Pretty Woman : 25 ans de mensonges au sujet de la prostitution

par Donna M. Hughes
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Le film « Pret­ty Woman », une comé­die roman­tique à pro­pos d’une pros­ti­tuée simple et pauvre et un riche et bel ache­teur de sexe qui tombent amou­reux.

La pros­ti­tu­tion se déve­loppe sur des men­songes. Les 25 der­nières années, l’un des prin­ci­paux pro­mo­teurs de dés­in­for­ma­tion à ce sujet a été le film « Pret­ty Woman », une comé­die roman­tique à pro­pos d’une pros­ti­tuée simple et pauvre et un riche et bel ache­teur de sexe qui tombent amou­reux. La repré­sen­ta­tion de la pros­ti­tu­tion dans ce film est très éloi­gnée de la réa­li­té.

Je peux déjà entendre des gens réagir : « Mais c’est un film ! Vous vous atten­dez à ce qu’Hollywood vous dépeigne la réa­li­té ? Qui va prendre au sérieux une his­toire hol­ly­woo­dienne de Cen­drillon trou­vant amour et richesse dans la pros­ti­tu­tion ? »

Eh bien, des mil­liers de femmes d’Europe de l’Est l’ont fait.

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Pret­ty Woman, ou Une jolie femme au Qué­bec, est un film amé­ri­cain réa­li­sé par Gar­ry Mar­shall et sor­ti en 1990, avec dans les rôles prin­ci­paux Richard Gere et Julia Roberts. Mal­gré le fait que le film a essuyé de vives cri­tiques lors de sa sor­tie en salles, cette comé­die roman­tique a depuis acquis le rang de film culte et a mar­qué la nais­sance de Julia Roberts en tant que star de Hol­ly­wood. Le film est d’ailleurs son plus grand suc­cès au box office.

Envi­ron dix ans après la sor­tie de « Pret­ty Woman », je menais une étude sur la traite des femmes en pro­ve­nance de Rus­sie et d’Ukraine. Des dizaines de mil­liers de femmes ont été ame­nées par la traite à la pros­ti­tu­tion depuis la chute du régime com­mu­niste en Europe cen­trale et orien­tale. « Pret­ty Woman » était l’un des films pré­fé­rés des femmes de toute cette région.

Les femmes qui s’étaient jusqu’alors vu refu­ser le droit de voya­ger et avaient peu d’informations exactes sur le monde sou­hai­taient ardem­ment croire en un fan­tasme. Et les tra­fi­quants leur pro­met­taient la pos­si­bi­li­té d’échapper à la sombre pau­vre­té de leurs pays d’origine pour entrer dans le monde gla­mour de « Pret­ty Woman » ; elles n’avaient qu’à suivre ces per­sonnes en Europe de l’Ouest, aux États-Unis et dans d’autres pays.

Beau­coup de ces femmes ne sont jamais reve­nues dans leur pays. Cer­taines des vic­times de la traite l’ont fait. Beau­coup d’entre elles ont échoué dans des éta­blis­se­ments psy­chia­triques, tel­le­ment trau­ma­ti­sées qu’elles n’arrivaient plus à fonc­tion­ner ou même par­ler. Une mili­tante russe anti-traite spé­cia­li­sée avec qui j’ai tra­vaillé m’a confir­mé ces situa­tions. Un wee­kend, lors d’une retraite, on lui a subrep­ti­ce­ment admi­nis­tré un cock­tail de drogues qui a entraî­né chez elle une réac­tion psy­cho­tique. Elle a été envoyée dans un éta­blis­se­ment psy­chia­trique à Mos­cou. Heu­reu­se­ment, elle a retrou­vé la san­té. Quand elle a été libé­rée, elle nous a dit que les salles de cet asile étaient pleines de vic­times de la pros­ti­tu­tion et de la traite. Leur his­toire était loin de s’être ter­mi­née comme le film « Pret­ty Woman ».

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Le richis­sime homme d’af­faires Edward Lewis, un rai­der d’en­tre­prise qui achète des socié­tés en dif­fi­cul­té finan­cière pour les démo­lir et les revendre pièce par pièce, est de pas­sage à Los Angeles pour conclure un impor­tant contrat. Alors qu’il quitte une fête d’en­tre­prise à Hol­ly­wood Hil­ls, Edward, au volant de la voi­ture de sport Lotus Esprit qu’il a emprun­té à son avo­cat, tente de rejoindre son hôtel, le luxueux Regent Bever­ly Wil­shire. Mais, n’é­tant pas habi­tué à conduire le véhi­cule, il se perd en route. S’ar­rê­tant avec dif­fi­cul­té le long d’un trot­toir sur Hol­ly­wood Bou­le­vard où se trouvent des pros­ti­tuées, il demande son che­min à l’une d’entre elles, Vivian, qui l’ac­com­pagne pour lui mon­trer le che­min et lui donne des astuces sur son véhi­cule. Arri­vé à l’hôtel, Edward décide de l’en­ga­ger pour une nuit, et par la suite comme escort girl pour une semaine, le temps qu’il doit res­ter en ville, afin de jouer le rôle de son ancienne petite amie qui vient de le quit­ter. Au fil de la semaine, Edward com­mence à voir Vivian sous un jour dif­fé­rent et tombe sous le charme. Il finit par s’ou­vrir à elle, lui révé­lant sa vie per­son­nelle et pro­fes­sion­nelle. Ils finissent par tom­ber amou­reux.

