bo­li­sé que les accu­sa­tions les plus déli­rantes sur son pro­bable (cer­tain, pour beau­coup) com­por­te­ment futur, devait être cru, quel que fût son com­por­te­ment réel. Cette dia­bo­li­sa­tion eut lieu le 21 février, le jour où toutes les cartes impor­tantes furent dis­tri­buées

Le 21 février, le monde entier appre­nait avec indi­gna­tion que le régime de Kadha­fi envoyait son armée de l’air mas­sa­crer des mani­fes­tants paci­fiques à Tri­po­li et dans d’autres villes. La prin­ci­pale source de cette infor­ma­tion était al-Jazee­ra, mais cette infor­ma­tion était rapi­de­ment reprise par Sky, CNN, la BBC, ITN et les autres. Avant la fin de la jour­née, l’idée d’imposer une zone d’exclusion aérienne à la Libye recueillait un large consen­sus, de même que l’idée d’une réso­lu­tion du Conseil de sécu­ri­té de l’ONU des­ti­née à impo­ser à la Libye des sanc­tions et un embar­go sur les armes, le gel des avoirs de la Libye et à tra­duire Kadha­fi et ses proches devant la Cour Pénale Inter­na­tio­nale (CPI) pour crimes contre l’humanité. La Réso­lu­tion 1970 était dûment adop­tée cinq jours plus tard et la ques­tion de la mise en place d’une zone d’exclusion aérienne deve­nait, dès lors, sur le plan inter­na­tio­nal, le centre des débats concer­nant la crise en Libye.

De nom­breux autres évé­ne­ments se sont pro­duits ce 21 février. Selon cer­taines sources, Zawiya était plon­gée dans le chaos. Le ministre de la jus­tice, Mus­ta­fa Abdul Jalil, avait démis­sion­né de ses fonc­tions. Cin­quante tra­vailleurs serbes avaient été atta­qués par des pillards. Le Cana­da condam­nait la « répres­sion vio­lente contre d’innocents mani­fes­tants ».

Deux pilotes de l’armée de l’air, fuyant la Libye, avaient posé leurs chas­seurs à Malte, disant qu’ils avaient agi ain­si pour évi­ter d’avoir à obéir à l’ordre de bom­bar­der et de mitrailler des mani­fes­tants. A la fin de l’après midi, il se disait de source sûre que les troupes et les tireurs d’élite du gou­ver­ne­ment tiraient sur la foule à Tri­po­li. Dix-huit tra­vailleurs coréens avaient été bles­sés quand leur lieu de tra­vail avait été inves­ti par une cen­taine d’hommes armés. L’UE condam­nait la répres­sion, sui­vie par Ban Ki-moon, Nico­las Sar­ko­zy et Sil­vio Ber­lus­co­ni. Dix Egyp­tiens avaient été soi-disant tués à Tobrouk par des hommes armés. William Hague [ministre des Affaires Etran­gères bri­tan­nique, NDT], qui avait dénon­cé la répres­sion la veille (de même qu’Hillary Clin­ton), annon­çait à une confé­rence de presse qu’il avait été infor­mé que Kadha­fi avait fui la Libye et qu’il était en route pour le Vene­zue­la. L’ambassadeur libyen en Pologne affir­mait que les mili­taires et les membres du gou­ver­ne­ment fai­saient conti­nuel­le­ment défec­tion pour aller rejoindre la rébel­lion et que les jours de Kadha­fi étaient comp­tés. De nom­breux médias rap­por­taient que la plus grande tri­bu libyenne, les War­fal­la, avait ral­lié le camp des rebelles. Les ambas­sa­deurs libyens à Washing­ton, en Inde, au Ban­gla­desh et en Indo­né­sie avaient tous démis­sion­né et l’ambassadeur adjoint de la mis­sion libyenne à l’ONU, Ibra­him Dab­ba­shi, ter­mi­nait la jour­née par une confé­rence de presse dans les locaux de la mis­sion libyenne à l’ONU où il affir­mait que Kadha­fi avait déjà com­men­cé à per­pé­trer un « géno­cide contre le peuple libyen » et fai­sait venir des mer­ce­naires afri­cains.

