Retour au Venezuela

Treize ans après une première immersion au Venezuela, alors gouverné par Rafael Caldera, Annick Maziers est retournée sur place en mai dernier. Impressions sur la République bolivarienne d’Hugo Chavez, sous la forme d’un carnet de route.

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Texte rédi­gé le 8 août 2011.

L’absence tem­po­raire du pré­sident Cha­vez a été l’occasion, pour une bonne par­tie de la presse mon­diale de titrer sur le Vene­zue­la… ren­for­çant l’impression d’un régime dic­ta­to­rial pour cer­tains, éveillant, pour d’autres, res­pect et curio­si­té pour un lea­der adu­lé par une bonne par­tie de la popu­la­tion… Au total, des cen­taines d’articles, mais pour com­bien d’enquêtes sur le ter­rain ?

Pour entendre un peuple, c’est peut-être un peu comme pour obser­ver les étoiles… les grandes lumières de la ville peuvent para­si­ter un peu la tâche. Il ne faut pas hési­ter à ren­trer dans les terres, quit­ter la capi­tale. Cela fai­sait treize ans que je n’étais pas retour­née au Vene­zue­la. Je suis retour­née dans mon Lla­no incan­des­cent, à l’intérieur du pays.

Les mises en garde de quelques amis non cha­vistes, les e‑mails alar­mants sur la « dic­ta­ture » de Cha­vez, ain­si que la presse avaient fini de me convaincre : il valait mieux ne pas prendre mon fils de sept ans avec moi pour retour­ner au Vene­zue­la. Je suis donc par­tie seule pour retrou­ver les gens avec qui, treize ans aupa­ra­vant, j’avais vécu. Je ne connais­sais rien du Vene­zue­la socia­liste. Quand je suis par­tie, le pays était encore sous le man­dat du pré­sident Cal­de­ra. Hasard des dates, mon départ avait coïn­ci­dé avec les der­niers mois de la pré­si­dence Cal­de­ra.

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Mai 2011, j’arrive à Zara­za, à l’intérieur du pays. Je renoue avec mes amis comme si je les avais quit­tés hier ; tous de milieux dif­fé­rents, de sen­si­bi­li­tés poli­tiques dif­fé­rentes. Il y a treize ans, je tra­vaillais dans le cadre d’une action sociale béné­vole au cœur du pays avec des enfants, des malades. Aucune prise de posi­tion poli­tique n’était sou­hai­table, neu­tra­li­té totale, je tra­vaillais avec des gens de tous bords.

Enre­gis­trant, notant, pho­to­gra­phiant tout ce que je n’avais plus vu depuis treize ans, j’avais treize années à com­prendre. Du balayeur de rues au chauf­feur de taxi, de la gui­che­tière au cadre supé­rieur de la com­pa­gnie d’électricité, du col­lé­gien au pro­prié­taire ter­rien exploi­tant, je les ai tous har­ce­lés de ques­tions. J’ai décou­vert un nombre incroyable de pro­grammes, il m’était dif­fi­cile de tout cap­ter tant il y a avait de sujets à déve­lop­per.

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L’un des pro­grammes les plus impres­sion­nants m’a sem­blé être les réseaux mer­cal. Ce sont des maga­sins du com­merce équi­table ven­dant à prix régu­lés les den­rées de base pro­duites loca­le­ment. Ils sont implan­tés par­tout dans le pays. Je me suis ren­due dans l’un d’eux. Le bruit cou­rait qu’il n’y avait plus moyen de se pro­cu­rer de l’huile. Je vou­lais véri­fier. Alors que nous entrions dans le mer­cal, ils déchar­geaient des palettes de bou­teilles d’huile.

J’ai vu les come­dores, ces can­tines publiques gra­tuites pour les plus de 60 ans, les écoles de musique gra­tuites pour tous, les for­ma­tions pro­fes­sion­nelles gra­tuites, les trans­ports publics très bon mar­ché et gra­tuits pour les per­sonnes âgées.

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L’un des grands points du Vene­zue­la est la mobi­li­té des gens. Compte tenu du prix du car­bu­rant, des prix des trans­ports publics (métro, liai­sons bus entre les villes…), les Véné­zué­liens ont vrai­ment la pos­si­bi­li­té de se dépla­cer. Ce qui n’est pas un détail quand on sait, en France notam­ment, l’élimination « natu­relle » que repré­sentent pour les étu­diants les dépla­ce­ments à la capi­tale. Les paral­lèles me venaient sou­vent à l’esprit, et de pen­ser à nos retrai­tés euro­péens, fran­çais, grecs, anglais, ceux dont la retraite ne per­met même pas le paie­ment d’un loyer ou les couples avec double salaire qui ne peuvent plus payer le gasoil pour se chauf­fer l’hiver.

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Les mai­sons que j’avais connues ont été amé­na­gées, les réser­voirs d’eau potable ont été chan­gés, le télé­phone est acces­sible à tous et, d’ailleurs, tout le monde a son télé­phone por­table. La com­pa­gnie natio­nale de télé­phone Cantv a été natio­na­li­sée en 2006 et elle pro­pose des tarifs sociaux extrê­me­ment acces­sibles, très enca­drés. Tous peuvent être connec­tés à Inter­net, le prix est modique et des cours gra­tuits d’initiation sont offerts par­tout dans le pays. D’ailleurs, les pre­miers ordi­na­teurs 100% véné­zué­liens voient le jour.

