Pourquoi les femmes se mettent en grève ?

Monique : “On n’a pas le temps parce qu’on pense tou­jours aux autres, on sacri­fie notre vie pour les autres et on se laisse faner. Le 8 mars, je pense à moi, je prends soin de moi, je ne fais rien à la mai­son. Et il faut se défendre, il faut mobi­li­ser. Si on veut des choses, on doit fon­cer”.

SI LES FEMMES S’ARRÊTENT, LE MONDE S’ARRÊTE
Tra­vailleuses domes­tiques, étu­diantes, femmes cis­genre, fémi­nistes, musi­ciennes, femmes les­biennes, femmes noires, etc., autant de femmes* au par­cours sin­gu­lier qui décident de se ras­sem­bler ce 8 mars. Elles nous expliquent pour­quoi il est essen­tiel de s’u­nir.
Plus d’in­fo sur la grève et les actions du 8 mars : col­lec­tief 8 maars

* ou toute per­sonne qui s’i­den­ti­fie comme femme.

 

Gul­can : J’ai été mariée pen­dant 6 ans et j’ai été pri­vée de tout. J’ai envie de dire que la femme n’est pas un objet. Elle vit et elle a des droits. Une femme, elle a de la valeur.

 

Monique, tra­vailleuse et mère céli­ba­taire, en grève le 8 mars.
On n’a pas le temps parce qu’on pense tou­jours aux autres, on sacri­fie notre vie pour les autres et on se laisse faner. Le 8 mars, je pense à moi, je prends soin de moi, je ne fais rien à la mai­son. Et il faut se défendre, il faut mobi­li­ser. Si on veut des choses, on doit fon­cer.

Aida, femme noire, cis­genre, les­bienne, en grève le 8 mars
Avec ma copine, on a un nom de code et on véri­fie si on peut se tenir la main parce qu’on sait qu’on se met poten­tiel­le­ment en dan­ger phy­sique en Bel­gique en 2019. Me rendre compte que j étais pas toute seule est essen­tiel, car on déve­loppe vrai­ment un soro­ri­té. Si on arrive à s’u­nir on peut faire bou­ger les choses.

Alexan­dra, 35 ans, tra­vailleuse domes­tique, en grève le 8 mars.
Avec 500 euros par mois et le loyer à payer, il ne nous reste plus rien pour vivre. Nous fai­sons un tra­vail invi­sible. Pour le rendre visible, on doit s’ar­rê­ter pour qu’on se rende compte de la néces­si­té de ce qu’on fait”. Alexan­dra est membre de la Ligue des tra­vailleuses domes­tiques CSC-MOC BRUXELLES

CAM, musi­cienne, orga­ni­sa­trice du Lady­Fest
En tant que musi­cienne, c’est assez déran­geant de faire des concerts, où les pre­mières remarques qu’on obtient sont posées sur notre phy­sique mais pas sur notre musique. (…)

J’es­time être fémi­niste à plein temps. Je dis sou­vent ça, parce que ce n’est pas quelque chose qu’on fait une fois par an, le 8 mars. C’est un état d’es­prit, plu­tôt qu’un tra­vail, c’est vrai­ment pour moi une phi­lo­so­phie de se dire qu’on a des droits et qu’on les défend.

Les étu­diantes, en grève le 8 mars.
Il y a énor­mé­ment de stages où on preste une quan­ti­té d’heures affo­lante, où on tra­vaille. En école infir­mière, les études ce ne sont que des stages. Non seule­ment y a pas de rému­né­ra­tion, ni directe ni indi­recte, mais en plus c’est du tra­vail com­plè­te­ment déva­lo­ri­sé. Si tu es en stage, mets-toi en grève ! C’est avec ta grève que tu vas pou­voir visi­bi­li­ser tout ce que tu fais en tant qu’é­tu­diante.