C’est Dab­ba­shi, plus que tout autre, qui, ayant pré­pa­ré son audi­toire dans ce sens, avait été le pre­mier à lan­cer l’idée que l’ONU devait impo­ser une zone d’exclusion aérienne et que la CPI devait mener une enquête sur les « crimes contre l’humanité et les crimes de guerre com­mis par Kadha­fi ».

A cette date, le nombre de morts depuis le 15 février s’élevait à 233, selon Human Rights Watch. La Fédé­ra­tion Inter­na­tio­nale des Droits de l’Homme avan­çait une four­chette entre 300 et 400 (mais elle avait éga­le­ment annon­cé le même jour que Syrte était tom­bée aux mains des rebelles). On peut com­pa­rer ces chiffres au nombre de morts en Tuni­sie (300) et en Egypte (au moins 846). On peut aus­si com­pa­rer les chiffres d’HRW et de la FIDH avec le nombre de morts, esti­mé de façon plau­sible entre 500 et 600, au cours des sept jours d’émeutes qui avaient eu lieu en Algé­rie en octobre 1988, et au sujet des­quelles le gou­ver­ne­ment fran­çais s’était tota­le­ment abs­te­nu de faire une quel­conque décla­ra­tion. Mais les chiffres n’avaient rien à voir là-dedans, ce 21 février, seules comp­taient les impres­sions. L’information selon laquelle l’armée de l’air de Kadha­fi mas­sa­crait des mani­fes­tants paci­fiques avait fait très forte impres­sion, et il allait de soi de prendre les démis­sions d’Abdul Jalil et des ambas­sa­deurs, la déser­tion des deux pilotes et sur­tout la décla­ra­tion dra­ma­tique de Dab­ba­shi sur le géno­cide comme étant la preuve du bien-fon­dé des affir­ma­tions d’al-Jazeera.

Les bons et les méchants, (pour reprendre le clas­se­ment de Tony Blair) avaient été clai­re­ment dési­gnés, les médias occi­den­taux étaient tous au comble de l’indignation, le conseil de Sécu­ri­té avait été sai­si de l’affaire en urgence, la CPI était pré­pa­rée à devoir se mobi­li­ser, et on s’orientait vers une inter­ven­tion – tout cela en l’espace de quelques heures. Et pour beau­coup, à juste titre. Sauf que les infor­ma­tions d’al-Jazeera étaient fausses, tout comme l’étaient les infor­ma­tions selon les­quelles la tri­bu War­fal­la avait rejoint le camp de la rébel­lion, ou que, comme l’avait annon­cé Hague, Kadha­fi avait fui à Cara­cas. Et, natu­rel­le­ment, l’affirmation de Dab­ba­shi concer­nant le « géno­cide » était de la fou­taise, une mise en scène théâ­trale qu’aucune des orga­ni­sa­tions qui s’intéressent à l’utilisation du terme [de géno­cide] n’a son­gé à contes­ter.

Ces consi­dé­ra­tions sou­lèvent des ques­tions gênantes. Si les rai­sons don­nées par les ambas­sa­deurs et d’autres membres du régime pour expli­quer leur défec­tion le 21 février étaient fausses, qu’est-ce qui les avait réel­le­ment pous­sés à par­tir et dire ce qu’ils avaient dit ? Que mani­gan­çait donc al-Jazee­ra ? Et que mani­gan­çait Hague ?

Si une ana­lyse sérieuse est faite des évé­ne­ments quand on aura davan­tage d’éléments sur cette affaire, elle s’attachera à cher­cher des réponses à ces ques­tions. Mais je com­prends sans mal que Kadha­fi et son fils en soient brus­que­ment venus à employer cette rhé­to­rique féroce.

