Apocalypse : la mystification

Par Hugues Lepaige

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Le blog-notes d’Hugues Le Paige

Cos­telle et Clarke ont remis le cou­vert avec le docu­men­taire « Apo­ca­lypse-Hit­ler », une his­toire pour encore une fois « bluf­fer » les télé­spec­ta­teurs.

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Apo­ca­lypse, Hit­ler est une série télé­vi­sée en deux par­ties retra­çant l’as­cen­sion d’A­dolf Hit­ler et la nais­sance de l’i­déo­lo­gie nazie, dif­fu­sée sur France 2 le 25 octobre 20111. Elle fait par­tie de la série Apo­ca­lypse. Elle regroupe des docu­ments d’é­poque connus ou inédits et relate les grands évé­ne­ments l’ayant ame­né à la prise de pou­voir. Les images d’ar­chives ont été res­tau­rées et colo­ri­sées. La série est réa­li­sée par Isa­belle Clarke et Daniel Cos­telle et nar­rée par Mathieu Kas­so­vitz. La musique ori­gi­nale a été com­po­sée par Ken­ji Kawai, la bande sonore Gil­bert Cour­tois.

Il fal­lait s’y attendre ! On a eu droit à Apo­ca­lypse –le-retour : Apo­ca­lypse-Hit­ler, rien de moins. Le suc­cès de la pre­mière série sur la deuxième guerre mon­diale (des cen­taines de mil­liers de DVD ven­dus et le film dif­fu­sé sur les chaînes de 165 pays) devait for­cé­ment entrai­ner une suite – et il y en aura d’autres, jusqu’à épui­se­ment, jusqu’à l’écœurement. Le filon est trop juteux et la télé­vi­sion en raf­fole.

Dans « Poli­tique »1 et à l’occasion de plu­sieurs débats, j’avais déjà expri­mé toutes les réserves quant aux méthodes des réa­li­sa­teurs Daniel Cos­telle et Isa­belle Clarke qui, sous pré­texte d’attirer les jeunes télé­spec­ta­teurs — qu’il faut « bluf­fer » disaient-ils- prônent une sorte d’ « his­toire spec­tacle » par­ti­cu­liè­re­ment raco­leuse. Musique toni­truante, voix off inin­ter­rom­pue, mon­tage sac­ca­dé (pour la pre­mière série les réa­li­sa­teurs se van­taient de ne pas avoir sélec­tion­né un plan de plus de 5’), colo­ri­sa­tion des images (sauf celles des camps, « pour en pré­ser­ver l’authenticité » disaient les réa­li­sa­teurs : mais alors quelle est pré­ci­sé­ment la cré­di­bi­li­té des images colo­riées ?). Tout cela n’était encore rien à côté de l’absence de « point de vue » : toutes les archives étaient trai­tées dans la nar­ra­tion comme si elles avaient un seul et unique auteur, comme si le fait d’avoir été tour­nées par la pro­pa­gande nazie ou la résis­tance n’avait pas d’importance. Le regard des bour­reaux et celui des vic­times était tres­sé et trai­té dans la même confu­sion. L’essentiel était la conti­nui­té nar­ra­tive pro­duite par des images que les réa­li­sa­teurs disaient s’être « réap­pro­priées ». Mais pour pro­duire quel sens ?

« La série Apo­ca­lypse n’a res­tau­ré ces images que pour leur rendre une fausse uni­té, un faux pré­sent de repor­tage et de mon­do­vi­sion, écri­vait alors le phi­lo­sophe et his­to­rien de l’art Georges Didi-Huber­man2 qui ajou­tait jus­te­ment que cette série « a pen­sé que nous étions trop stu­pides pour accep­ter de voir des bribes blêmes, des lacunes, des bouts de pel­li­cule rayés à mort. Elle s’est tout appro­prié et ne nous a rien res­ti­tué. Elle a vou­lu nous en mettre plein les yeux et, pour rendre les images bluf­fantes, elle les a sur­ex­po­sées. Façon de les rendre irre­gar­dables ». On ne peut mieux dire.