 

 

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Grèves de femmes, grèves poli­tiques

La grève du 8 mars pro­chain, s’ins­crit dans un mou­ve­ment inter­na­tio­nal. Nous vous pro­po­sons ici un entre­tien avec Cin­zia Arruz­za et Tithi Bhat­ta­cha­rya, deux orga­ni­sa­trices de la grève inter­na­tio­nale des femmes aux États-Unis, en 2018, sur les liens à faire entre le mou­ve­ment syn­di­cal et le mou­ve­ment #MeToo.

article publié par Tru­thout, tra­duit par la revue Inpre­cor et paru dans
contre­temps

Sarah Jaffe : Par­lons de l’histoire des grèves de femmes, parce que c’est quelque chose qui existe depuis plu­sieurs décen­nies dans le mou­ve­ment des femmes mais qui revient main­te­nant sur le devant de la scène.

Cin­zia Arruz­za :
Les grèves de femmes ne sont pas une nou­veau­té. Mais le fait qu’elle aient un tel impact inter­na­tio­nal, qu’elles soient for­mel­le­ment recon­nues, qu’elles construisent l’identité de ce nou­veau mou­ve­ment fémi­niste, consti­tue une nou­veau­té. Il y a eu un pré­cé­dent au cours des années 1970 : la grève des femmes en Islande pour un salaire égal. Et, il y a deux ans, le mou­ve­ment fémi­niste polo­nais a déci­dé de se sai­sir de cette forme de lutte et d’organiser une grève des femmes en Pologne contre l’interdiction de l’avortement. Il en a été de même en 2016 en Argen­tine, avec les vagues de grèves et de mobi­li­sa­tions de femmes contre la vio­lence de genre.

À par­tir de là – et sur­tout du fait de l’énorme suc­cès de ces mobi­li­sa­tions et grèves en Argen­tine et en Pologne – on a eu l’idée d’essayer d’organiser une grève inter­na­tio­nale des femmes le 8 mars. Les grèves des femmes sont un moyen très puis­sant de mobi­li­sa­tion pour le mou­ve­ment fémi­niste, car elles rendent visibles non seule­ment ce dont les femmes sont vic­times, mais aus­si leur très grand pou­voir poten­tiel parce que ce sont des tra­vailleuses, à la fois sur le mar­ché du tra­vail for­mel, mais éga­le­ment dans la sphère sociale repro­duc­tive, à la mai­son etc. Ain­si, le fait que les femmes peuvent faire grève en tant que femmes rend évident le tra­vail qu’elles accom­plissent, que se sont elles qui rendent pos­sible la vie sur la pla­nète et donc leur puis­sance poten­tielle, jus­te­ment parce que ce sont elles qui effec­tuent tout ce tra­vail. Alors que leur tra­vail est très sou­vent non recon­nu, qu’il n’est pas éva­lué comme il devrait l’être.

Tithi Bhat­ta­cha­rya : Même l’année der­nière, lorsque la grève a été annon­cée, le terme « grève » avait été dans une cer­taine mesure refou­lé, car il est consi­dé­ré comme une inter­rup­tion du tra­vail sur le lieu de pro­duc­tion. L’emploi du terme « grève » pour qua­li­fier ce moment de la lutte des femmes est extrê­me­ment impor­tant, il lui donne une grande force… même si ce terme a de nom­breuses autres réa­li­tés his­to­riques…

Je pense que l’une des choses que nous avons trou­vé facile à for­mu­ler dans le contexte de l’année der­nière, ain­si que cette année, c’est la dif­fé­rence entre une grève sur le lieu du tra­vail et une grève poli­tique (1). Je pense que la grève des femmes a été une contri­bu­tion très impor­tante à l’histoire de la grève poli­tique, en par­ti­cu­lier dans le contexte néo­li­bé­ral de déclin de la syn­di­ca­li­sa­tion dans le monde – du fait des nom­breuses attaques de l’élite diri­geante mon­diale contre les syn­di­cats depuis les années 1970 et 1980. La classe ouvrière a lar­ge­ment per­du son arme la plus puis­sante per­met­tant de faire grève sur les lieux du tra­vail, à savoir ses syn­di­cats.

