Il y a 20 ans, la deuxième intifada

Par Gideon Levy

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Haa­retz


Tra­duit par  Faus­to Giu­dice

Des mani­fes­tants pales­ti­niens se mettent à l’a­bri des tirs nour­ris lors des affron­te­ments avec les forces israé­liennes à la jonc­tion de Net­za­rim, dans le sud de la bande de Gaza, le 6 octobre 2000. Pho­to ENRIC MARTI / AP

EN LIEN :

Des mil­liers de morts pour une lutte qui a échoué

L’In­ti­fa­da d’Al Aqsa a été le plus grand sou­lè­ve­ment popu­laire contre l’oc­cu­pa­tion. Deux décen­nies après qu’elle a écla­té, la situa­tion des Pales­ti­niens est plus sombre que jamais.

Cette année, le Yom Kip­pour mar­que­ra l’an­ni­ver­saire du déclen­che­ment de deux des évé­ne­ments les plus vio­lents de l’his­toire d’Is­raël, évé­ne­ments qui ont façon­né son carac­tère pen­dant des années. Cela fera 47 ans que la guerre du Yom Kip­pour a com­men­cé et 20 ans que la seconde inti­fa­da a écla­té. Toutes deux ont pris Israël par sur­prise, mais aucune n’au­rait dû sur­prendre qui que ce soit.

Le 28 sep­tembre 2000, Ariel Sha­ron a visi­té le Mont du Temple dans la vieille ville de Jéru­sa­lem et le baril de poudre a explo­sé. Un jour plus tard, un sol­dat des forces de défense israé­liennes et sept Pales­ti­niens ont été tués. Le jour sui­vant, le meurtre de Moham­med al-Dura, 12 ans, dans la bande de Gaza, lors d’un tir croi­sé, a été fil­mé par les camé­ras. Dans les jours qui ont sui­vi, un offi­cier de la police des fron­tières israé­lienne de la com­mu­nau­té druze, Madhat Yusuf, s’est vidé de son sang dans la tombe de Joseph à Naplouse, deux réser­vistes des FDI, Yosef Avra­ha­mi et Vadim Norz­hich, ont été assas­si­nés à Ramal­lah — et le démon de la résis­tance vio­lente à l’oc­cu­pa­tion et de sa répres­sion vio­lente est sor­ti de la bou­teille en explo­sant .

Plus de quatre années mor­telles s’é­cou­le­ront avant que le sou­lè­ve­ment féroce ne soit étouf­fé, avec l’u­ti­li­sa­tion d’une force mas­sive, et peut-être seule­ment tem­po­rai­re­ment, jus­qu’à la pro­chaine insur­rec­tion, bien qu’au­cun signe de celle-ci ne soit actuel­le­ment visible à l’ho­ri­zon.

Pour Israël, la deuxième inti­fa­da s’est trans­for­mée en un cau­che­mar d’ex­plo­sions de bus et d’at­ten­tats-sui­cides, des années d’hor­reur et de ter­reur inces­santes pour les citoyens du pays. Pour les Pales­ti­niens, ce furent des années de répres­sion bru­tale, d’ef­fu­sions de sang, de sièges, de bou­clages, de fer­me­tures, de points de contrôle, d’ar­res­ta­tions mas­sives, mais aus­si de com­bats et de sacri­fices qui ne les ont menés nulle part.

Vingt ans plus tard, leur situa­tion est pire, plus déses­pé­rée qu’a­vant l’é­cla­te­ment de l’In­ti­fa­da Al-Aqsa et plus sombre que jamais : Il n’y a que dans la Nak­ba, la cala­mi­té de 1948, que leur situa­tion fut encore plus dure et plus déses­pé­rée. Mais ce n’é­tait pas un jeu à somme nulle. Ce n’est jamais un jeu à somme nulle : leur sang et notre sang étaient dis­pen­sables, leur sang et notre sang ont été ver­sés en vain. Seul le prix qu’ils ont payé, comme tou­jours, était bien plus éle­vé que le prix éle­vé payé par les Israé­liens. Il y a eu 138 atten­tats sui­cides et 1 038 Israé­liens tués entre le 28 sep­tembre 2000 et le 8 février 2005, selon les don­nées du ser­vice de sécu­ri­té du Shin Bet ; et 3 189 Pales­ti­niens tués, selon les don­nées de l’or­ga­ni­sa­tion israé­lienne des droits humains B’T­se­lem. En outre, 4 100 mai­sons pales­ti­niennes ont été démo­lies et quelque 6 000 Pales­ti­niens arrê­tés.

