Pour une communication Sud — Sud

Un outil de communication entre les pays du Sud serait une alternative pour remettre au devant de la scène les débats populaires qu’on ne veut pas entendre.

Pro­pos de Sékou Diar­ra tenus en avril 2010 lors d’un pas­sage par Bruxelles, chez ZIN TV. Nous vous en pro­po­sons une retrans­crip­tion

Pour une com­mu­ni­ca­tion Sud — Sud.

Par Sékou Diar­ra.

Pré­sident de la Coa­li­tion des Alter­na­tives afri­caines dette et déve­lop­pe­ment (CAD-Mali)

Sekou.jpg Il faut envi­sa­ger le Sud-Sud, l’Afrique et l’Amérique Latine, car beau­coup de choses nous lient et aller dans le sens d’une construc­tion glo­bale, sans en écar­ter le tiers-mon­disme du Nord-Sud qui nous a don­né Aimé Césaire, Frantz Fanon, Jean-Paul Sartre, le Maré­chal Tito et le non-ali­gne­ment du tiers-mon­disme à Ban­dung. Ce sont des choses qu’il faut reprendre dans le Sud-Sud. On constate aujourd’hui l’offensive de groupes super-orga­ni­sés qui ont ren­du l’argent pré­sent dans tous les seg­ments de la vie et impo­sant sa pri­mau­té même dans les rela­tions : sur le plan agro­no­mique, de la sou­ve­rai­ne­té ali­men­taire, de la san­té, de l’éducation, du loge­ment, la ges­tion des res­sources, l’eau, les mines, la terre. Par exemple, “Véo­lia” ne res­pecte pas ses enga­ge­ments à Bruxelles en matière d’épuration d’eau. Alors com­ment vont-ils les res­pec­ter au Maroc, au Mali ou en Afrique, puisqu’ils ne les res­pectent même pas dans la capi­tale de l’Europe ?

Aujourd’hui, cer­taines entre­prises d’agro-alimentaire ont fait des alliances poli­tiques avec des gou­ver­ne­ments afri­cains irres­pon­sables et ont inven­té une forme de conces­sion de la terre. Ces contrats, loin d’être trans­pa­rents, ne visent pas la terre mais plu­tôt l’eau. L’eau qu’on uti­lise pour pro­duire un gramme de riz per­met de pro­duire trois grammes de céréales. Ma com­mu­nau­té vit de céréales, on n’a pas besoin de vivre du riz. Seule­ment, le riz rap­porte plus d’argent et donc il est expor­té. L’Afrique de façon para­doxale s’est retrou­vée dans une situa­tion de pénu­rie d’eau comme aux États Unis, en Inde et en Chine.

En regar­dant tous ces aspects, nous avons besoin, d’aller vers une conso­li­da­tion des rela­tions Sud-Sud car des pays comme le Vene­zue­la, la Boli­vie, l’Équateur et même l’Argentine ont des nou­velles valeurs qui s’attaquent à ces seg­ments. Ils essayent de socia­li­ser la connais­sance. Que doit-on faire de l’or que l’on extraie et qui appar­tient au pays ? Socia­li­ser l’école ou la san­té comme un droit humain est fon­da­men­tal. Que faire de l’argent du tré­sor public pro­ve­nant des res­sources natu­relle et des impôts ?

Essayons de ren­for­cer les rela­tions Sud-Sud afin de faire revivre ces valeurs qui ont tou­jours exis­té, car les com­mu­nau­tés ont tou­jours su défi­nir des méca­nismes socia­li­sants et capables d’éviter les exclu­sions.

Un type de lit­té­ra­ture dépas­sé veut nous faire croire que les gens ne se sont jamais com­por­tés de façon éco­lo­gique et c’est faux. Les pay­sans au Sahel durant des siècles avaient des solu­tions face aux cala­mi­tés. Chez nous, tout natu­rel­le­ment, il y a le chef de la terre, le chef de l’eau, le chef cou­tu­mier… et la nomi­na­tion de cette chef­fe­rie ne se fait pas en conseil des ministres. C’est à par­tir de cer­tains com­por­te­ments que l’on peux arri­ver à être qua­li­fié comme chef de la terre, chef de l’eau, ou chef cou­tu­mier et arri­ver à la pyra­mide, par contre le chef de vil­lage est une nomi­na­tion fami­liale qui dépend de l’âge.

Il y a des gens qui sont exclus parce qu’ils ont eu des com­por­te­ments qu’il ne fal­lait pas avoir, par exemple chez les Lou­zo, on dit qu’il ne faut pas tou­cher la femme de l’autre, si tu le fais tu t’exclus toi-même, ain­si de suite. Donc ceux qui montent dans la pyra­mide ont des com­por­te­ments res­pec­tueux, des valeurs com­mu­nau­taires et le sens de la res­pon­sa­bi­li­té.