D’ailleurs, nous n’avons pas besoin d’aller aus­si loin pour com­pa­rer les fan­tasmes avec la réa­li­té de la pros­ti­tu­tion. Ici même au Rhode Island, les men­songes figurent dans les publi­ci­tés en ligne de pros­ti­tu­tion qui offrent « un bon moment » aux hommes. Et grâce aux excel­lents comptes ren­dus d’Amanda Mil­ko­vits dans The Pro­vi­dence Jour­nal, nous lisons presque chaque semaine les détails de cas de traite à des fins sexuelles.

Dans le pre­mier cas de traite cri­mi­na­li­sé au Rhode Island, les tra­fi­quants ont pro­mis à leurs vic­times l’amour… pour plu­tôt les for­cer à se pros­ti­tuer. Une annonce pro­cla­mait qu’une femme de 19 ans était « dis­po­nible toute la jour­née pour mes­sieurs haut de gamme sou­hai­tant pas­ser du temps avec elle ». La réa­li­té était qu’elle et trois autres femmes avaient été dro­guées et assu­jet­ties à deux proxé­nètes. Dans une récente inter­view, la jeune femme de 19 ans a décla­ré avoir été « for­cée à absor­ber tel­le­ment de drogue qu’elle en bavait constam­ment » (« Figh­ting for her soul : A sex-traf­fi­cking victim’s sto­ry », le 15 nov. 2014) . Pour­tant, des ache­teurs ont payé pour l’utiliser à des fins sexuelles.

Une annonce pro­met­tait aux pros­ti­tueurs des « nuits de folie ». En réa­li­té, la vic­time était une ado­les­cente en fugue d’un foyer de groupe à New­port.

Sou­vent, la pros­ti­tu­tion consti­tue en fait de la moles­ta­tion et du viol d’enfants, comme l’a révé­lé une affaire de 2013, où une fillette de 14 ans de la ville de Paw­tu­cket a été ven­due à de 40 à 50 hommes sur une période de 30 à 45 jours.

Les ache­teurs de sexe ne sont pas des types sym­pas. Ce sont sou­vent des hommes cruels qui ne se sou­cient pas de savoir si les femmes et les filles qu’ils uti­lisent sont dro­guées, sou­mises à un mac ou réduites en escla­vage. En fait, la plu­part des vio­lences aux­quelles sont sou­mises les vic­times est per­pé­trée par les ache­teurs de sexe.

La bonne nou­velle est que la police et les pro­cu­reurs ne sont pas dupes des men­songes et des fan­tasmes de la pros­ti­tu­tion et qu’ils arrêtent les proxé­nètes et des tra­fi­quants. Au Rhode Island, les ache­teurs de sexe seront tenus res­pon­sables de leurs actes. L’automne der­nier, lors d’une confé­rence inti­tu­lée « Chil­dren, Trau­ma and the Inte­gra­tion of Care » (Les enfants, les trau­ma­tismes et l’intégration des soins », orga­ni­sée par le Tri­bu­nal de la famille de l’État du Rhode Island, le pro­cu­reur fédé­ral Peter Neron­ha a fait l’annonce que les ache­teurs de sexe seront arrê­tés dans le cadre des causes de traite à des fins sexuelles. Il y a quelques semaines, quand la police a per­qui­si­tion­né un bor­del tenu dans une rési­dence où étaient exploi­tées des femmes en pro­ve­nance du Mexique, deux ache­teurs de sexe ont été arrê­tés.

J’espère que nous ver­rons beau­coup plus de ces arres­ta­tions, parce que les ache­teurs de sexe n’ont rien en com­mun avec le per­son­nage incar­né par Richard Gere dans « Pret­ty Woman ». La pros­ti­tu­tion n’est pas plus une comé­die roman­tique que la vio­lence conju­gale ou le viol par une connais­sance ne sont des his­toires d’amour comiques.

Le film « Pret­ty Woman » n’est d’ailleurs qu’un exemple de la façon dont sont véhi­cu­lés les men­songes concer­nant la pros­ti­tu­tion. Je suis heu­reuse de consta­ter que beau­coup de gens du Rhode Island sont main­te­nant capables de débus­quer ces men­songes.

Par Donna M. Hughes
Donna M. Hughes est professeure en études sur le genre et les femmes à l’Université du Rhode Island.