Cela ne signi­fie pas, comme nombre de gens l’ont sup­po­sé, que la classe ouvrière soit morte… ou qu’elle ne réagisse pas aux attaques conti­nuelles contre ses condi­tions de vie et de tra­vail. Je pense que dans ce contexte une grève poli­tique est très impor­tante, car ce qui s’est pas­sé le 8 mars der­nier a été qua­li­fié de grève, ne serait-ce qu’aux États-Unis. Nous nous sommes beau­coup atta­chées à main­te­nir cette iden­ti­fi­ca­tion, ce terme, et cela a eu pour résul­tat des dis­cus­sions poli­tiques intenses sur la rela­tion entre les mobi­li­sa­tions sur le lieu de tra­vail et en dehors de ce lieu de tra­vail. Nous sommes per­sua­dées que dans une période où la capa­ci­té d’agir sur le lieu de tra­vail a été amoin­drie, la grève poli­tique est un moyen utile pour relan­cer ce débat et peut-être de ren­for­cer la capa­ci­té de mobi­li­sa­tion sur les lieux de tra­vail aus­si.

Sarah Jaffe : Nous avons vu le regain d’intérêt pour l’idée de la grève poli­tique, sur­tout aux États-Unis depuis l’élection de Trump. L’an der­nier il y a eu plu­sieurs « jour­nées sans migrants ». Il y a eu des phé­no­mènes comme la grève des épi­ciers yémé­nites (2) et la grève des chauf­feurs de taxi à New York – direc­te­ment en réponse à la poli­tique de Trump. Il est inté­res­sant de noter que nous assis­tons à un renou­veau de l’idée de la grève poli­tique, et les syn­di­cats en débattent – en par­ti­cu­lier ici, mais éga­le­ment dans le monde entier.

Cin­zia Arruz­za : Je pense que c’est très impor­tant. Bien sûr, ces réfé­rences aux grèves poli­tiques marquent le fait que les per­sonnes qui vivent aux États-Unis et en par­ti­cu­lier les ouvrier·es sont pri­vés d’un des moyens les plus cru­ciaux de lutte et de pro­tes­ta­tion, géné­ra­le­ment recon­nu dans d’autres démo­cra­ties… et je ne parle même pas des formes de lutte insur­rec­tion­nelles ! Des grèves poli­tiques ont lieu dans un cer­tain nombre de pays. Elles sont légales, recon­nues et elles sont un puis­sant outil chaque fois qu’il semble impos­sible de contes­ter ou d’influencer le gou­ver­ne­ment par d’autres moyens… J’espère que cet appel, que ces grèves poli­tiques ont main­te­nant réel­le­ment ouvert le débat poli­tique et com­men­cé une cam­pagne pour réfor­mer le droit du tra­vail et pour repen­ser de manière très pro­fonde ce que les droits des tra­vailleuses et des tra­vailleurs devraient être aux États-Unis, car vrai­ment par­mi toutes les démo­cra­tiesce pays a le du droit du tra­vail le plus anti­dé­mo­cra­tique. C’est donc une situa­tion excep­tion­nelle.

Tithi Bhat­ta­cha­rya : En ce qui concerne la grève poli­tique, il y a deux choses très impor­tantes. Pre­miè­re­ment, il faut reven­di­quer… l’idée que la grève ne concerne pas seule­ment les ques­tions « du pain et du beurre [dans les épi­nards] », c’est-à-dire les condi­tions sur le lieu de tra­vail et les salaires… Une chose à rete­nir quand on parle de l’importance du tra­vail des femmes et de la grève des femmes, c’est que les gens font grève à cause de leurs mau­vaises condi­tions de vie… et ils font grève sur leur lieu de tra­vail car leur vie dépend de leur tra­vail. Lorsque leurs condi­tions de vie se dété­riorent, ils consi­dèrent qu’ils doivent agir sur leur lieu de tra­vail.

C’est très simple, mais il faut gar­der à l’esprit que c’est la dété­rio­ra­tion de leurs condi­tions de vie qui fait réflé­chir les gens et qui les motive pour lut­ter, parce que c’est le seul moyen de vivre digne­ment. Cette rela­tion entre la vie et le tra­vail est pour­tant sou­vent oubliée par les bureau­cra­ties syn­di­cales. Celles-ci aiment trai­ter le syn­di­cat comme une sorte de petit espace sala­rié où les luttes des sala­riés sont seule­ment un moment de la négo­cia­tion contrac­tuelle. Mais pour les tra­vailleuses et les tra­vailleurs il ne s’agit pas du contrat négo­cié – au sens lit­té­ral – mais de leurs vies et de leurs condi­tions de vie.