En 2006, lors du forum social mon­dial à Bama­ko, j’avais évo­qué au maire de la Mar­ti­nique, Mon­sieur Gar­cin Mal­sa, qu’il était néces­saire de nous ren­con­trer afin de construire un pont entre les Caraïbes et l’Afrique. D’autres ont vite mis en rela­tion la pro­blé­ma­tique de la traite négrière, sou­vent mal expli­quée. On nous fait croire que c’est mon ancêtre qui a ven­du l’ancien de Gar­cin. Chez nos frères et sœurs aux Etats-Unis, ce pro­blème se com­plexi­fie beau­coup et aujourd’hui ils se battent encore pour leur iden­ti­té, pour leur droit au tra­vail, pour leur droit à la vie. Ils se disent que si un Amé­ri­cain authen­tique refuse de faire un tra­vail, moi aus­si. Donc, mon frère et ma sœur Afri­cain qui va aux Etats Unis va sou­vent faire le tra­vail que l’autre a refu­sé. Ça apprend à l’autre à prendre un fusil et à l’assassiner. Donc j’ai dit à Gar­cin qu’il faut tra­vailler sur ces actes-là pour nous ame­ner à ren­for­cer d’autres faits d’affranchissements der­rière les­quels nos ancêtres se sont bat­tus.

Ma pro­po­si­tion est qu’il faut la par­ti­ci­pa­tion des Don­so, une forme d’organisation sociale au niveau de la région du Sahel. Ce sont des hommes enga­gés à par­tir de leurs connais­sances de la forêt, de la flore et de la faune. Ils s’occupent de la défense du vil­lage, du royaume et de l’empire. Les Don­so sont les garants de ce savoir, ils sont les gar­diens de ces connais­sances for­gées dans la lumière des temps. Leurs luttes ont pour objet la construc­tion d’une auto­no­mie de pen­ser, mais aus­si d’exister. C’est eux qui avaient cette fonc­tion dans l’empire du Man­dé (1235 – 1670), c’est eux aus­si qui avaient cer­tains pou­voirs pour le faire. Ils allaient seule­ment vers cer­taines connais­sances et c’est eux aus­si qui ont défi­ni entre le hui­tième et le dixième siècle la charte du Man­dé. La charte du Man­dé date d’avant la traite négrière (1222). Dans cette charte, il est écrit noir sur blanc qu’aucun homme n’a le droit d’opprimer l’autre, qu’aucun homme n’a le droit de tuer l’autre sans rai­son. C’est la libé­ra­tion de l’homme, c’est la reven­di­ca­tion des droits humains. Dans la civi­li­sa­tion euro­péenne, la Révo­lu­tion Fran­çaise se vante de consti­tuer les peuples civi­li­sés. La remise en cause de l’Afrique par rap­port à son his­toire n’est pas inno­cent.

Il est néces­saire de créer des rela­tion avec ces frères et sœurs qui sont dans les Caraïbes, et en Amé­rique latine, pour qu’ensemble on puisse être regar­dant sur un cer­tain nombre d’offensives, notam­ment cultu­relle. Par exemple, les Etats-Unis refusent de finan­cer l’Unesco depuis 1972. Cette orga­ni­sa­tion est sou­mise au Royaume-Uni et la France s’impose de plus en plus. Le monde Arabe se retrou­ve­ra étouf­fé. Le choc des civi­li­sa­tions qui s’annonce sera assi­mi­lé à la ques­tion raciale. Et les per­dants en seront toutes ces cultures qua­li­fiées d’indigène, c’est-à-dire toutes ces cultures liées à la vie.

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Un outil de com­mu­ni­ca­tion entre les pays du Sud serait une alter­na­tive pour remettre au devant de la scène les débats popu­laires qu’on ne veut pas entendre. Les jour­na­listes sont les com­mu­ni­ca­teurs dans la culture occi­den­tale. Chez nous les spé­cia­listes de la nar­ra­tion, ce sont les griots. Ces hommes et ces femmes ont appris l’art de la parole, ils ont sui­vi leur appren­tis­sage au vil­lage de Kéla à 100 Km de Bama­ko. C’est un endroit où l’on apprends aux gens à par­ler, et non à par­ler pour ne rien dire. Par exemple, lorsqu’on dit Djo­li­ba, c’est le nom en Bam­ba­ra du fleuve Niger et cela veut dire le sang qui tra­verse neuf pays. Ces com­mu­ni­ca­teurs sont aus­si pêcheurs, agri­cul­teurs ou éle­veurs capables d’expliquer la sym­bo­lique de Djo­li­ba, du Faro, la grande divi­ni­té du fleuve Niger, qui va de la Gui­née jusqu’au Nige­ria. C’est le conte­nu de la sym­bo­lique de nos luttes cultu­relles, de nos luttes sociales qu’on enseigne à Kéla. Cette expé­rience est mena­cée par une offen­sive cher­chant à la dégra­der afin d’empêcher les déten­teurs de cette connais­sance à la trans­mettre. Sim­ple­ment parce qu’aucun sou­tien ne nous est accor­dé. Dans un pays déve­lop­pé les écoles conven­tion­nelles sont pro­té­gées pour leur apport dans la poli­tique du déve­lop­pe­ment.