Il est évident qu’ils croyaient que, loin d’être confron­tés à de simples « mani­fes­tants inof­fen­sifs », selon les termes employés par les Cana­diens, ils étaient désta­bi­li­sés par des forces qui agis­saient selon un plan ayant des rami­fi­ca­tions inter­na­tio­nales. Il est pos­sible qu’ils se soient trom­pés et que toute la situa­tion était en fait spon­ta­née et acci­den­telle, et qu’il s’agissait d’un imbro­glio très confus ; je ne pré­tends pas être cer­tain de ce que j’avance. Mais il y avait déjà eu dans le pas­sé des manœuvres des­ti­nées à désta­bi­li­ser leur régime et ils avaient de bonnes rai­sons de pen­ser qu’il s’agissait à nou­veau d’une ten­ta­tive de désta­bi­li­sa­tion. Les infor­ma­tions par­ti­sanes dif­fu­sées dans les médias bri­tan­niques, en par­ti­cu­lier — qui ne ces­saient de répé­ter, notam­ment, que le régime n’était confron­té qu’à des mani­fes­tants paci­fiques, alors que, outre des Libyens ordi­naires qui ten­taient de pro­tes­ter paci­fi­que­ment, il devait affron­ter des vio­lences à la fois moti­vées poli­ti­que­ment et aléa­toires (comme, par exemple, le lyn­chage de 50 pré­ten­dus mer­ce­naires à al-Bai­da le 19 février) — concor­daient avec la thèse de la désta­bi­li­sa­tion.

Et, d’après les élé­ments que j’ai pu, depuis, ras­sem­bler, je suis enclin à pen­ser que c’est bien de désta­bi­li­sa­tion qu’il s’agissait.

Les jours sui­vants, j’ai cher­ché à véri­fier moi-même l’information dif­fu­sée par al-Jazee­ra. Une des sources que j’ai consul­tées était le blog res­pec­té « Infor­med Com­ment », admi­nis­tré et mis à jour quo­ti­dien­ne­ment par Juan Cole, spé­cia­liste du Moyen-Orient à l’Université du Michi­gan. Il y avait un billet, daté du 21 février dont le titre était « les bom­bar­de­ments de Kadha­fi rap­pellent ceux de Mus­so­li­ni », qui expli­quait qu’entre 1933 et 40, Ita­lo Bal­bo [ministre de l’aéronautique de Mus­so­li­ni, puis gou­ver­neur de la Libye ita­lienne http://fr.wikipedia.org/wiki/Italo_Balbo, NDT] était un fervent par­ti­san de la guerre, esti­mant que c’était le « meilleur moyen de trai­ter avec mépris les popu­la­tions des colo­nies ». Le billet com­men­çait par : « le mitraillage et le bom­bar­de­ment à Tri­po­li de mani­fes­tants civils par les chas­seurs de Mouam­mar Kadha­fi, ce lun­di … », les mots sou­li­gnés ren­voyant à un article de l’Associated Press écrit par Sarah El Deeb and Mag­gie Michael, publié à 21h, le 21 février.

Cet article ne cor­ro­bo­rait en rien l’affirmation de Cole selon laquelle les chas­seurs de Kadha­fi (ou tout autre type d’avion) avaient mitraillé ou bom­bar­dé qui que ce soit à Tri­po­li ou ailleurs. Et il en allait de même pour toutes les sources indi­quées dans les autres articles sur la Libye qui relayaient l’information sur ce mas­sacre par voie aérienne publié par Cole ce même jour.

A cette époque, j’étais en Egypte la plu­part du temps, mais, dans la mesure où de nom­breux jour­na­listes qui allaient en Libye pas­saient par le Caire, j’en pro­fi­tais pour deman­der à ceux que je pou­vais ren­con­trer ce qu’ils avaient consta­té sur le ter­rain. Aucun d’entre eux n’avait pu confir­mer cette ver­sion des faits [les mas­sacres com­mis par Kadha­fi, NDT].

Je me sou­viens tout par­ti­cu­liè­re­ment d’avoir deman­dé, le 18 mars, à Jon Marks, spé­cia­liste de l’Afrique du Nord bri­tan­nique qui reve­nait tout juste d’un long séjour en Cyré­naïque (où il s’était ren­du à Ajda­biya, Ben­ga­zi, Bre­ga, Der­na et Ras Lanuf), ce qu’il avait enten­du dire sur cette affaire. Il m’a répon­du que par­mi ceux qu’il avait ren­con­trés, per­sonne n’avait men­tion­né de tels faits.