Je suis reve­nu cette semaine sur le début, les articles, les rap­ports et les notes prises les pre­miers jours, du côté pales­ti­nien, de ce qui est rapi­de­ment deve­nu l’In­ti­fa­da d’Al Aqsa. Les trois pre­mières vic­times pales­ti­niennes dont nous — le pho­to­graphe Miki Krats­man et moi-même — avons racon­té l’his­toire, étaient des enfants, immé­dia­te­ment à la fin de la pre­mière semaine du sou­lè­ve­ment. L’un d’eux était bles­sé, l’autre était mou­rant et le troi­sième était déjà mort.

Israël a lan­cé sa répres­sion du sou­lè­ve­ment en tirant sur des enfants à la tête sur le Mont du Temple : Ala Badran, 12 ans, a per­du un œil ; Moham­med Joda, 13 ans, gisait mou­rant dans le ser­vice de soins inten­sifs de l’hô­pi­tal Makas­sed à Jéru­sa­lem-Est ; et Maj­di Mas­la­ma­ni, 15 ans, était déjà mort et enter­ré dans le cime­tière du quar­tier de Beit Hani­na à Jéru­sa­lem. Envi­ron 10 jours après le début de l’in­ti­fa­da, 14 enfants pales­ti­niens avaient déjà été tués. Ces cas ont à peine été rap­por­tés dans les médias israé­liens qui, comme d’ha­bi­tude, ont trai­té presque exclu­si­ve­ment des vic­times juives, qui n’é­taient encore que peu nom­breuses.

Lors de notre visite, le direc­teur de l’hô­pi­tal Makas­sed, le Dr Kha­led Qurei — le frère d’un des archi­tectes des accords d’Os­lo, Ahmed Qurei (plus connu sous le nom d’A­bu Ala) — avait déjà dans son bureau un pré­sen­toir de 16 pots conte­nant des balles reti­rées des bles­sés. L’un d’entre eux, Joda, était en état de mort céré­brale. Son père, un camion­neur, reve­nait tout juste de livrer du ciment dans la colo­nie de Har Homa à Jéru­sa­lem lorsque son fils a reçu une balle dans la tête sur le Mont du Temple.

« Mec, tu com­prends que c’est un gar­çon de 13 ans ? », nous a crié Le Dr Wahab Daja­ni, un méde­cin de l’u­ni­té de soins inten­sifs qui avait déjà tout vu.

À quelques cen­taines de mètres de là, dans le quar­tier de Beit Hani­na, le deuil pour Mas­la­ma­ni était déjà en cours. Son père en deuil, Samir, pro­prié­taire d’un maga­sin d’in­for­ma­tique appe­lé Centre tech­no­lo­gique japo­nais, à Jéru­sa­lem-Est, racon­tait que son fils s’é­tait ren­du au Mont du Temple le 6 octobre pour pro­tes­ter contre le bou­clage impo­sé aux ter­ri­toires. Une balle l’a­vait frap­pé à bout por­tant à la tête.

Ala Badran avait subi un sort moins bru­tal : il n’a per­du qu’un œil. La reine Eli­za­beth sou­riait dans un cadre à l’en­trée de l’hô­pi­tal oph­tal­mo­lo­gique Saint-Jean de Jéru­sa­lem-Est, où 11 enfants ont été opé­rés au cours des deux pre­mières semaines de l’in­ti­fa­da après avoir été abat­tus. Ala était l’un d’entre eux. Sa mère ne lui a dit que quelques jours après l’o­pé­ra­tion qu’il avait per­du un œil de façon per­ma­nente.