Aujourd’hui la télé­vi­sion clas­sique conven­tion­nelle est cen­su­rée. Comme j’enseigne aus­si, lors d’un test, j’ai inter­ro­gé mes étu­diant à pro­pos d’un feuille­ton qui passe à la télé­vi­sion. Tous ont très bien répon­du à la ques­tion du feuille­ton, mais mal­heu­reu­se­ment cette ques­tion a été notée d’un point et le reste 19. Cela signi­fie que tout le monde regarde la télé­vi­sion. C’est une offen­sive ser­vant à détour­ner notre culture et à intro­duire celle de la mon­dia­li­sa­tion. La créa­tion d’un com­por­te­ment impor­té cherche à détruire notre espace publique et le dia­logue entre nous. Après un feuille­ton cha­cun va dor­mir et le len­de­main on va au tra­vail et on revient fati­gué, puis on va encore regar­der le feuille­ton… Le feuille­ton est là pour nous dire de man­ger comme aux États-Unis, com­ment créer des liens sociaux…

Il faut donc un outil de com­mu­ni­ca­tion par­ti­ci­pa­tif qui donne un sens à l’intégration de l’esprit et aux valeurs qui contri­buent au vivre ensemble. Il me semble que c’est un moyen de par­ti­ci­per à cette défi­ni­tion de la démo­cra­tie, la démo­cra­tie du peuple par le peuple et pour le peuple. Nous, nous n’avons pas accès à la télé­vi­sion. Même le jour ou l’on est pas­sé à la télé, beau­coup de gens nous ont appe­lé pour dire qu’on nous a vu à la télé­vi­sion, comme si c’était extra­or­di­naire de pas­ser à la télé­vi­sion. La télé­vi­sion se résume en trois choses : l’avoir, le pou­voir et le savoir. Le savoir est au ser­vice de l’avoir et du pou­voir.

Donc, ça pose la ques­tion de quelle télé­vi­sion alter­na­tive ? C’est un débat nou­veau chez nous. Au cou­rant de l’année, on nous dit qu’il faut libé­ra­li­ser la télé­vi­sion. Chez nous, la télé­vi­sion publique est sous contrôle poli­tique et poli­cier. Même leurs jour­na­listes ne peuvent pas dif­fu­ser ce que je dis ici. Ils ne gar­de­raient que la par­tie qui les arrange et comme c’est eux qui savent… Le débat n’est pas public et la cen­sure est là, elle appar­tient à ceux qui ont les moyens de la faire.

Un réseau ne peut pas se construire à main levé, une télé­vi­sion alter­na­tive veut dire un ter­rain enga­gé, construit avec des actes enga­gés, avec toute la visi­bi­li­té de l’instrumentalisation et de la récu­pé­ra­tion. Il faut construire ce réseau et l’Afrique doit aller dans ce réseau par la porte du Mali ou bien par n’importe quelle porte. Mais on doit faire atten­tion à qui on met dans ce réseau et à qui nous for­mons. L’impérialisme sera le pre­mier à infil­trer cet espace. Il aura tout le temps pour sabo­ter, mani­pu­ler les mes­sages parce qu’il a déjà toute l’expérience de la télé­vi­sion. La construc­tion du réseau doit se faire dans une cer­taine base orga­ni­sa­tion­nelle.

C’est les États-Unis aujourd’hui qui dirigent le nou­veau capi­ta­lisme mon­dial et la socié­té uni­ver­si­taire. L’organisation dont nous par­lons doit être solide parce qu’elle devra faire face aux attaques. Radio Kayi­ra à été sabo­tée plu­sieurs fois et des sys­tèmes inter­fé­rant on été déve­lop­pés pour que les gens n’y com­prennent rien.

Quand nous disons des choses aujourd’hui, ils attendent deux ou trois mois pour contre-atta­quer, ils essayent de trou­ver un élé­ment pour construire un audi­toire de pay­sans favo­rables à leur dis­cours. L’outil per­met­tant de don­ner la voix aux autres couches sociales est inté­res­sant et on doit pou­voir se mettre ensemble. Rejoi­gnons les com­mu­nau­tés des pays consi­dé­rés comme mar­gi­na­li­sés.

Sékou Diar­ra


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