Les grèves poli­tiques sont très impor­tantes car – que ce soit en rai­son de l’absence de syn­di­cats sur les lieux de tra­vail ou du fait que les syn­di­cats exis­tants ne s’intéressent qu’à la négo­cia­tion contrac­tuelle limi­tée – elles parlent plus lar­ge­ment du mieux vivre. Autre­ment dit, une grève poli­tique ramène au centre des pré­oc­cu­pa­tions « le pain et les roses » et pas seule­ment « le pain et le beurre ». Elle donne un contexte plus large et plus pro­fond à la signi­fi­ca­tion de la lutte, à tout ce qu’on gagne quand on se bat et qu’on est soli­daires. Je pense, par­ti­cu­liè­re­ment dans le contexte actuel, que les grèves poli­tiques jouent un rôle vital en rap­pe­lant aux gens com­ment les condi­tions de vie des ouvrier·es et leurs condi­tions du tra­vail s’interpénètrent et com­ment elles doivent être liées.

Sarah Jaffe : Pour ceux qui ne connai­traient pas cette his­toire, dis-nous rapi­de­ment d’où vient la for­mule « le pain et les roses »…

Tithi Bhat­ta­cha­rya : Ce sont les mots d’un poème et d’une chan­son écrites au cours de la grève de Law­rence en 1912 (3), une grève des tra­vailleuses, qui a gagné. Elle fai­sait aus­si par­tie d’une vague de grèves et de construc­tion de syn­di­cats sur des lieux de tra­vail par des femmes, qui a com­men­cé après l’incendie dans l’usine tex­tile new-yor­kaise Tri­angle Shirt­waist Fac­to­ry (4) et don­né lieu à une syn­di­ca­li­sa­tion des femmes menée par des jeunes ouvrières immi­grées. Cette chan­son rap­pelle l’importance de l’idée que nous fai­sons grève pour la vie et les condi­tions de vie, et éga­le­ment le rôle impor­tant que les femmes ont eu dans les grèves sur les lieux de tra­vail.

Sarah Jaffe : Cette année la grève des femmes aura lieu en plein mou­ve­ment #MeToo. Expli­quez-nous quel est le lien entre les deux et dites-nous com­ment le débat sur le har­cè­le­ment et la vio­lence sexuelles s’inscrit dans l’organisation de la grève cette année.

Cin­zia Arruz­za : Je pense que nous devrions aus­si voir un lien entre la vague de mobi­li­sa­tions fémi­nistes à tra­vers le monde depuis un an et demi et l’explosion de la cam­pagne #MeToo. Aux États-Unis – mais aus­si à l’échelle inter­na­tio­nale – #MeToo a été très impor­tant, car il a fait appa­raître ce que beau­coup de femmes savaient déjà : que la vio­lence et le har­cè­le­ment sexuels font par­tie de la vie quo­ti­dienne de la grande majo­ri­té des femmes, que ce soit sur les lieux de tra­vail, au domi­cile ou dans la rue. La vio­lence de genre néces­site clai­re­ment une réponse col­lec­tive. De ce point de vue, la grève des femmes n’est pas une alter­na­tive à #MeToo, c’est plu­tôt une contri­bu­tion ou une ten­ta­tive de don­ner une réponse col­lec­tive à l’isolement pro­duit par ces vio­lences.

L’idée c’est de faire un pas de plus après #MeToo : après avoir dénon­cé indi­vi­duel­le­ment le har­cè­le­ment et la vio­lence que nous subis­sons tout au long de notre vie, il est temps aus­si d’agir col­lec­ti­ve­ment et de nous orga­ni­ser. Sinon, les condi­tions struc­tu­relles qui per­mettent la conti­nua­tion de cette vio­lence ne seront pas remises en cause. Un des risques de l’attention por­tée actuel­le­ment sur les ques­tions de la vio­lence de genre, c’est de nous limi­ter à nous débar­ras­ser de quelques har­ce­leurs odieux, cer­tains célèbres et d’autres moins connus, ce qui est très bien et je salue ce moment de cathar­sis, mais cela ne résou­dra pas le pro­blème.