La visite au poste de police de Ramal­lah le 15 octobre, trois jours après le lyn­chage des deux réser­vistes israé­liens qui s’y trou­vaient, a été beau­coup plus char­gée. Le chef du com­mis­sa­riat, le colo­nel Kamal al-Cheikh, nous a dit qu’il avait essayé de pro­té­ger phy­si­que­ment les deux sol­dats en uni­forme mais que la foule qui avait enva­hi les lieux l’a­vait pous­sé de force contre le mur et avait arra­ché les deux sol­dats. Al-Cheikh a été la der­nière per­sonne à les voir vivants. L’in­ci­dent a été « le plus grand échec de l’Au­to­ri­té pales­ti­nienne » et « la plus grande humi­lia­tion pour moi et pour la police de Ramal­lah », nous a‑t-il dit. Les Israé­liens, cho­qués par les pho­tos du sang et des corps jetés par la fenêtre du deuxième étage, n’é­taient pas prêts à écou­ter son récit, et sa publi­ca­tion a sus­ci­té beau­coup de colère.

Une semaine plus tard, nous avons visi­té la mai­son de Jamil Mus­lith, un bou­lan­ger de Beit Jala, près de Beth­léem, dont la mai­son avait été bom­bar­dée par l’ar­mée israé­lienne. Il était encore ébran­lé par l’é­vé­ne­ment. Sa femme Muna­war et ses neuf enfants avaient été sau­vés par un qua­si-miracle. Mais sur les murs de la ville étaient cou­verts de pho­tos de Mueid Jua­rish, 14 ans, dont le crâne avait été bri­sé par la balle d’un sol­dat quelques jours aupa­ra­vant. Beit Jala était alors sous couvre-feu, et d’im­por­tantes des­truc­tions étaient déjà visibles dans ses rues. C’é­tait la réponse d’Is­raël aux tirs diri­gés sur le quar­tier juif voi­sin de Gilo, construit par Israël au-delà de la Ligne verte après 1967. Il était dif­fi­cile de croire qu’un an aupa­ra­vant, un groupe d’en­fants de Beit Jala avait assis­té à un concert de l’Or­chestre phil­har­mo­nique d’Is­raël à Jéru­sa­lem, et qu’un an aupa­ra­vant, Leah Rabin avait inau­gu­ré un centre israé­lo-pales­ti­nien de pro­tec­tion de l’en­vi­ron­ne­ment dans ce quar­tier.

Le camp de réfu­giés de Dehei­sheh se trouve à quelques kilo­mètres seule­ment au sud de Beit Jala. Alors qu’à Beit Jala, on par­lait encore de paix, à Dehei­sheh, on par­lait de guerre. Un raz-de-marée d’é­mo­tions de rage et de ven­geance a balayé les rues du camp de réfu­giés pen­dant les pre­mières semaines de l’in­ti­fa­da, alors que quelques années plus tôt seule­ment, nous avions cou­vert une cam­pagne élec­to­rale ani­mée pour le Conseil légis­la­tif pales­ti­nien. Main­te­nant, les rési­dents se met­taient en route pour des mani­fes­ta­tions san­glantes à côté de la Tombe de Rachel, qui était deve­nue un point cen­tral de la résis­tance. En été, nous avons ren­du visite à Rami Maa­li, un gar­çon de la Beth­léem voi­sine qui ven­dait du jus de fruit et dont le bras a été cas­sé par un sol­dat de l’ar­mée israé­lienne sans rai­son.

Sur les murs de Dehei­sheh s’affichaient Che Gue­va­ra et George Habache, fon­da­teur du Front Popu­laire de Libé­ra­tion de la Pales­tine. Toute l’a­mer­tume de décen­nies de réfu­giés et d’oc­cu­pa­tion a écla­té d’un seul coup dans ce camp de mili­tants. Ici, le rêve du retour n’a jamais été aban­don­né. Et peut-être qu’il ne le sera jamais.

« Avant cette inti­fa­da, nous étions oppri­més », nous a dit l’un des hommes armés. « Main­te­nant, nous avons retrou­vé le moral. Ils pen­saient qu’ils pou­vaient bri­ser notre rêve. De reti­rer les Pales­ti­niens de l’his­toire. Mais l’In­ti­fa­da a res­tau­ré notre rêve. Il sera dif­fi­cile de reve­nir à ce qu’il y avait avant. Ara­fat et Barak ne pour­ront pas reprendre les pour­par­lers. De quoi par­le­raient-ils ? Oslo, c’est fini ».