Cos­telle et Clarke ont remis le cou­vert avec « Apo­ca­lypse-Hit­ler »3 . Certes le docu­men­taire pré­sente des images inédites et d’un réel inté­rêt mais les mêmes pro­cé­dés pro­duisent les mêmes effets. Dans ce cas ‑le film retrace l’ (ir) résis­tible ascen­sion du Füh­rer et s’arrête avant le déclen­che­ment de la seconde guerre mon­diale — l’origine des images est plus limi­tée (films d’amateurs et images de pro­pa­gande) mais une fois encore, les sources ne sont pas pré­ci­sées et la colo­ri­sa­tion est encore plus « chro­mo ». De plus le trai­te­ment de l’histoire est sou­vent trop psy­cho­lo­gi­sant et par­fois anec­do­tique. Le contexte géo­po­li­tique de l’époque est insuf­fi­sam­ment évo­qué, le cadre éco­no­mique sous-éva­lué et les affron­te­ments poli­tiques trop par­tiel­le­ment trai­tés.

Comme les images pro­viennent de sources proches du pou­voir hit­lé­rien ou de ses sym­pa­thi­sants, elles ne rendent évi­dem­ment pas ou très mal compte des réac­tions de l’opposition. De ce point de vue, le film est som­maire, sinon cari­ca­tu­ral. La bataille des oppo­sants socia­listes et com­mu­nistes, les res­pon­sa­bi­li­tés de leurs divi­sions, les hési­ta­tions des milieux catho­liques, le par­ti pris et le rôle du capi­ta­lisme alle­mand en faveur des nazis sont à peine évo­qués. Ce n’est pas l’histoire qui compte mais UNE his­toire que veulent racon­ter les réa­li­sa­teurs, une his­toire « à hau­teur d’hommes », comme ils disent, une his­toire pour encore une fois « bluf­fer » les télé­spec­ta­teurs.

Lors d’une émis­sion radio sur la Pre­mière (RTBF) 4 et dans des termes bien plus modé­rés, l’historienne du CEGES, Chan­tal Kes­te­loot avait sug­gé­ré une lec­ture cri­tique des images et émis quelques réserves, notam­ment sur les limites de la démarche et sur la néces­si­té d’ indi­quer les sources des docu­ments. Ce qui a eu pour effet de pro­vo­quer la colère toni­truante de Daniel Cos­telle lors de son inter­ven­tion en duplex dans la même émis­sion dont on connaît pour­tant le carac­tère émi­nem­ment consen­suel. « Mais nous vou­lions faire de la « prom » répon­dait ingé­nu­ment l’animateur face au déchaî­ne­ment du réa­li­sa­teur « révul­sé par les réflexions cou­pantes d’une pro­fes­seur-de-je-ne-sais-pas-quoi, d’une « his­to­rienne » entre guille­mets ».

Les auteurs d’Apocalypse qui enta­maient déjà leur pre­mière série par la phrase défi­ni­tive : « ceci est la véri­table his­toire de la seconde guerre mon­diale », ne sup­portent déci­dé­ment pas que l’on émette quelques cri­tiques même très modé­rées et, lors de cette émis­sion, très lar­ge­ment bien­veillantes à l’égard de leur « œuvre vivante », comme ils la qua­li­fient. Leur pré­ten­tion est à la mesure de leur mys­ti­fi­ca­tion his­to­rique. Il existe cepen­dant un dan­ger plus pres­sant car, au-delà de ces pro­duc­tions et de ce que l’on peut en pen­ser, le risque est grand de voir ce for­ma­tage du docu­men­taire qui enchante les télé­vi­sions deve­nir le modèle à suivre.

  1. Poli­tique n°61, octobre 2009, « Rimages : la place du spec­ta­teur »
  2. Libé­ra­tion 22/09/2009
  3. Dif­fu­sé par la RTBF- La Une le 18 octobre der­nier et le 25 par France 2
  4. « Bon­jour quand même », le 18/10/2011