Autre­ment dit, le vrai pro­blème ce ne sont pas les hommes mau­vais pris indi­vi­duel­le­ment. Le pro­blème ce sont les condi­tions struc­tu­relles créant l’impunité pour la vio­lence de genre et la vio­lence sexuelle. De ce point de vue et dans la pers­pec­tive de la grève, c’est essen­tiel, car nous avons clai­re­ment appris au cours des der­niers mois à quel point les femmes sont har­ce­lées et mal­trai­tées sur les lieux de tra­vail. Et que cela tient à l’organisation du tra­vail, aux rap­ports de tra­vail plus géné­ra­le­ment. C’est le pro­duit de la nature hié­rar­chique des rela­tions sala­riales, du manque de pou­voir des salarié·es.

De même, de ce point de vue, le manque de syn­di­cats, la fai­blesse des droits des tra­vailleuses et des tra­vailleurs aux États-Unis créent les condi­tions pour la vio­lence de genre, parce que les femmes vont constam­ment avoir peur d’accuser leurs col­lègues ou leurs employeurs, jus­te­ment parce qu’elles ne se sentent pas pro­té­gées. Elles ne sentent pas qu’elles peuvent s’appuyer sur une orga­ni­sa­tion, sur une struc­ture col­lec­tive qui pour­rait vrai­ment les défendre. C’est pour cela aus­si que nous élar­gis­sons la por­tée de ce que nous enten­dons par « vio­lence de genre » et qu’avec la grève nous abor­dons un ensemble de ques­tions qui ne sont pas immé­dia­te­ment per­çues comme liées à cette vio­lence, mais qui sont selon nous des rela­tions sociales struc­tu­relles qui auto­risent ou même favo­risent la vio­lence de genre.

Tithi Bhat­ta­cha­rya : Je vou­drais juste ajou­ter trois aspects très spé­ci­fiques de #MeToo qui, à mon avis, concernent le 8 mar­set qui font que nous incluons #MeToo dans la pré­pa­ra­tion de la grève. Pre­miè­re­ment, vous sou­ve­nez-vous quand vous avez pu voir, et plu­sieurs fois, un article sur les condi­tions de tra­vail dans le New York Times ? C’est ce que #MeToo a per­mis. Nous n’avons jamais vu autant d’articles dans les grands médias sur les condi­tions de tra­vail des femmes. Bien sûr, il a sur­tout été ques­tion des vio­lences sexuelles contre les femmes, mais cela a aus­si mon­tré à quel point le lieu de tra­vail est dic­ta­to­rial et bru­tal pour la majo­ri­té des femmes… mais aus­si pour la majo­ri­té des gens. C’est un débat for­mi­dable. Je n’avais encore jamais vu de tels débats concer­nant les condi­tions de tra­vail. Évi­dem­ment, les médias libé­raux n’emploient pas les termes « condi­tions de tra­vail », mais tout le monde sait que c’est de cela qu’il s’agit. C’est un déve­lop­pe­ment vrai­ment bien­ve­nu : pour la pre­mière fois depuis des années nous voyons sou­le­vée la ques­tion de ce que signi­fie être tra­vailleuse ou tra­vailleur dans ce pays.

Deuxiè­me­ment, il s’agit d’une prise de conscience qui jusque-là se limi­tait aux socia­listes et aux radi­caux dans ce pays, mais qui com­mence à deve­nir le bon sens : nous savons tous que depuis le début du XXe siècle et jusqu’à main­te­nant, il y a eu une aug­men­ta­tion mar­quée des droits des femmes et de la par­ti­ci­pa­tion des femmes dans la sphère publique et dans la sphère du tra­vail sala­rié. Cela a été accom­pa­gné d’une réac­tion vio­lente contre ces droits – les lois concer­nant l’avortement et la contra­cep­tion, les salaires réels, etc. – mais là n’est pas la ques­tion. Si nous com­pa­rons nos vies et celles de nos grand-mères dans n’importe quel pays, je pense que nous pou­vons dire que notre place est meilleure. Je ne vou­drais cer­tai­ne­ment pas retour­ner en tant que femme en 1890 où que ce soit dans le monde. À tra­vers nos luttes, nous avons amé­lio­ré nos vies en tant que femmes.