Et puis les assas­si­nats ciblés ont com­men­cé. Anwar Him­ran, étu­diant et mili­tant du Dji­had isla­mique, sor­tait de l’u­ni­ver­si­té de Naplouse après avoir pas­sé un exa­men, livres en main, sa femme à ses côtés, et atten­dait un taxi. Vingt balles d’un sni­per des FDI l’ont abat­tu à une dis­tance de 300 mètres, depuis les hau­teurs du mont Geri­zim. De nom­breux pas­sants ont été tués au cours de ces assas­si­nats. En décembre, 250 Pales­ti­niens au total avaient déjà été tués lors de ces inci­dents et dans d’autres cir­cons­tances.

Trois mois avant le déclen­che­ment de l’In­ti­fa­da, nous avions publié une pho­to­gra­phie de la vitrine du maga­sin Oslo Shirts à Naplouse. Le pro­prié­taire, Saad al-Haruf, qui par­lait alle­mand après des années d’exil, nous avait alors mis en garde contre le sou­lè­ve­ment immi­nent. Fin décembre, il a été assas­si­né, lors­qu’un inter­lo­cu­teur se fai­sant pas­ser pour une connais­sance l’a appe­lé tard dans la nuit et lui a deman­dé de venir le sau­ver dans sa voi­ture.

Le camp de réfu­giés d’Al-Fawar, au sud d’Hé­bron, était assié­gé lorsque l’un de ses rési­dents, Samar al-Hodor, 18 ans, a été abat­tu par des sol­dats, quelques heures à peine avant son mariage pré­vu. C’é­tait juste deux semaines après le début de l’in­ti­fa­da. Al-Hodor a été enter­ré dans le cos­tume de mariage que ses parents lui avaient ache­té. Le siège impo­sé au camp éloi­gné a duré des mois après. Les routes de Cis­jor­da­nie ont été pro­gres­si­ve­ment blo­quées.

« Vous avez divi­sé la Pales­tine, main­te­nant chaque vil­lage est un État indé­pen­dant », nous a dit un employé de l’a­gence de déve­lop­pe­ment des Nations Unies dans le camp.

Quelques semaines plus tard, un chauf­feur de taxi, Ismail al-Tala­ba­ni, 50 ans, a été tué près de la colo­nie de Net­za­rim dans la bande de Gaza — sim­ple­ment parce qu’il avait osé conduire près d’un convoi de voi­tures de colons qui pas­sait. Saba­rin Balut est né dans un taxi en Cis­jor­da­nie alors que ses parents sup­pliaient les sol­dats de les lais­ser se rendre à l’hô­pi­tal. Elle a été sor­tie du taxi alors qu’elle était encore reliée par cor­don ombi­li­cal à sa mère pen­dant que les sol­dats riaient.

En mars 2001, nous avons publié les pho­tos de 66 enfants pales­ti­niens qui avaient été tués depuis le début de la deuxième inti­fa­da. À l’é­poque, Obai Daraj, un gar­çon de 8 ans qui jouait à la mai­son lors­qu’une balle per­due est entrée dans sa chambre, était la der­nière vic­time. Par la suite, il a été rejoint par de nom­breuses autres jeunes vic­times, israé­liennes et sur­tout pales­ti­niennes. Quelques semaines plus tôt, le 6 février, Ariel Sha­ron, dont la visite au Mont du Temple avait tout déclen­ché, avait été élu Pre­mier ministre d’Is­raël.

Le meurtre de Moham­med al-Dura, 12 ans. Pho­to AP

Après l’at­ten­tat-sui­cide contre le bus 37 à Haï­fa, mars 2003. Pho­to AP

Affron­te­ments à Beth­lé­hem, Octobre 2000. Pho­to Pavel Wol­berg

Muna­war Mus­lith et son enfant, dans leur mai­son de Beit Jala après qu’elle avait été bom­bar­dée par les FDI en réponse aux tirs des Pales­ti­niens dans le quar­tier voi­sin de Gilo, fin octobre 2000.Photo Miki Krats­man

Des mani­fes­tants pales­ti­niens brûlent un dra­peau israé­lien lors d’un ras­sem­ble­ment dans le centre de la ville de Gaza, le 13 octobre 2000. Pho­to ENRIC MARTI / AP

Ariel Sha­ron quitte l’es­pla­nade d’Al Aqsa après sa pro­vo­ca­tion, le 28 sep­tembre 2000. Pho­to  Eyal Warshavsky/AP