Quatre jours plus tard, le 22 mars, USA Today publiait un article frap­pant d’Alan Kuper­man, l’auteur de « Limits of Huma­ni­ta­rian Inter­ven­tion » et coré­dac­teur en chef de « Gam­bling on Huma­ni­ta­rian Inter­ven­tion ».

Cet article, « Five Things the US Should Consi­der in Libya » (« Cinq points que les Etats-Unis devraient prendre en compte concer­nant la Libye »), était une vio­lente cri­tique de l’intervention de l’Otan, disant qu’elle n’avait pas res­pec­té les moda­li­tés pré­vues pour qu’une inter­ven­tion huma­ni­taire soit jus­ti­fiée et cou­ron­née de suc­cès. Mais ce qui m’a le plus frap­pé, c’est cette affir­ma­tion selon laquelle « mal­gré l’omniprésence des télé­phones por­tables dotés d’appareils pho­tos, on n’avait pu voir aucune image des vio­lences géno­ci­daires, une affir­ma­tion qui suinte la pro­pa­gande des rebelles ».

Et donc, quatre semaines plus tard, je n’étais pas le seul à ne rien avoir trou­vé de tan­gible à cette infor­ma­tion sur ces bom­bar­de­ments aériens. J’ai, par la suite, appris que cette ques­tion avait été évo­quée plus d’une quin­zaine de jours plus tôt, le 2 mars, lors des séances au Congrès US où Gates et l’amiral Mike Mul­len, chef d’état-major des armées des Etats-Unis, avaient témoi­gné. Ils y avaient décla­ré qu’ils n’avaient eu aucune confir­ma­tion concer­nant ces rap­ports selon les­quels des avions de Kadha­fi tiraient sur des citoyens.

Cette his­toire était fausse, tout comme l’était celle qui avait cir­cu­lé en août 1990, quand on avait racon­té que l’armée ira­kienne assas­si­nait des bébés koweï­tiens en débran­chant leurs cou­veuses. Et les affir­ma­tions que conte­nait le dos­sier sur les ADM de Sad­dam étaient fausses, éga­le­ment. Mais, comme l’avait fait remar­quer Moham­med Khi­der, un des fon­da­teurs du FLN [en Algé­rie, NDT] : « quand tout le monde reprend un men­songe, il devient une véri­té ». La course au chan­ge­ment de régime par la guerre avait déjà com­men­cé et rien ne pou­vait l’arrêter.

Cette inter­ven­tion a enta­ché tous les prin­cipes que les par­ti­sans de la guerre ont invo­qué pour la jus­ti­fier. Elle a pro­vo­qué la mort de mil­liers de civils, désho­no­ré la notion de démo­cra­tie, désho­no­ré la notion de droit et fait pas­ser une fausse révo­lu­tion pour une vraie.

Deux asser­tions qui ont été reprises à l’envi – elles étaient essen­tielles pour jus­ti­fier le casus bel­li des puis­sances occi­den­tales – c’est que Kadha­fi était en train de « tuer son propre peuple » et qu’il avait « per­du toute légi­ti­mi­té », la seconde affir­ma­tion étant pré­sen­tée comme le corol­laire de la pre­mière. Les deux asser­tions étaient des mys­ti­fi­ca­tions.

« Tuer son propre peuple » c’est la for­mule qui avait déjà été uti­li­sée pour jus­ti­fier la guerre menée contre Sad­dam Hus­sein pour opé­rer un chan­ge­ment de régime. Dans les deux cas, cela sous-ten­dait deux choses : que le des­pote était un monstre et qu’il ne repré­sen­tait rien dans la socié­té qu’il gou­ver­nait. C’est ten­dan­cieux et mal­hon­nête de dire sim­ple­ment que Kadha­fi « tuait son propre peuple » ; il tuait ceux par­mi son peuple qui se rebel­laient. A cet égard, il fai­sait ce que tout gou­ver­ne­ment a tou­jours fait dans le pas­sé face à une rébel­lion. Nous sommes libres de pré­fé­rer les rebelles au gou­ver­ne­ment dans tous les cas. Mais des qua­li­tés rela­tives des uns et des autres n’est pas ce qui importe dans ce genre de situa­tion : ce qui compte, c’est le droit d’un état de se défendre contre la sub­ver­sion vio­lente.