Mais je pense que, paral­lè­le­ment, les droits des tra­vailleuses et des tra­vailleurs ont décli­né de façons abrupte, par­ti­cu­liè­re­ment depuis les années 1970 et 1980, avec la mon­tée du néo­li­bé­ra­lisme. Nous avons main­te­nant une situa­tion contra­dic­toire : nos droits en tant que femmes se sont amé­lio­rés au fil des ans, dans un cer­tain sens, mais les droits des tra­vailleurs dans leur ensemble – donc aus­si nos droits en tant que tra­vailleuses – ont dimi­nué. Ce qui signi­fie que sur les lieux de tra­vail, les femmes sont en par­ti­cu­lier très vul­né­rables parce que c’est là que l’oppression des femmes et la baisse des condi­tions des sala­riés sont réunies.

La solu­tion que le capi­ta­lisme nous a offert : « Puisque vous pou­vez amé­lio­rer votre situa­tion en tant que femme, alors c’est cha­cune pour soi ». La solu­tion aux mau­vaises condi­tions de vie et de tra­vail pour les femmes c’est bien sûr « lean in » (En avant toutes). Faites des efforts et vous devien­drez PDG. C’est le second type de déve­lop­pe­ment.

Troi­siè­me­ment – et je crois que c’est très impor­tant pour notre pro­pos – com­ment pou­vons-nous alors nous défendre ? La rai­son pour laquelle il est tel­le­ment ques­tion de ripos­ter c’est parce que sur le lieu de tra­vail, jus­te­ment, les dis­cus­sions #MeToo portent sur les condi­tions de tra­vail. Nous savons toutes que la vio­lence domes­tique existe aux États-Unis et dans le monde entier, qu’elle est hor­rible, mais l’avantage des dis­cus­sions sur les lieux de tra­vail c’est qu’on n’est pas seules, qu’il y a des témoins, des femmes qui ont expé­ri­men­té la même chose car elles tra­vaillent avec vous… Il y a donc là une confiance col­lec­tive, car l’expérience est col­lec­tive et c’est pour cette rai­son, je crois, que la cam­pagne #MeToo est ampli­fiée – car elle vient d’un lieu de résis­tance col­lec­tive.

Sarah Jaffe : Par­lez-nous de l’organisation de la grève des femmes cette année : qu’est-ce qui est pla­ni­fié pour le moment et com­ment se déve­loppe le tra­vail de soli­da­ri­té inter­na­tio­nale ?

Tithi Bhat­ta­cha­rya : Au niveau inter­na­tio­nal, j’ai eu au télé­phone des orga­ni­sa­trices et dans diverses par­ties du monde cela avance très bien, notam­ment en Ita­lie, en Espagne, en Pologne, en Argen­tine et dans plu­sieurs pays de l’Amérique latine. Au Royaume-Uni, où j’étais le mois der­nier, le prin­ci­pal centre d’organisation c’est la Women’s Strike Assem­bly (Assem­blée de la grève des femmes), qui fait un tra­vail fabu­leux en reliant le 8 mars aux dis­cus­sions en cours et en fai­sant aus­si le lien avec une grève des uni­ver­si­tés qui se pré­pare. Elles ont éta­bli des contacts avec les sala­riés des uni­ver­si­tés à tra­vers le pays pour coor­don­ner la grève, et les orga­ni­sa­trices sont infa­ti­gables pour assis­ter à diverses assem­blées gré­vistes, etc.

Le plus for­mi­dable, c’est que comme c’est orga­ni­sé par des femmes et des fémi­nistes, toutes ces actions ont des carac­té­ris­tiques simi­laires. Par exemple, quand une ini­tia­tive est orga­ni­sée, il y a tou­jours une gar­de­rie… avec de la nour­ri­ture et des jeux inno­vants pour les enfants, pour qu’ils soient heu­reux et occu­pés pen­dant que leurs mamans font de la poli­tique. Ce sont quelques carac­té­ris­tiques les plus joyeuses et très ins­pi­rantes que toute cette orga­ni­sa­tion a en com­mun au niveau inter­na­tio­nal.