Toute per­sonne qui sou­haite étu­dier peut étu­dier, les uni­ver­si­tés sont par­tout pré­sentes. De très nom­breuses femmes reprennent des études tout en gar­dant leur tra­vail, les horaires ont été amé­na­gés. Dans la ville où j’étais, Zara­za, le nombre d’universités est pas­sé de deux à quatre. Le Vene­zue­la est le pays au monde comp­tant le plus d’étudiants, 36% de la popu­la­tion étu­die. Les bourses sont lar­ge­ment dis­tri­buées. Ain­si, l’une de mes amies vit seule avec quatre enfants à charge, ses quatre enfants étu­dient, aucun n’a besoin de tra­vailler pen­dant son cur­sus.

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Il y a des méde­cins à tous les coins de rue, grâce au pro­gramme d’échange de méde­cins avec Cuba. J’ai pu ren­con­trer cer­tains de ces Cubains, com­prendre com­ment ils vivaient cette expé­rience et com­ment ce « prêt » de méde­cins était per­çu par la popu­la­tion béné­fi­ciaire : une expé­rience enri­chis­sante pour les pre­miers car beau­coup de mala­dies pré­sentes au Vene­zue­la sont main­te­nant éra­di­quées à Cuba et, pour les seconds, une aubaine.

J’ai pu voir au fin fond de la cam­pagne des gens opé­rés, des gens avec des attèles, des lunettes… Les paral­lèles avec la ten­dance actuelle en France me viennent en per­ma­nence en tête : alors que la France applique un nume­rus clau­sus et ren­voie des méde­cins étran­gers bien que la popu­la­tion subisse une pénu­rie criante, que le taux de can­cer explose et que la popu­la­tion vieillit ; le Vene­zue­la fait venir 20 000 méde­cins cubains. C’est l’asymétrie par­faite.

Les familles les plus aisées que je connais sont certes très cri­tiques au pre­mier abord envers le pou­voir… Le voca­bu­laire est dur et ils ne manquent pas de rele­ver tous les pro­blèmes que connaît encore le Vene­zue­la. Cepen­dant, ils ont quand même tous recon­nu ne rien avoir per­du. Ils ont gar­dé leur bateau, leurs fermes, les mul­tiples voi­tures… Et, au fil des dis­cus­sions, eux-mêmes recon­naissent que leur Vene­zue­la est un charme et qu’ils n’ont pas envie de le quit­ter. Ils sont impli­qués dans l’opposition, pour cer­tains, et animent des émis­sions radio, occupent des postes à res­pon­sa­bi­li­té.

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Le plus désta­bi­li­sant pour un esprit euro­péen est peut-être de consta­ter l’incroyable ten­dresse qu’exprime, avec une grande spon­ta­néi­té, la popu­la­tion envers le pré­sident Cha­vez. Il est vu tan­tôt comme un fils, tan­tôt comme un frère. _ Trans­po­ser un tel com­por­te­ment dans notre contexte poli­tique actuel serait tout à fait sur­réa­liste. Il n’est plus ques­tion dans notre pay­sage poli­tique de frac­ture entre la classe diri­geante, en ce com­pris les hauts fonc­tion­naires, et la popu­la­tion ; il est juste ques­tion d’univers dif­fé­rents.

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En pas­sant au-des­sus de la rivière la plus sale de Cara­cas, un véri­table égout à ciel ouvert, mon amie me dit que « ce fou de Cha­vez a pro­mis qu’il nage­rait dedans ». Cette remarque me fait alors pen­ser à l’un des textes du grand « Gabo ». Il par­lait de ce géné­ral qui, pour son agré­ment, avait inver­sé le cours d’une rivière… Gabriel Gar­cia Mar­quez nous plon­geait alors dans le réa­lisme magique ; mais ce que Cha­vez rend abor­dable pour une par­tie de la popu­la­tion, c’est en fait une réa­li­té magique. Il ne cherche pas à inver­ser le cours des rivières mais bien le cours des choses. Depuis de nom­breuses années, per­sonne n’avait autant orien­té le déve­lop­pe­ment du pays vers les classes les plus défa­vo­ri­sées, per­sonne n’avait osé.
A l’image de ce métro de Cara­cas qu’il a fait sor­tir de terre pour rejoindre les ban­lieues à flanc de mon­tagne, il a défié et ren­ver­sé ce que beau­coup pen­saient être la fata­li­té, les lois irré­ver­sibles du mar­ché. Ain­si, fou pour cer­tains, lea­der huma­niste pour d’autres, cet homme a su réveiller l’optimise et la fibre poli­tique d’un grand nombre de Véné­zué­liens.

Source de l’ar­ticle : Cour­rier

Annick Maziers a cosi­gné, avec la pho­to­graphe Eve Dufaud, le recueil Mon­tagnes d’Hommes — Ber­gers, Ber­gères d’exception, 2010, ed. « Lieux Dits », Lyon. http://montagnes-d-hommes.com