Ce droit, qui était naguère consi­dé­ré comme étant le corol­laire de la sou­ve­rai­ne­té, est aujourd’hui com­pro­mis. En théo­rie, il com­prend cer­taines règles à res­pec­ter. Mais comme nous l’avons vu, invo­quer des règles (par exemple, « le géno­cide est inter­dit ») peut aller de pair avec une exa­gé­ra­tion cynique et une dis­tor­sion des faits par d’autres états. Il n’y a, en fait, pas de règles fiables. Un état peut répri­mer une révolte si les membres per­ma­nents du Conseil de Sécu­ri­té qui dis­posent d’un droit de veto le laissent faire (ex. le Bah­reïn, mais éga­le­ment le Sri Lan­ka), mais pas dans le cas contraire. Et si un état pense que cette auto­ri­sa­tion non offi­cielle va de soi pour se défendre parce qu’il est en bons termes avec Londres, Paris et Washing­ton et qu’il honore tous les accords conclus avec eux, comme c’était le cas pour la Libye, il a inté­rêt à se méfier. Les condi­tions peuvent brus­que­ment chan­ger du jour au len­de­main. Cette ques­tion est désor­mais du domaine de l’arbitraire et l’arbitraire, c’est le contraire de la loi.

L’idée que Kadha­fi ne repré­sen­tait rien dans la socié­té libyenne, qu’il s’en pre­nait à tout son peuple et qu’ils étaient tous contre lui, est une autre dis­tor­sion des faits.

Comme nous le savons main­te­nant, au vu de la durée de la guerre, l’énorme mani­fes­ta­tion pro-Kadha­fi à Tri­po­li le 1er juillet, la résis­tance achar­née des forces de Kadha­fi, le mois qu’il a fal­lu aux rebelles pour venir à bout de Bani Walid et l’autre mois qu’il leur a fal­lu pour prendre le contrôle de Syrte, le régime de Kadha­fi béné­fi­ciait, comme le CNT, d’un sou­tien impor­tant. La socié­té libyenne était divi­sée et une divi­sion poli­tique était en soi un espoir de déve­lop­pe­ment dans la mesure où elle signa­lait la fin de l’ancienne una­ni­mi­té poli­tique impo­sée et pré­ser­vée par la Jama­hi­riya.

Vu sous cet angle, la des­crip­tion faite par les gou­ver­ne­ments occi­den­taux du « peuple libyen » comme étant una­ni­me­ment oppo­sé à Kadha­fi avait une impli­ca­tion sinistre, pré­ci­sé­ment parce qu’elle impo­sait une nou­velle una­ni­mi­té sou­te­nue par les occi­den­taux dans la socié­té libyenne. Cette notion pro­fon­dé­ment anti­dé­mo­cra­tique décou­lait de façon logique de la notion tout aus­si anti­dé­mo­cra­tique que, en l’absence de consul­ta­tion élec­to­rale ou même de son­dage d’opinion pour déter­mi­ner les véri­tables posi­tions des Libyens, les gou­ver­ne­ments bri­tan­nique, fran­çais et amé­ri­cain avaient le droit et le pou­voir de déter­mi­ner qui fai­sait par­tie du peuple libyen et qui n’en fai­sait pas.

Tous ceux qui sou­te­naient le régime de Kadha­fi ne comp­taient pas. Ne fai­sant pas par­tie du « peuple libyen », ils ne pou­vaient pas faire par­tie des civils à pro­té­ger, même s’il s’agissait véri­ta­ble­ment de civils. Et ils n’ont pas été pro­té­gés, ils ont été tués par les frappes aériennes de l’OTAN ain­si que par des fac­tions rebelles incon­trô­lées. Le nombre de ces vic­times civiles du mau­vais côté de la guerre doit s’élever à plu­sieurs fois le nombre de morts du 21 février. Mais ils ne comp­taient pas, pas plus que ne comp­taient les mil­liers de jeunes gens de l’armée de Kadha­fi qui s’imaginaient inno­cem­ment qu’eux aus­si fai­saient par­tie du « peuple libyen » et ne fai­saient qu’accomplir leur devoir vis‑à vis de l’état quand ils ont été car­bo­ni­sés par les avions de l’OTAN ou qu’il ont été exé­cu­tés illé­ga­le­ment et mas­si­ve­ment après avoir été cap­tu­rés, comme à Syrte.