Aux États-Unis, le plan le plus ambi­tieux pour nous cette année, c’est en fait de construire à par­tir de ce que nous avons seule­ment ini­tié dans les dis­cus­sions de l’an der­nier : la ques­tion d’une grève poli­tique. Nous vou­lons que cela soit plus concré­ti­sé et donc nous appe­lons à un arrêt de tra­vail d’une heure. À l’heure actuelle nous pou­vons dire que, par­tout dans le pays, nous ces­se­rons de tra­vailler pen­dant une heure pour mon­trer aux patrons et à leurs gens à la Mai­son Blanche que comme nous pro­dui­sons la richesse dans la socié­té, nous pou­vons aus­si arrê­ter de la pro­duire et donc blo­quer la socié­té. Il s’agit d’un rap­pel sym­bo­lique de notre puis­sance en tant que femmes et tra­vailleuses. Nous tra­vaillons avec divers syn­di­cats pour que cela se réa­lise.

Cin­zia Arruz­za : Tout d’abord, nous avons réac­ti­vé une sorte de comi­té natio­nal de pla­ni­fi­ca­tion, qui est pour l’essentiel un réseau de diverses mili­tantes à tra­vers le pays qui offrent leurs efforts et leur temps pour pré­pa­rer cette grève. À New York, nous avons eu une assem­blée publique pour lan­cer cette grève, avec un panel d’intervenantes réel­le­ment incroyable… Cet évé­ne­ment don­nait une idée de l’énergie, mais aus­si des femmes que la grève essaye d’organiser – des femmes de la classe ouvrière, des femmes des mino­ri­tés, qui ne sont pas là seule­ment pour se mon­trer et par­ti­ci­per à la grève, mais qui conduisent de nom­breuses luttes, contre l’Agence fédé­rale de police aux fron­tières etc. Et qui par­fois gagnent, démon­trant ain­si que l’action col­lec­tive peut par­fois l’emporter.

C’est dans cet esprit que nous pré­pa­rons la grève d’une heure et que nous dis­cu­tons avec les orga­ni­sa­tions syn­di­cales pour voir com­ment il est pos­sible de l’organiser. Nous orga­ni­sons éga­le­ment des ras­sem­ble­ments et des mani­fes­ta­tions qui sui­vront cet arrêt de tra­vail. Nous pen­sons que nous aurons des mani­fes­ta­tions, marches, ras­sem­ble­ments dans la plu­part des grandes villes des États-Unis. Les orga­ni­sa­trices pré­parent déjà la grève à Los Angeles, dans la Bay Area de San Fran­cis­co, à Port­land, à Phi­la­del­phie… Nous rece­vons éga­le­ment de très nom­breux cour­riels, mes­sages, contacts des per­sonnes inté­res­sées – qui, par exemple, ont lu l’article que nous avons publié dans le Guar­dian (5) appe­lant à une grève des femmes cette année aux États-Unis et veulent se joindre à nous.

Comme d’habitude, il s’agit d’un effort tota­le­ment volon­taire qui s’appuie sur des orga­ni­sa­tions de base. C’est auto­fi­nan­cé. Les gens donnent de leur temps et de leur tra­vail, mais, en un sens, c’est aus­si ce qui en fait la beau­té… car dans cette orga­ni­sa­tion de la grève, nous conso­li­dons en quelque sorte une aire du fémi­nisme anti­ca­pi­ta­liste qui offre une alter­na­tive au fémi­nisme éli­tiste, cen­tré sur les car­rières des femmes cadres (« cor­po­rate » et « lean in »), qui a domi­né au cours des années pas­sées. Je pense qu’il y a un espace poli­tique et un désir pour cela, du moins si on en juge par les réponses que de nom­breuses mili­tantes fémi­nistes de ce pays donnent à l’idée de s’organiser autour de la grève et l’enthousiasme qu’elles mettent dans ce pro­jet.

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