Le même mépris pour les prin­cipes démo­cra­tiques carac­té­ri­sait les décla­ra­tions conti­nuelles en Occi­dent selon les­quelles Kadha­fi avait « per­du toute légi­ti­mi­té ». Tout gou­ver­ne­ment doit être recon­nu sur le plan inter­na­tio­nal et, dans ce cas, ce sont des sources externes qui sta­tuent sur sa légi­ti­mi­té. Mais, en matière de démo­cra­tie, c’est la légi­ti­mi­té natio­nale qui pré­vaut sur la légi­ti­mi­té inter­na­tio­nale. En par­lant de légi­ti­mi­té per­due, non seule­ment les puis­sances occi­den­tales anti­ci­paient des élec­tions en Libye qui éta­bli­raient le véri­table taux de sou­tien popu­laire, mais elles copiaient le régime de Kadha­fi ; dans la Jama­hi­riya, la popu­la­tion pas­sait après la Révo­lu­tion, dont la légi­ti­mi­té pré­va­lait.

« Si vous cas­sez, cela vous appar­tient », avait dit Colin Powell afin de pré­ve­nir des risques d’une nou­velle guerre en Irak. La leçon du chaos en Irak a été apprise, au moins au point que les puis­sances occi­den­tales et l’OTAN n’ont ces­sé de répé­ter que le peuple libyen — le CNT et les milices révo­lu­tion­naires — étaient pro­prié­taires de leur révo­lu­tion.

Et donc, n’étant pas pro­prié­taires de la Libye après la chute de Kadha­fi, l’OTAN, et Londres et Paris et Washing­ton ne peuvent pas être accu­sés de l’avoir démo­lie ou d’être tenus pour res­pon­sables des dégâts. Et tout cela se tra­duit par un théâtre d’ombres. Le CNT occupe le devant de la scène en Libye, mais, depuis février, toutes les déci­sions impor­tantes ont été prises dans les capi­tales occi­den­tales après consul­ta­tion avec les autres membres, en par­ti­cu­lier arabes, du « groupe de contact » qui se réunit à Londres, à Paris ou à Doha. Il est peu pro­bable que la struc­ture du pou­voir et le sys­tème de prise de déci­sion qui ont gui­dé la « révo­lu­tion » depuis mars chan­ge­ra radi­ca­le­ment. Et donc, si rien ne se pro­duit pour venir contra­rier les plans qui ont per­mis à l’OTAN et au CNT d’arriver où ils en sont aujourd’hui, ce qui va res­sor­tir de tout cela, c’est un sys­tème de double pou­voir, d’une cer­taine façon ana­logue à celui de la Jama­hi­riya elle-même, et tout aus­si hos­tile à l’instauration de la démo­cra­tie. Il s’agirait donc d’un sys­tème de prise de déci­sion offi­ciel sur des sujets secon­daires qui ser­vi­rait de façade à un sys­tème de prise de déci­sion agis­sant dans l’ombre, sépa­ré et indé­pen­dant, parce que diri­gé depuis l’étranger, et qui trai­te­rait de tous les sujets véri­ta­ble­ment impor­tants (le pétrole, le gaz, la finance, le com­merce, la sécu­ri­té, la géo­po­li­tique) le gou­ver­ne­ment offi­ciel en Libye sera un col­la­bo­ra­teur subal­terne des patrons occi­den­taux de la nou­velle Libye. Cela res­sem­ble­ra davan­tage à un retour au temps de la monar­chie qu’à celui de la Jama­hi­riya.

Source FR : Le Grand Soir